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Le pari indien d’Ottawa

Rencontre de Mark Carney, premier ministre du Canada et Narendra Modi, premier ministre indien à Davos, cette année.

Ottawa veut signer un accord commercial avec New Delhi avant Noël. Le dossier des quatre hommes accusés d’avoir tué Hardeep Singh Nijjar à Surrey, lui, est toujours devant les tribunaux. On peut faire les deux à la fois. Encore faut-il le dire.

Il y a des discours qu’on applaudit et qu’on oublie. Celui de Mark Carney à Davos, le 20 janvier dernier, n’est pas de ceux-là. Devant le gratin du Forum économique mondial, le premier ministre canadien a dit tout haut ce que beaucoup de chancelleries pensaient tout bas : l’ordre international que nous avons connu ne traverse pas une période de transition, il est en train de se rompre. Et il a eu cette image qui a fait le tour du monde : quand on n’est pas assis à la table, on finit au menu. Neuf mois plus tard, la vraie question n’est plus de savoir si le Canada doit s’asseoir à d’autres tables. Elle est de savoir ce qu’il accepte de laisser au vestiaire pour y être invité. Et sur ce point, le dossier qui en dit le plus long n’est ni à Washington ni à Pékin. Il est à New Delhi.

Pékin d’abord, pour donner le ton

Il faut se souvenir de l’enchaînement. Quatre jours avant Davos, le 16 janvier, Mark Carney était à Pékin, en face de Xi Jinping. Il en est reparti avec un accord qu’il a lui-même qualifié d’historique : le Canada laissera entrer jusqu’à 49 000 véhicules électriques chinois par année avec un droit de douane de 6,1 %, au lieu des 100 % imposés jusque-là. En échange, la Chine ramène ses droits sur le canola (une variété de colza) canadien d’environ 84 % à environ 15 %. Le premier ministre a même lâché que la Chine était devenue un partenaire plus prévisible que les États-Unis. À Toronto, Doug Ford a vu rouge, et on le comprend : c’est l’Ontario qui fabrique les voitures.

Ce n’était pas un coup de tête. Les chiffres d’affaires mondiales le montrent : en 2025, les exportations vers les pays autres que les États-Unis ont grimpé de 11,1 %, et leur part n’avait pas été aussi élevée depuis 1981. Les Américains achètent encore 72 % des biens d’exportation et la Banque Nationale rappelle que cette diversification repose surtout sur l’or, l’énergie et une poignée de grandes entreprises. Ottawa veut doubler ses exportations hors États-Unis d’ici dix ans. C’est un cap, pas encore une réalité. Dans ce virage, la Chine est un coup tactique. L’Inde, c’est autre chose : un marché qui grandit, des centrales nucléaires à alimenter, un appétit énorme pour les minéraux critiques. En somme, tout ce que le Canada a dans son sous-sol.

New Delhi : une lune de miel menée au pas de course

Les choses sont allées très vite. Le 23 novembre 2025, Mark Carney et Narendra Modi lancent les négociations d’un Accord de partenariat économique global, l’APEG. Le 28 février 2026, à Mumbai, Carney annonce la couleur devant les hommes d’affaires : il veut signer avant la fin de l’année et doubler les échanges d’ici 2030. Il chiffre alors le commerce entre les deux pays à plus de 30 milliards de dollars par an, et les investissements croisés à plus de 100 milliards. Puis tout s’accélère. En mars, Cameco, le géant saskatchewanais de l’uranium, signe un contrat de 2,6 milliards de dollars avec le Département indien de l’énergie atomique : près de 22 millions de livres d’uranium à livrer entre 2027 et 2035. Les deux gouvernements parlent maintenant de porter leurs échanges à 70 milliards de dollars d’ici 2030. En mai, le ministre indien du Commerce, Piyush Goyal, débarque au Canada avec plus de 120 entreprises dans ses bagages. Selon «Affaires mondiales Canada», c’est la plus grosse mission commerciale que l’Inde ait jamais envoyée à l’étranger.

Le 16 juin, à Évian, en marge du G7, les deux hommes vont plus loin encore. Ils conviennent d’ouvrir des négociations sur un accord de sécurité de l’information, et l’Inde appuie l’entrée du Canada comme partenaire de dialogue dans l’Association des pays riverains de l’océan Indien. Le 22 septembre, à New York, Carney annonce la suite : Narendra Modi viendra au Canada en décembre, et l’objectif est de conclure l’APEG avant le sommet du G20 de Miami, à la mi-décembre.

Chronologie de la relation Canada–Inde, 2023-2026. Graphique original CCFAG.

Pendant ce temps, à Surrey

Voilà pour l’agenda commercial. Il y en a un autre, et celui-là ne se règle pas dans un salon diplomatique. Le 18 juin 2023, Hardeep Singh Nijjar, citoyen canadien et président du Guru Nanak Sikh Gurdwara de Surrey, en Colombie-Britannique, est abattu dans le stationnement de son temple. Trois mois plus tard, Justin Trudeau se lève aux Communes et déclare que les services canadiens enquêtent sur des allégations crédibles liant des agents du gouvernement indien à ce meurtre. New Delhi dément. En mai 2024, quatre ressortissants indiens sont accusés de meurtre au premier degré et de complot. En octobre de la même année, Ottawa expulse six diplomates et fonctionnaires consulaires indiens, dont le haut-commissaire Sanjay Kumar Verma, en invoquant une campagne ciblée contre des citoyens canadiens. La GRC parle d’un réseau plus large d’intimidation et de violence. L’Inde réplique en expulsant six diplomates canadiens. Les relations touchent le fond.

Ce dossier n’est pas clos. Le procès des quatre accusés suit son cours devant la Cour suprême de la Colombie-Britannique, à New Westminster. En février dernier, le procureur général fédéral a demandé que certaines informations ne soient pas divulguées pour des raisons de sécurité nationale. Prenons un instant pour mesurer ce que cela signifie. L’État canadien estime que la preuve touche à ses secrets les plus sensibles. Et ce même État négocie, au même moment, un accord de libre-échange avec le pays mis en cause.

Le renseignement, lui, n’a pas changé d’avis. Dans son rapport public 2025, publié en avril dernier, le SCRS place toujours l’Inde parmi les principaux auteurs d’ingérence et d’espionnage au Canada, avec la Chine, la Russie, l’Iran et le Pakistan. Il décrit une répression qui s’exerce jusque dans nos villes : surveillance, pressions, intimidation, avec pour cible les voix critiques de New Delhi au sein de la diaspora, en particulier les partisans du mouvement pro-Khalistan.

Le silence comme ligne officielle

C’est là que le bât blesse. Avant le départ de Mark Carney pour l’Inde, en février, un haut fonctionnaire a expliqué aux journalistes que le voyage n’aurait pas eu lieu si Ottawa croyait encore à l’implication d’agents indiens dans de l’extorsion ou des menaces de violence au Canada. Une fois à Mumbai, la ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, a été interrogée plusieurs fois sur la question. Elle n’a pas répondu. Le premier ministre non plus. Le même jour, le SCRS faisait savoir à «La Presse Canadienne» que son évaluation des principales menaces d’ingérence n’avait pas bougée. Le ministre de la Sécurité publique, Gary Anandasangaree, admettait qu’il restait beaucoup de travail à faire. Vincent Rigby, ancien conseiller à la sécurité nationale et au renseignement du gouvernement fédéral, jugeait peu crédible l’idée que l’Inde aurait cessé ses activités. Et un député libéral, Sukh Dhaliwal, reprochait publiquement à la ministre de contredire les agences de sécurité de son propre gouvernement.

On a donc, à Ottawa, deux discours qui ne se parlent pas. Celui des services de renseignement, qui documentent une menace. Et celui de la diplomatie, qui refuse de la nommer. C’est un choix. Mark Carney l’a d’ailleurs formulé lui-même à Mumbai, avec une franchise qu’on peut lui reconnaître : tous nos partenaires ne partagent pas nos valeurs, et il faut composer avec le monde tel qu’il est. Soit. Mais un choix qu’on assume en coulisses et qu’on était en conférence de presse, ce n’est plus tout à fait un choix assumé.

Ce que le monde regarde

Vu de Genève, l’affaire dépasse largement le face-à-face entre Ottawa et New Delhi. Le Canada fait partie des rares démocraties occidentales à avoir accusé publiquement un pays partenaire d’avoir commandité un assassinat sur son territoire. La façon dont il va tourner la page sera observée de près, par les pays qui accueillent des diasporas sous pression comme par les gouvernements tentés d’aller faire taire leurs opposants à l’étranger. Si le message retenu est qu’un bon contrat d’uranium efface tout, il sera entendu bien au-delà de l’Inde.

D’ici décembre, il faudra garder l’œil sur trois choses. D’abord, cet accord de sécurité de l’information dont personne ne parle. Échanger du renseignement avec un pays que son propre service classe parmi les principaux auteurs d’ingérence, ça mérite au minimum une explication publique. Ensuite, le calendrier du procès de New Westminster. Il suffirait qu’une preuve sorte devant le tribunal pendant la visite de Narendra Modi pour que la belle mécanique diplomatique se grippe. Enfin, si la loi C-70, adoptée en 2024 pour lutter contre l’ingérence étrangère et la répression transnationale ne s’applique pas, elle ne protège personne.

Mark Carney a raison : une puissance moyenne qui reste seule finit par se faire dicter sa conduite. Mais se trouver de nouveaux amis ne rend pas plus libre si chacun d’eux obtient, en prime, qu’on se taise sur ce qui dérange. Être à la table, c’est bien. Y arriver avec sa souveraineté intacte, c’est mieux. En décembre, si l’accord est signé pendant que le procès Nijjar se poursuit, Ottawa aura montré qu’il sait faire des affaires dans le monde tel qu’il est. Il lui restera à montrer qu’il sait aussi y protéger les siens.

Sources

1. « Bâtir quelque chose de meilleur » : le discours intégral de Mark Carney à Davos

Texte intégral du discours du 20 janvier 2026 au Forum économique mondial.

Source : legrandcontinent.eu

2. Carney conclut un accord avec la Chine sur les véhicules électriques et le canola

La Presse Canadienne, 16 janvier 2026 : quota de 49 000 VE à 6,1 %, baisse des droits sur le canola.

Source : noovo.info

3. Canada agrees to cut tariff on Chinese EVs in break with US

Dépêche du 16 janvier 2026 : déclaration de Carney sur la prévisibilité de la Chine.

Source : irishnews.com

4. Le point sur le commerce 2026 — Le Canada exporte davantage vers le monde

Affaires mondiales Canada, 9 septembre 2026 : +11,1 % hors États-Unis, part de 72 % des biens vers les États-Unis.

Source : international.gc.ca

5. L’objectif de diversification d’Ottawa souffre d’un problème d’échelle

Banque Nationale, Économie & Stratégie, 26 mai 2026 (données Statistique Canada).

Source : bnc.ca

6. Accord de partenariat économique global (APEG) entre le Canada et l’Inde

Affaires mondiales Canada : lancement des négociations le 23 novembre 2025.

Source : international.gc.ca

7. Carney espère conclure un accord commercial avec l’Inde cette année

La Presse Canadienne, 28 février 2026 : discours de Mumbai, refus de la ministre Anand, déclarations du SCRS et de Vincent Rigby.

Source : noovo.info

8. Relations Canada-Inde

Affaires mondiales Canada : visite de mars 2026, mission Goyal de mai 2026 (plus de 120 entreprises).

Source : international.gc.ca

9. Le Canada accueille le ministre du Commerce et de l’Industrie de l’Inde

Affaires mondiales Canada, 29 mai 2026 : commerce de marchandises de 13,6 G$ en 2025.

Source : canada.ca

10. Le premier ministre Carney rencontre le premier ministre Modi

Cabinet du premier ministre, compte rendu du 16 juin 2026 : accord de sécurité de l’information, IORA.

Source : pm.gc.ca

11. Ottawa prépare la venue de Narendra Modi pour finaliser un accord commercial

AFP, 22 septembre 2026 : visite attendue en décembre, accord Cameco de 2,6 G$, objectif de 70 G$.

Source : connaissancedesenergies.org

12. La ministre Joly annonce l’expulsion de diplomates indiens

Affaires mondiales Canada, communiqué du 14 octobre 2024.

Source : canada.ca

13. Nouvelle arrestation et mise en accusation concernant l’homicide de Hardeep Singh Nijjar

GRC, mai 2024 : identité des quatre accusés et chefs d’accusation.

Source : grc.ca

14. Federal lawyers seek to shield information in Nijjar murder case on security grounds

La Presse Canadienne, 19 février 2026 : dossier devant la Cour suprême de la C.-B.

Source : panow.com

15. Rapport public du SCRS 2025 — Opérations et analyse

Service canadien du renseignement de sécurité, avril 2026.

Source : canada.ca

16. Comprendre l’ingérence étrangère

Sécurité publique Canada : répression transnationale et Loi C-70 (2024).

Source : publicsafety.gc.ca

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