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Ukraine, Iran: deux fronts pour une même guerre? 

Le 24 février 2022, Vladimir Poutine lancait l’invasion de l’Ukraine. Le 27 février 2026, Donald Trump autorisait les frappes contre l’Iran. Deux guerres, deux théâtres, deux camps opposés en apparence. Leur point commun tient d’abord à la manière dont elles ont été décidées: Par un homme seul, sur la foi d’un récit parallèle, que les faits démentaient. Il tient ensuite à leur effet cumulé. Sept mois après l’opération “ Epic Fury”, l’Europe paie les trois factures à la fois, sur le plan énergétique, militaire et politique.

Par Nicolas de Ziegler, président de l’Observatoire Géostratégique de Genève

Deux décisions solitaires, une même méthode

Moscou, février 2022 : la guerre écrite d’avance

La guerre d’Ukraine a été pensée avant d’être déclenchée. Le 12 juillet 2021, Vladimir Poutine publie un long texte, « De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », qui nie à l’Ukraine une existence nationale propre. Sept mois plus tard, le 21 février 2022, le Conseil de sécurité russe se réunit devant les caméras pour entériner la reconnaissance des « républiques » de Donetsk et Louhansk. La scène est restée : Sergueï Narychkine, chef du renseignement extérieur, bafouille, se reprend, et se fait sèchement corriger par le président. Ce jour-là, le monde a vu fonctionner un pouvoir où l’on ne contredit pas, on devine…

La suite est connue. La guerre courte que le Kremlin escomptait, avec un pouvoir ukrainien censé s’effondrer en quelques jours, dure depuis quatre ans et sept mois. Début octobre 2026, Moscou frappe les ponts de Kyiv, pendant que Friedrich Merz est en visite dans la capitale ukrainienne, et l’armée ukrainienne reprend du terrain autour de Koupiansk.

Washington, février 2026 : la menace réinventée

Côté américain, le récit a précédé la décision de quelques semaines. En juin 2025, après les frappes sur Fordo, Natanz et Ispahan, Donald Trump affirmait que le programme nucléaire iranien avait été « oblitéré ». Lors de son discours sur l’état de l’Union, en février 2026, il soutient l’inverse : l’Iran aurait relancé son programme et développerait des missiles capables d’atteindre le territoire américain. Les évaluations du renseignement américains disaient autre chose, pas de menace directe, et pas de capacité balistique intercontinentale avant 2035.

L’entourage comme chambre d’écho

Les deux systèmes partagent un trait, la disparition des voix discordantes.  À Moscou, elle est ancienne et méthodique. À Washington, elle passe par le choix des hommes, serviles avant d’être compétents. Le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, s’est fait connaître en mars 2025 pour avoir discuté de frappes au Yémen sur une messagerie grand public où figurait par erreur un journaliste. La négociation sur l’Ukraine est confiée à Steve Witkoff, promoteur immobilier ami du président américain sans aucune expérience diplomatique, et à Jared Kushner, gendre de Donald Trump…

Deux lignes de front, un même point de chute: l’Europe

Le piège énergétique

Avant le 28 février, la stratégie occidentale de pression sur la Russie commençait à produire ses effets. En février 2026, selon l’Agence internationale de l’énergie, les revenus russes à l’exportation de pétrole et de produits pétroliers tombent à 9,5 milliards de dollars, leur plus bas niveau depuis 2022. La guerre d’Iran a renversé la tendance en quinze jours. Pour l’Europe, l’effet est double. Elle voit se remplir ä nouveau les caisses russes qu’elle s’efforçait de tarir, et elle subit le choc gazier de plein fouet. L’Union européenne se retrouve donc prise en tenaille. Le 26 janvier 2026, elle a adopté l’interdiction progressive du gaz russe : fin des contrats longs de GNL au 1er janvier 2027, du gaz par gazoduc au plus tard le 1er novembre 2027. Le calendrier tombera donc en plein hiver, créant une pénurie. Le règlement prévoit que la Commission peut suspendre l’interdiction quatre semaines en cas de menace sur la sécurité d’approvisionnement. Moscou n’aura pas besoin de faire campagne pour cette suspension. Le marché s’en chargera.

Le piège militaire

Le deuxième effet de vases communicants concerne la défense aérienne. Selon nos informations, les États-Unis n’ont réceptionné que 172 intercepteurs Patriot au cours de l’exercice budgétaire 2026, et en ont tiré plus d’un millier dans la guerre d’Iran. Les stocks ne seraient pas reconstitués avant 2029, à condition que la guerre ne reprenne pas.

Kyiv en mesure les conséquences. Fin mai, après une attaque russe de 54 missiles de croisière, 30 balistiques et trois hypersoniques sur un seul week-end, Volodymyr Zelensky écrit à Donald Trump « Pour nous défendre contre les missiles balistiques, nous dépendons presque exclusivement des États-Unis. » Et ajoute qu’il n’y a « guère de spectacle plus douloureux que des batteries Patriot sans missiles chargés ».

La facture retombera sur les Européens, à qui il reviendra de combler le trou. Or, les engagements pris cet été ne produiront des intercepteurs pas avant 2029.

Le piège politique

Le troisième facture est la moins visible. En décembre 2025, la Stratégie de sécurité nationale américaine évoquait pour l’Europe la « perspective d’un effacement civilisationnel » et annonçait vouloir « cultiver la résistance » des « partis patriotiques ». Trois mois plus tard, Washington entre en guerre contre l’Iran sans consulter ses alliés, puis leur demande de rouvrir le détroit d’Ormuz. Emmanuel Macron répond que la France « ne participera jamais » à de telles opérations dans le contexte actuel ». Donald Trump traite les alliés de « lâches » et prévient que leur refus sera « très mauvais pour l’avenir de l’OTAN ».

Pendant ce temps, Moscou accentue sa guerre hybride. Le 4 août, un quadricoptère chargé d’explosifs frappe l’aile d’un Antonov An-124 à l’aéroport de Leipzig, à proximité du réservoir. Berlin attribue officiellement l’attaque à la Russie. En septembre, des avions de l’OTAN abattent un drone piégé au-dessus de la Lituanie, le renseignement danois signale des projets de sabotage contre des industriels de défense, et Donald Tusk avertit que la Russie s’apprête à tester l’article 5. Au moment où Washington met en doute sa garantie, Moscou en teste la solidité.

Des cibles élargies, de nouveaux acteurs

Aucune des deux guerres n’est restée dans son périmètre d’origine.

Le 1er mars, un drone de type Shahed, lancé selon Nicosie depuis le Liban, frappe la piste de la base britannique d’Akrotiri, à Chypre. Pour la première fois, la guerre d’Iran touche le sol d’un État membre de l’Union Européenne. La France envoie des systèmes antidrones, la Grèce renforce sa présence, et Bruxelles ouvre la discussion sur la clause d’assistance mutuelle.

De leur côté, l’Arabie saoudite, les Émirats, le Koweït et Bahreïn sont devenus belligérants après les frappes iraniennes sur leur territoire. Le Hezbollah a repris le combat deux jours après la mort de Khamenei, et les Houthis ont ouvert un second verrou maritime en mer Rouge.

Les deux théâtres se sont surtout connectés par des acteurs inattendus. Dès le 6 mars, le Washington Post rapporte, sur la foi de responsables américains, que la Russie fournit à l’Iran des renseignements, notamment des images satellites, pour cibler les forces américaines dans la région. De son côté, l’Ukraine est devenue exportatrice de sécurité. Sollicitée par Washington, alors même que l’aide militaire américaine directe avait été suspendue, elle déploie plus de 200 spécialistes au Qatar, en Arabie saoudite et aux Émirats, et propose des drones intercepteurs qui coûtent environ mille fois moins cher qu’un missile Patriot

Stratégie oblique des Russes ou convergence d’effets?

Parler d’une « même guerre » suppose-t-il une coordination entre Moscou et Washington ? Rien, en l’état, ne permet de l’affirmer. Il faut plutôt parler d’une convergence d’effets, que chacun des deux hommes exploite à sa manière.

Vladimir Poutine se comporte en opportuniste méthodique. Grégoire Roos, directeur des programmes Europe et Russie de Chatham House, résume sa posture en trois mots : spectateur, bénéficiaire, acteur. Moscou soutient Téhéran sans traité de défense mutuelle, maintient ses canaux de déconfliction avec Israël, encaisse la rente pétrolière et pousse ses pions là où le risque est faible. L’objectif, écrit-il, n’est pas d’affronter les États-Unis partout, mais de montrer qu’on ne peut exclure la Russie nulle part.

Donald Trump, lui, n’a pas lancé la guerre d’Iran pour servir le Kremlin. Mais son indifférence au sort de l’Europe rend ces effets acceptables à ses yeux. Les dérogations sur le pétrole russe visaient à calmer le prix de l’essence américaine, pas à financer l’armée russe. Et l’agenda des deux émissaires de Donald Trump en dit beaucoup : Moscou d’abord, Kyiv ensuite. À Witkoff et Kushner, Vladimir Poutine a répété que la Russie atteindrait ses objectifs et qu’il fallait traiter les « causes profondes » du conflit. Fin septembre, le Kremlin parie toujours sur la voie militaire…

C’est là que la stratégie oblique des Russes prend tout son sens. Si Washington passe d’une logique d’affaiblissement de la Russie à une logique de gestion, le poids de la pression se reportera sur Kyiv, sommé à un moment d’accepter un compromis sous forme de capitulation. Et chaque crise qui maintient les prix de l’énergie à un niveau élevé renforce l’argument de Moscou. la Russie serait l’acteur le plus durable, l’Ukraine un dossier coûteux et sans issue rapide.

Pour l’Europe, le constat est, hélas, moins incertain. Elle est le seul acteur à subir en même temps la guerre de Poutine et les conséquences de celle de Trump, sans avoir décidé ni de l’une ni de l’autre. Ses stocks de gaz sont au plus bas depuis 2013. Ses alliés américains lui reprochent de ne pas se battre à Ormuz, et ses aéroports reçoivent des drones russes. La question n’est pas seulement de savoir si les deux fronts relèvent d’une même guerre, mais de savoir aussi combien de temps l’Union Européenne pourra en payer le prix, sans peser sur l’issue d’aucune des deux guerres.

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