
La multiplication des avant-postes et des violences de colons transforme progressivement la Cisjordanie en un problème militaire pour Israël lui-même. À Qusra, l’armée a dû protéger des familles palestiniennes contre des colons israéliens. Le commandant du Central Command, Avi Bluth, avertit désormais qu’une seule « étincelle » pourrait embraser le territoire et détourner davantage les moyens de Tsahal. À ces tensions s’ajoutent la fragilisation de l’Autorité palestinienne et la persistance de réseaux armés dans le nord de la Cisjordanie.
Qusra, le symptôme d’un basculement
Tout commence par une scène inhabituelle. Le 12 août, à Qusra, au sud de Naplouse, des soldats israéliens tentent de démanteler un avant-poste installé par des colons au contact immédiat de maisons palestiniennes. Les colons résistent. Des heurts éclatent avec l’armée, qui utilise des moyens antiémeute avant de se retirer sans avoir totalement réglé la situation. Reuters a décrit cette confrontation rare comme l’un des signes les plus visibles de la tension croissante entre les impératifs de sécurité de Tsahal et l’activisme d’une partie du mouvement des implantations.
L’épisode ne s’est pas arrêté là. Des colons avaient encerclé plusieurs habitations, coupé l’eau et l’électricité et installé des structures à proximité immédiate des maisons. L’armée israélienne a fini par déployer des dizaines de soldats dans le secteur. Le 20 août, l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee, pourtant soutien de longue date du mouvement des implantations, a publiquement condamné les tentatives de prise de propriétés appartenant notamment à des Palestiniens américains.
L’importance de Qusra tient moins à sa taille qu’à ce qu’il révèle : un avant-poste supplémentaire peut créer un nouveau point de friction que l’armée doit surveiller, protéger et, parfois, contenir. À mesure que ces points se multiplient, la géographie de la colonisation alourdit la charge militaire.
Les « jeunes des collines » : un mouvement sans état-major unique
Le terme d’« avant-poste » désigne ici une implantation créée sans autorisation formelle du gouvernement israélien. Ces sites sont donc illégaux au regard du droit israélien tant qu’ils ne sont pas régularisés ; l’ensemble des colonies de Cisjordanie est, par ailleurs illégal au regard du droit international par l’ONU et la plupart des États. Selon les données de Peace Now reprises par Human Rights Watch, 65 nouveaux avant-postes avaient été créés entre le début de 2026 et le 1er août, et 248 depuis l’entrée en fonctions de l’actuelle coalition. Un autre décompte de Peace Now recensait, à la fin du mois d’avril, 363 avant-postes établis depuis 1996 ; il s’agit d’un cumul historique, certains ayant depuis été évacués ou régularisés.
La mouvance la plus connue est celle des « Jeunes des collines » – No’ar HaGva’ot, ou Hilltop Youth. Il ne s’agit pas d’une organisation centralisée avec une direction, une carte de membre et des effectifs publiés, mais d’un réseau décentralisé de jeunes militants religieux nationalistes installés autour d’avant-postes et de fermes pastorales. Il n’existe donc pas de chiffre fiable sur ses effectifs. Autour de ce milieu gravitent des structures plus organisées qui apportent un soutien matériel, deds financements ou des relais politiques. La Hilltop Foundation a, par exemple, diffusé cet été une carte revendiquant seize avant-postes entre Ramallah et Naplouse.
L’extrême droite en soutien
Itamar Ben-Gvir n’est pas le chef de cette mouvance, mais il lui apporte un soutien politique et idéologique. Ben-Gvir, issu du kahanisme, s’inscrit aujourd’hui dans le courant national-religieux du sionisme israélien et dirige le parti Otzma Yehudit (Force juive). Ministre de la Sécurité nationale, il supervise notamment la police. L’acteur gouvernemental disposant du levier institutionnel le plus direct sur l’expansion et la régularisation des implantations reste toutefois Bezalel Smotrich, ministre des Finances et chef du parti Sionisme religieux. Il exerce également d’importantes compétences civiles en Cisjordanie au sein du ministère de la Défense.
La porosité entre activisme militant et politique nationale est néanmoins devenue difficile à ignorer. Le 25 août, le député Zvi Sukkot, membre du parti Sionisme religieux, s’est rendu sous escorte militaire dans le village palestinien de Madama, au sud de Naplouse, où lui et ses accompagnateurs ont détruit au marteau une stèle dédiée aux « martyrs ». Selon Israel Hayom, cité par The Times of Israel, le monument honorait plusieurs Palestiniens tués, dont Yaman Tayeb Ali Faraj, cadre du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), présenté par les sources israéliennes comme impliqué dans l’attentat-suicide de Geha Junction en 2003, qui avait fait quatre morts et plus de vingt blessés, ainsi que Shadi Nasser, auteur d’un attentat-suicide à Ariel en 2002 ayant blessé quatorze personnes.
Tsahal a confirmé que des soldats avaient été détournés de leurs missions opérationnelles pour assurer la protection du député et a accusé celui-ci d’avoir agi de manière « trompeuse et manipulatrice ». Le bureau de Benjamin Netanyahou a ensuite jugé ce comportement « inacceptable », soulignant qu’une telle initiative détournait l’armée de ses missions. L’incident illustre presque en temps réel le problème décrit par les responsables militaires : des initiatives civiles ou politiques créent des incidents supplémentaires que l’armée doit ensuite gérer.
L’alerte vient désormais du commandement israélien
Le 24 août, lors d’une réunion sécuritaire à huis clos avec Benjamin Netanyahou, le général Avi Bluth, commandant du Central Command et plus haut responsable militaire israélien en Cisjordanie, a formulé l’avertissement le plus clair à ce jour. Selon The Times of Israel, citant Channel 12, Bluth a expliqué que les attaques palestiniennes avaient fortement diminué au cours des deux dernières années, mais qu’il existait désormais une « allumette » capable d’embraser la Cisjordanie : la « criminalité nationaliste », expression qui désigne ici les violences commises par des colons nationalistes.
Son second message est encore plus stratégique : l’attention de Tsahal est continuellement détournée vers ces incidents au lieu d’être consacrée à la prévention des attaques palestiniennes. Autrement dit, le commandement militaire ne décrit plus seulement la violence des colons comme un problème d’ordre public. Il y voit désormais une ponction sur les ressources opérationnelles de l’armée.
Le chef d’état-major Eyal Zamir a lui aussi averti Netanyahou du risque d’une « explosion » en Cisjordanie. Le Premier ministre lui aurait demandé quel plan l’armée appliquerait si le territoire s’embrasait. Le même jour, l’armée a annoncé le transfert vers la Cisjordanie d’éléments de la 35e brigade de parachutistes après trois mois d’opérations dans la bande de Gaza.
La précision est importante : les parachutistes étaient engagés à Gaza depuis juin, sous les 143e et 99e divisions, notamment le long de la « Yellow Line », la ligne de démarcation séparant à Gaza les zones sous contrôle israélien des secteurs palestiniens. Durant ces trois mois, ils ont détruit ou scellé environ 13 kilomètres de tunnels et aménagé des positions défensives. Leur redéploiement vers la Cisjordanie ne signifie pas, à lui seul, qu’une nouvelle intifada soit imminente. Il montre en revanche que ce théâtre réclame de nouveau des unités de combat sorties d’une campagne déjà éprouvante.
La violence change de géographie
L’autre évolution est territoriale. Une étude de l’organisation israélienne Yesh Din, rendue publique le 21 août et reprise par The Guardian, montre que la violence des colons se déplace vers les zones A et B, c’est-à-dire vers les espaces où se concentre l’essentiel de la vie quotidienne palestinienne.
Cette répartition résulte des accords d’Oslo II de 1995. La zone A, environ 18 % de la Cisjordanie, regroupe les principales villes palestiniennes et devait relever de l’administration civile et de la sécurité intérieure palestiniennes. La zone B, environ 22 %, relève de l’administration civile palestinienne ; les responsabilités sécuritaires y sont partagées, Israël conservant un rôle prépondérant pour la sécurité extérieure. La zone C, environ 60 % du territoire, reste sous contrôle civil et sécuritaire israélien. Cette organisation devait être transitoire ; plus de trente ans plus tard, elle structure toujours la réalité du terrain.
Selon Yesh Din, 55 % des incidents de violence de colons recensés en 2026 se seraient produits en zone B, contre 25 % en 2025. La part de la zone C aurait au contraire reculé de 67 % à 37 %. L’organisation relève également l’apparition d’avant-postes dans le corridor entre Ramallah et Naplouse. Ces chiffres proviennent d’une organisation de défense des droits humains et doivent être présentés comme tels, mais la tendance qu’ils décrivent est cohérente avec les observations des Nations Unies.
Dans son rapport humanitaire du 14 août, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies – OCHA – recensait 38 incidents impliquant des colons ayant fait des victimes palestiniennes ou causé des dégâts matériels, parfois les deux, pendant la période couverte. À Tuba, dans le sud d’Hébron, cinq Palestiniens avaient été blessés et trois structures résidentielles incendiées. À Qusra, une barrière installée le 9 août avait isolé plusieurs foyers et limité leur accès à l’eau et à la nourriture.
Le bilan humain doit être lu avant le bilan économique. Au 10 août, les Nations Unies comptaient 76 Palestiniens tués en Cisjordanie depuis le début de 2026, dont 18 enfants, par les forces israéliennes ou des colons. Les semaines suivantes ont encore été marquées par des morts, des blessés et des déplacements. La multiplication des incidents ne produit donc pas seulement une tension abstraite : elle élargit en permanence le nombre de lieux où une intervention militaire, policière ou médicale peut devenir nécessaire.
Le problème ne se résume plus à une série d’accrochages dispersés. Il tend à former un réseau de points de friction : Naplouse, Qusra, Jalud, Ramallah, Hébron, Masafer Yatta. Chaque point peut rester local. Leur addition, elle, finit par peser sur le dispositif militaire.
Le 25 août, un nouvel incident à Jannatah, au sud de Bethléem, a illustré cette mécanique. Des colons ont attaqué des militants israéliens venus soutenir des habitants palestiniens ainsi qu’une équipe de trois journalistes de l’AFP ; au moins cinq personnes ont été blessées et les véhicules de l’agence ont été endommagés. Tsahal a déclaré le secteur « zone militaire fermée » et une enquête policière a été ouverte. Là encore, les affrontements autour d’un avant-poste ont obligé les forces de sécurité à intervenir, ajoutant Bethléem à la carte des foyers de friction.
Une bombe économique sous la crise sécuritaire
À cette pression territoriale s’ajoute une fragilité économique profonde. Le 11 août, l’ONU estimait que la Cisjordanie se trouvait à un « point de rupture ». L’alerte portait notamment sur la crise financière de l’Autorité palestinienne, directement aggravée par le blocage des recettes fiscales collectées par Israël pour son compte. Le mécanisme financier mérite d’être précisé. En vertu du protocole de Paris de 1994, Israël perçoit pour le compte de l’Autorité palestinienne une grande partie de la TVA, des droits de douane et d’autres taxes sur les marchandises entrant dans les territoires palestiniens, qu’il doit ensuite lui reverser. Selon le ministre palestinien des Finances Estephan Salameh, ces « recettes de compensation » représentent environ 68 % des revenus du ministère. En juin 2026, le gouvernement palestinien évaluait à 5,7 milliards de dollars le montant cumulé des sommes retenues ou déduites par Israël. Le budget d’urgence pour 2026 indique que, si ces transferts restent bloqués, le déficit pourrait atteindre près de 70 % du budget.
Les États arabes continuent d’aider Ramallah, mais à une échelle sans rapport avec ce manque à gagner. L’Arabie saoudite a annoncé 90 millions de dollars de soutien financier pour 2025 et a participé au lancement d’une coalition d’urgence destinée à préserver la solvabilité de l’Autorité palestinienne. La Banque mondiale identifiait par ailleurs l’Algérie comme le principal bailleur arabe pour le soutien budgétaire direct au premier semestre 2024, avec 51,9 millions de dollars. En juillet 2026, Mahmoud Abbas demandait encore à la Ligue arabe d’activer son « filet de sécurité financier ». Le problème n’est donc pas l’absence totale d’aide arabe, mais son caractère limité et irrégulier face à des recettes fiscales qui se chiffrent en milliards. Les bailleurs peuvent apporter un soutien ponctuel de trésorerie ; ils ne peuvent se substituer durablement à la principale source de revenus de l’Autorité palestinienne.
Les salaires publics, les services de santé et la capacité administrative de Ramallah sont de plus en plus sous pression. Une Autorité palestinienne incapable de verser régulièrement les salaires de ses agents ou de maintenir ses services voit mécaniquement s’éroder sa capacité de contrôle et sa légitimité. Les restrictions de circulation aggravent encore la situation en réduisant l’accès au travail, aux marchés et aux services.
Le vide politique nourrit les groupes armés
La fragilité de l’Autorité palestinienne ouvre également un espace à des structures armées qui ne relèvent pas de son appareil de sécurité. Dans le nord de la Cisjordanie, notamment autour de Jénine et de Tulkarem, des « bataillons » locaux rassemblent ou coordonnent des militants du Jihad islamique palestinien, du Hamas ainsi que, selon les villes, des Brigades des martyrs d’Al-Aqsa. Le Jihad islamique a joué un rôle important dans l’émergence du modèle du « bataillon de Jénine », tandis que le Hamas conserve des réseaux clandestins et une capacité de recrutement.
Il serait cependant excessif de présenter cette montée des groupes armés comme la preuve qu’ils sont sur le point de remporter des élections en Cisjordanie. Le Jihad islamique n’est pas un acteur électoral comparable au Fatah ou au Hamas. Quant aux cellules se réclamant de l’organisation État islamique (Daech), elles restent marginales sur le plan politique par rapport aux réseaux du Hamas, du Jihad islamique et aux formations locales.
Le dernier sondage du Palestinian Center for Policy and Survey Research, publié le 12 août, décrit une situation plus complexe. Selon le PCPSR, le Hamas a nettement reculé en Cisjordanie : 18 % des personnes interrogées disent aujourd’hui soutenir le mouvement, contre 32 % dix mois plus tôt. Parmi les électeurs susceptibles de voter aux législatives annoncées pour novembre 2026, 34 % choisiraient le Fatah, 25 % le Hamas et 32 % resteraient indécis. Dans l’hypothèse d’une élection présidentielle, Marwan Barghouti domine très largement en Cisjordanie parmi les électeurs probables. Figure de premier plan du Fatah, il est emprisonné par Israël depuis 2002 et a été condamné en 2004 à cinq peines de réclusion à perpétuité ; il est souvent présenté comme un possible successeur de Mahmoud Abbas.
Le danger politique est donc moins une victoire inéluctable du Hamas qu’une fragmentation de la légitimité palestinienne. Dans le même sondage, 82 % des personnes interrogées en Cisjordanie souhaitent le départ de Mahmoud Abbas, 87 % se disent préoccupées par le risque de perdre leurs terres ou leurs maisons du fait de l’expansion des implantations, et 65 % de l’ensemble des Palestiniens considèrent l’Autorité palestinienne davantage comme un fardeau que comme un acquis. Une société peut ainsi se détourner de ses dirigeants sans se rallier pour autant à un seul mouvement.
C’est ici que le risque sécuritaire devient circulaire. La détérioration économique et politique nourrit le ressentiment ; les avant-postes multiplient les contacts violents ; les réseaux armés trouvent un terrain de recrutement ; les violences appellent davantage de forces israéliennes ; et cette présence militaire crée à son tour de nouvelles occasions de confrontation.
Le risque n’est pas une défaite militaire, mais la saturation
Israël conserve en Cisjordanie une supériorité militaire écrasante. Le danger n’est donc pas celui d’une défaite conventionnelle, mais celui d’une saturation progressive : l’armée doit mobiliser toujours plus de soldats pour protéger des axes, des implantations, des avant-postes et des communautés palestiniennes menacées, conduire des opérations d’arrestation et tenir des points de contrôle, tout en conservant des forces disponibles sur les autres fronts. C’est ce qui donne sa portée à l’avertissement d’Avi Bluth. Une série de violences locales peut rester militairement maîtrisable. Mais si leur nombre augmente suffisamment, la quantité devient une variable stratégique. L’armée doit alors consacrer une part croissante de ses moyens non pas à vaincre un adversaire, mais à empêcher des dizaines de foyers de tension de se rejoindre.
La Cisjordanie pourrait ainsi devenir un front d’un type particulier : non pas un théâtre où Israël serait menacé par une force militaire équivalente, mais un espace où la combinaison de la colonisation, de la violence, de l’affaiblissement économique et politique palestinien, de la présence de groupes armés et de la dispersion géographique finit par réduire sa liberté d’action. L’explosion annoncée n’a pas encore eu lieu. Mais la situation reste dangereuse. Le dispositif tient encore, mais avec davantage de soldats, davantage de points de friction et moins de marge. En Cisjordanie, le pourrissement n’est plus seulement politique ou humanitaire. Il commence à devenir un problème opérationnel pour Israël lui-même.
A lire dans La Tribune des Nations
• Cisjordanie : l’ONU dénonce l’accroissement du contrôle israélien – 12 février 2026
Sources
• Reuters, 12 août 2026 – Qusra : affrontements entre soldats israéliens et colons
• Human Rights Watch, 20 août 2026 – avant-postes et violences de colons
• The Jerusalem Post, 24 août 2026 – avertissement d’Avi Bluth et redéploiement des parachutistes
• The Guardian, 21 août 2026 – déplacement des violences vers les zones A et B
• OCHA, 14 août 2026 – situation humanitaire en Cisjordanie
• ONU, 11 août 2026 – « The West Bank is at the breaking point »
• PCPSR, 12 août 2026 – sondage n° 97 sur les élections et l’opinion palestinienne







