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Séoul, l’allié historique de Washington oscille entre ses partenariats stratégiques avec Tokyo et Beijing

Le président sud-coréen Lee Jae Myung et la première ministre japonaise Sanae Takaichi, le 14 janvier. Photo Bureau de premier ministre du Japon via AP.

Le mercredi 14 janvier 2026, le président sud-coréen Lee Jae Myung s’est rendu dans la préfecture de Nara (Japon) pour une rencontre bilatérale avec son homologue japonaise Sanae Takaichi. Leur rencontre a fait le buzz sur les réseaux sociaux et les médias alors que Lee Jae Myung et Sanae Takaichi ont pris tous deux part à une session “drum”, jouant ensemble de la batterie au rythme des célèbres hits sud-coréens “Golden” (K-Pop Demon Hunter, 2025) et “Dynamite” (BTS, 2020).

Cette mise en scène est une stratégie de communication qui envoie un message clair de paix et d’amitié entre les deux pays. Une telle communication n’est pas un hasard alors que Lee Jae Myung était quelques jours plus tôt aux côtés de Xi Jinping à Beijing dans un contexte de tensions croissantes entre la Chine et le Japon autour de la question taïwanaise.

La pression de Beijing sur Séoul

Une semaine plus tôt, le lundi 5 janvier, Lee Jae Myung était en visite à Beijing pour échanger avec Xi Jinping. La Corée du Sud entretient des partenariats à la fois avec le Japon et la Chine. Les relations avec le Japon sont particulièrement développées en raison de leur alliance mutuelle avec Washington. Leur coopération s’étend au domaine militaire et stratégique.

Cependant, Beijing reste un partenaire commercial déterminant pour Séoul. La Chine étant le premier partenaire commercial de la Corée du Sud en termes d’exportations et d’importations, le maintien de bonnes relations avec Beijing est indispensable pour Séoul.

Toutefois, son alliance trilatérale avec Tokyo et Washington oblige à la réserve vis-à-vis de Beijing. Lors de leur rencontre à Beijing, Xi Jinping a mis l’accent sur la nécessité «se tenir fermement du bon côté de l’histoire et faire les bons choix stratégiques» et faisant référence aux «énormes sacrifices » qui ont conduit à la victoire «contre le militarisme japonais», et ajoutant que «la Chine et la République de Corée devaient unir leurs forces pour préserver les fruits de la victoire de la Seconde Guerre mondiale et protéger la paix et la stabilité en Asie du Nord-Est».

Le discours de Xi Jinping amène naturellement à penser que Beijing attend une prise de position de la Corée du Sud à propos du Japon. En effet, Sanae Takaichi avait menacé d’intervenir militairement en cas d’invasion chinoise sur Taiwan. Selon la position officielle de la République populaire de Chine, Taiwan relève de sa souveraineté territoriale. L’interventionnisme militaire japonais serait donc nécessairement perçu comme une atteinte à son intégrité territoriale et à un acte de guerre. La référence au passé colonial japonais par Xi Jinping est aussi une manœuvre habile de communication visant à pointer du doigt le Japon comme une menace à la stabilité régionale.

La Corée du Sud a également un lourd passé avec le Japon. L’occupation japonaise au XXe siècle en péninsule coréenne a été violente et de nombreux crimes de guerre ont été commis par les soldats japonais sur les civils. Ce chapitre sombre de leur histoire commune entache leurs relations contemporaines. On peut supposer que Xi Jinping utilise sciemment la mémoire du militarisme japonais pour resserrer ses liens avec Séoul et favoriser un regain de tension entre Tokyo et Séoul.

En outre, les Etats-Unis possèdent des bases militaires au Japon et en Corée de Sud. Cette militarisation américaine à proximité de la Chine est un atout stratégique pour les Etats-Unis mais reste garantie par les alliances stratégiques avec Tokyo et Séoul. Pékin aurait donc tout intérêt à alimenter des tensions qui fragiliseraient l’alliance trilatérale entre Tokyo, Séoul et Washington.

Une coopération nippo-coréenne qui reste “fragile”

En réalité, Xi Jinping n’aurait pas besoin de ressusciter les anciennes rivalités entre le Japon et la Corée du Sud. Ces dernières subsistent et sont à l’origine de petits incidents diplomatiques fréquents et contribuent également à l’image peu flatteuse du Japon en Corée du Sud. Des enjeux historiques et sociétaux fragilisent ces relations diplomatiques.

L’occupation de la Corée par le Japon de 1905 à 1945 a été le théâtre de crimes contre les civils sud-coréens par l’armée japonaise et les mémoires de cette période restent ancrées dans la culture coréenne. Des enjeux liés à l’occupation restent sensibles aujourd’hui et fragilisent les relations diplomatiques entre les deux pays. Le Japon n’a jamais présenté d’excuses officielles pour les crimes commis, notamment concernant les “femmes de réconfort”, des femmes coréennes qui ont été contraintes à servir les soldats japonais comme esclaves sexuels. La question de la compensation financière des coréens ayant été forcés de travailler pour le Japon reste aussi une source de discorde.

Le sujet des rochers Liancourt demeure également la source récurrente de tensions. Les ministères des affaires étrangères des deux pays publient régulièrement des communiqués s’accusant mutuellement de s’approprier les îlots Liancourt. Ce minuscule archipel situé en Mer de l’Est, à mi-chemin entre la péninsule coréenne et le Japon, est inhabité et pauvre en ressources naturelles mais reste disputé par Séoul et Tokyo depuis 1953.

Carte de situation des Rochers Liancourt.

La visite de Lee Jae Myung à Nara a été perçu comme un événement important dans l’histoire des relations entre la Corée du Sud et le Japon et pour ce que l’on appelle la “diplomatie de la navette”. Il s’agit de la rencontre régulière des leaders japonais et sud-coréens afin de maintenir des relations diplomatiques stables et constantes.

Cette coutume est primordiale alors que les relations diplomatiques entre les deux pays sont relativement récentes. Le traité Nippo-Sud-coréen de 1962 “normalise” les relations entre les deux Etats après deux décennies d’absence de relations qui ont suivi la décolonisation en 1945.

Les pressions exercées par Xi Jinping sur la Corée du Sud, dans un climat de tensions sino-japonaises, visent à fragiliser les équilibres diplomatiques régionaux pour affaiblir les puissances rivales, notamment les États-Unis.

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