Par Didier Aubrais, Président fondateur du Cercle Canadien francophone d’Analyse Géopolitique
Dans les profondeurs glacées de l’Atlantique Nord, loin des regards et du vacarme des conflits ouverts, se joue une bataille stratégique dont le Canada est devenu l’un des acteurs involontaires. Activités sous-marines russes accrues, vulnérabilité des câbles transatlantiques, routes maritimes sensibles : cette guerre discrète, confirmée par des sources militaires et diplomatiques, redessine les enjeux de souveraineté dans l’espace nord-atlantique.

Il existe des guerres qui éclatent au grand jour et d’autres qui se déroulent dans un silence absolu, loin des caméras, sous les eaux froides de l’Atlantique Nord. Depuis plusieurs années, une confrontation invisible se joue dans les profondeurs océaniques, au voisinage direct des côtes canadiennes. Une réalité désormais étayée par des rapports militaires, des déclarations officielles et des enquêtes journalistiques convergentes.
Car l’essentiel de nos communications mondiales repose sur une infrastructure aussi vitale que méconnue : les câbles sous-marins. Près de 95 % des échanges numériques internationaux transitent non par satellite, mais par plus de 400 câbles déployés au fond des océans, plusieurs d’entre eux reliant l’Europe à l’Amérique du Nord en longeant les approches maritimes canadiennes. Transactions financières, communications gouvernementales, données militaires, échanges privés : toute l’architecture numérique contemporaine dépend de ces artères invisibles et extrêmement vulnérables.
Cette fragilité explique l’intérêt croissant que leur portent les grandes puissances. Russie, Chine, États-Unis et OTAN considèrent désormais les fonds marins comme un espace stratégique à part entière. En 2023, le général Glen VanHerck, alors commandant du NORAD, affirmait que la Russie déployait des sous-marins capables d’opérer à proximité des zones économiques canadiennes. L’année suivante, un rapport du Pentagone confirmait une intensification des activités sous-marines russes dans l’Atlantique Nord, notamment près de Terre-Neuve et de l’entrée du golfe du Saint-Laurent. D’anciens officiers de la Marine royale canadienne ont également reconnu que des sous-marins étrangers avaient été détectés à l’approche de cette zone stratégique particulièrement difficile à surveiller.
Le Saint-Laurent, en effet, ne constitue pas un simple axe maritime. Son embouchure représente un corridor géostratégique majeur. Plusieurs câbles transatlantiques essentiels y transitent avant de rejoindre Montréal et Toronto. Pour une puissance hostile, leur cartographie, leur interception ou leur sabotage potentiel constitueraient un avantage considérable. À cela s’ajoute l’importance militaire de cette route, régulièrement empruntée par les bâtiments canadiens, américains et alliés de l’OTAN. La géographie même du golfe, vaste, profonde et acoustiquement complexe, favorise enfin les approches discrètes de sous-marins difficiles à détecter rapidement.
L’incident survenu au large de l’Espagne en 2024 a d’ailleurs rappelé brutalement la centralité stratégique des fonds marins. Un navire transportant du matériel technologique sensible destiné à la Russie y a sombré dans une zone traversée par plusieurs câbles critiques. Les autorités espagnoles ont aussitôt sécurisé l’épave afin d’empêcher toute récupération de la cargaison par une puissance étrangère. L’affaire a agi comme un signal d’alarme au sein des chancelleries européennes et de l’OTAN : les rivalités sous-marines ne relèvent plus de l’hypothèse théorique, mais d’une réalité opérationnelle permanente.
Ce qui se joue aujourd’hui sous l’Atlantique ne correspond pas aux formes classiques de la guerre. Il s’agit d’une guerre grise, diffuse, souvent déniée. Des sous-marins qui croisent près des câbles stratégiques, des drones sous-marins chargés de cartographier les fonds océaniques, des navires océanographiques observant discrètement des zones sensibles, des ruptures de câbles qualifiées d’« accidentelles », des cargaisons stratégiques englouties sous les eaux : autant d’événements qui alimentent une conflictualité sans déclaration officielle. Les États parlent prudemment de « mouvements inhabituels », d’« activités suspectes » ou de « risques potentiels ». Mais chacun sait que les fonds marins sont devenus un nouveau théâtre de compétition stratégique.
Le fond de l’Atlantique apparaît désormais comme l’un des fronts les plus sensibles du XXIe siècle. Une guerre silencieuse, sans explosions ni images spectaculaires, mais dont les implications sont considérables pour la souveraineté, les communications et la sécurité économique des États occidentaux. Le Canada, longtemps protégé par une forme d’innocence stratégique, ne peut plus ignorer cette réalité. Ce qui se joue sous l’Atlantique dépasse le simple affrontement d’espionnage : il s’agit d’une lutte pour le contrôle des infrastructures essentielles, des routes maritimes et des flux d’information qui structurent les sociétés modernes.
La question n’est donc plus de savoir si cette guerre silencieuse existe. Elle consiste désormais à déterminer si le Canada est réellement prêt à y répondre.




