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Sécurité maritime : l’intelligence artificielle au cœur des nouvelles rivalités de puissance

Aerial View Of Container Cargo Ship In Sea.

De l’intelligence artificielle à la surveillance satellitaire, les technologies émergentes promettent de mieux protéger les routes commerciales et les infrastructures sous-marines. Mais le débat organisé au Conseil de sécurité de l’ONU le 29 octobre révèle une contradiction majeure : les outils destinés à sécuriser les mers se développent dans un monde où le droit international est lui-même contesté, de la Méditerranée au détroit d’Ormuz.

La sécurité des mers entre dans une nouvelle ère. Drones autonomes, intelligence artificielle (IA), capteurs connectés, imagerie satellitaire et systèmes de détection numérique transforment progressivement les moyens de surveiller les océans. Ces innovations offrent aux États la possibilité de repérer plus rapidement des activités suspectes, de protéger les navires marchands et de détecter les menaces visant les câbles sous-marins, devenus essentiels au fonctionnement de l’économie mondiale.

C’est cette mutation que le Conseil de sécurité des Nations unies a examinée le 29 octobre 2026, lors d’un débat public présidé par le Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis. Derrière les promesses technologiques, les discussions ont fait apparaître un enjeu plus profond : la maîtrise des espaces maritimes dépend désormais autant de la supériorité informationnelle et numérique que de la puissance navale traditionnelle.

Cette évolution ne supprime cependant pas les anciennes rivalités. Elle leur donne de nouveaux instruments, tout en créant des vulnérabilités susceptibles de fragiliser le commerce international et d’aggraver les tensions entre États.

L’intelligence artificielle, nouvelle sentinelle des océans

La surveillance maritime repose traditionnellement sur les navires, les avions, les radars côtiers et les patrouilles militaires. L’essor des technologies numériques permet désormais de croiser un volume considérable de données : images satellitaires, signaux radar, positions des navires et informations provenant de différentes sources de renseignement.

L’intelligence artificielle peut contribuer à identifier des comportements inhabituels, à détecter des mouvements suspects ou à repérer des navires dont les activités méritent une vérification. Les drones aériens, de surface et sous-marins élargissent parallèlement les capacités d’observation, parfois à un coût inférieur à celui des moyens conventionnels.

L’intérêt stratégique est considérable. La sécurité maritime ne concerne pas seulement les marines nationales : elle conditionne également l’approvisionnement énergétique, le transport des marchandises et le fonctionnement des réseaux de communication. Une perturbation prolongée d’une route commerciale ou une attaque contre une infrastructure sous-marine peut avoir des conséquences bien au-delà de la région concernée.

Les technologies émergentes peuvent ainsi améliorer la détection précoce des menaces et faciliter le partage d’informations entre pays. Mais leur efficacité dépend de la qualité des données, de l’interopérabilité des systèmes et de la capacité des États à coopérer.

Le représentant de l’Inde, Harish Parvathaneni, a notamment mis en avant l’analyse des images satellitaires et des données radar par l’intelligence artificielle. Il a cité le Centre de fusion de l’information pour la région de l’océan Indien (IFC-IOR), installé près de New Delhi, comme exemple de coopération destinée à améliorer la connaissance de la situation maritime.

Cette approche illustre une tendance de fond : la sécurité des mers devient une activité de collecte, de traitement et de partage de l’information autant qu’une question de présence militaire.

Pour les puissances qui disposent des infrastructures numériques, des satellites et des capacités de traitement nécessaires, l’avantage peut être déterminant. À l’inverse, les États qui dépendent de systèmes étrangers risquent de se retrouver tributaires des données, des logiciels et des moyens techniques contrôlés par d’autres.

Une nouvelle vulnérabilité : la guerre dans les réseaux

Les mêmes outils qui améliorent la surveillance peuvent aussi devenir des instruments d’attaque. L’automatisation des navires et des ports, la multiplication des capteurs connectés et la dépendance croissante aux systèmes informatiques élargissent la surface d’exposition aux cyberattaques. Une intrusion dans un système portuaire, une falsification de données de navigation ou une perturbation des communications peut compromettre la sécurité d’un navire sans qu’un adversaire ait besoin de déployer une flotte.

Les drones autonomes représentent un autre défi. Leur accessibilité croissante permet à des acteurs étatiques ou non étatiques de disposer de capacités de surveillance, de harcèlement ou d’attaque autrefois réservées à des organisations mieux équipées.

Le problème ne se limite donc pas à la sophistication des armes. Il concerne également la diffusion de technologies relativement abordables, capables de produire des effets disproportionnés sur des infrastructures essentielles.

Le représentant indien a insisté sur la nécessité de garde-fous, du maintien d’un contrôle humain et de l’établissement de responsabilités dans le déploiement de ces outils. Cette préoccupation renvoie à une question centrale : qui répond des conséquences d’une décision prise ou exécutée par un système automatisé?

Lorsqu’un algorithme classe un navire comme suspect, qu’un drone suit une cible ou qu’un système de défense déclenche une action, la responsabilité ne peut être abandonnée à la machine. Les erreurs d’identification, les données biaisées et les manipulations informatiques peuvent conduire à des décisions dangereuses, particulièrement lorsque plusieurs forces militaires opèrent dans un espace restreint.

La cybersécurité devient dès lors une composante essentielle de la sécurité maritime. Elle suppose des systèmes résilients, des mécanismes de vérification et des procédures permettant de conserver une intervention humaine effective lorsque les circonstances l’exigent.

Le détroit d’Ormuz, révélateur des limites de la technologie

Les tensions autour du détroit d’Ormuz montrent toutefois que la surveillance et la détection ne suffisent pas à garantir la liberté de navigation. Ce passage stratégique, par lequel transite une part importante du commerce mondial des hydrocarbures, constitue un point de vulnérabilité majeur pour l’approvisionnement énergétique. Une crise dans cette zone peut rapidement se répercuter sur les marchés, les coûts du transport et les relations entre grandes puissances.

Au Conseil de sécurité, le représentant iranien, Gholamhossein Darzi, a rejeté les accusations dirigées contre son pays. Selon lui, les perturbations de la navigation résultent de la guerre engagée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, qu’il présente comme une agression contraire à la Charte des Nations unies. Il a affirmé que les mesures iraniennes étaient défensives et a appelé le Conseil à demander à Washington de mettre fin à ses actes.

Ces déclarations doivent être comprises comme la position officielle de Téhéran, et non comme un constat indépendant établissant à lui seul les responsabilités dans la crise.

L’intérêt de cette confrontation diplomatique est ailleurs : elle montre que la sécurité maritime ne se réduit pas à la capacité de détecter une menace. Elle dépend également de la définition de cette menace, de l’attribution des responsabilités et de la légitimité des mesures prises en réponse.

Un même déploiement militaire ou une même restriction de navigation peut être présenté par un État comme une mesure défensive et dénoncé par un autre comme une entrave illégale. Les moyens technologiques peuvent documenter les mouvements, reconstituer des événements et contribuer à établir les faits. Ils ne peuvent, à eux seuls, résoudre le conflit politique sur leur interprétation.

Cette distinction est fondamentale. L’intelligence artificielle peut améliorer la connaissance de la situation maritime, mais elle ne remplace ni l’enquête indépendante ni les mécanismes diplomatiques nécessaires pour prévenir l’escalade.

En Méditerranée, la bataille des cartes reste politique

Les tensions maritimes ne se limitent pas au Moyen-Orient. La Méditerranée demeure un espace où les revendications de souveraineté, les ressources potentielles et les délimitations des zones maritimes alimentent les rivalités.

La représentante de Chypre, Maria Michail, a contesté le mémorandum d’accord conclu en 2019 entre la Türkiye et la Libye sur la délimitation maritime. Après sa ratification par la Chambre des représentants libyenne, elle a affirmé que cet accord ne pouvait être opposé aux États tiers ni porter atteinte aux droits maritimes souverains d’autres pays.

Elle s’est notamment appuyée sur l’article 121 de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, qui définit le régime juridique des îles et précise, sous certaines conditions, leurs droits à des espaces maritimes. Le texte distingue notamment les îles des rochers qui ne peuvent soutenir une habitation humaine ou une vie économique propre, lesquels ne disposent pas de zone économique exclusive ni de plateau continental. Source : Convention des Nations unies sur le droit de la mer.

La déclaration chypriote souligne une dimension souvent moins visible des crises maritimes : la maîtrise des mers passe aussi par la capacité à imposer une interprétation du droit, à faire reconnaître des délimitations et à consolider des alliances diplomatiques.

Les outils de surveillance peuvent certes aider à documenter les activités en mer, à suivre des navires ou à contrôler l’application de certaines mesures. Mais ils ne tranchent pas, par eux-mêmes, les différends relatifs à la souveraineté et aux délimitations maritimes.

La Méditerranée illustre ainsi la coexistence de deux formes de puissance. La première repose sur les moyens matériels et technologiques ; la seconde sur le droit, la diplomatie et la reconnaissance internationale. Aucune ne suffit durablement sans l’autre.

Le droit international à l’épreuve de la course technologique

Le débat du Conseil de sécurité pose finalement une question qui dépasse le seul domaine maritime : comment encadrer des technologies dont les capacités progressent rapidement, alors que les États restent divisés sur les règles qu’ils doivent respecter ?

La Convention des Nations unies sur le droit de la mer constitue un cadre central pour la navigation, les espaces maritimes et les droits des États côtiers. Mais son application doit désormais tenir compte de nouvelles réalités : les drones autonomes, les cyberattaques, la surveillance permanente et la vulnérabilité des infrastructures sous-marines.

L’enjeu n’est pas nécessairement de remplacer les règles existantes par un nouveau régime juridique, mais de préciser leur application aux nouvelles formes de menace et de renforcer les mécanismes de coopération. Cela implique notamment d’améliorer les échanges d’informations, de protéger les infrastructures critiques et de développer des procédures de vérification permettant de distinguer les incidents techniques, les actes criminels et les opérations hostiles.

Le risque serait de laisser la course technologique progresser plus vite que les capacités de contrôle politique et juridique. Dans un environnement où les navires, les drones et les systèmes de surveillance sont de plus en plus interconnectés, une erreur d’analyse ou une attribution prématurée de responsabilité pourrait provoquer une réaction militaire disproportionnée.

À l’inverse, des mécanismes de communication et de transparence pourraient contribuer à réduire les risques de méprise, à condition que les États acceptent de partager certaines informations et de soumettre leurs pratiques à des règles communes.

La coopération reste cependant difficile lorsque les grandes puissances considèrent les technologies numériques comme un avantage stratégique à préserver. Les systèmes de surveillance peuvent servir à protéger le commerce international, mais aussi à accroître la capacité de renseignement, à contrôler des espaces disputés et à renforcer une présence militaire.

Vers une sécurité maritime à plusieurs vitesses ?

Le débat du 29 octobre met en lumière trois trajectoires possibles.

La première serait celle d’une coopération renforcée : partage des données, dispositifs d’alerte, normes de cybersécurité et maintien d’un contrôle humain sur les décisions les plus sensibles. Elle permettrait d’exploiter les bénéfices de l’intelligence artificielle tout en réduisant les risques d’incident.

La deuxième serait celle d’une fragmentation technologique. Chaque puissance développerait ses propres réseaux de surveillance, ses systèmes autonomes et ses capacités de cyberdéfense, avec une coopération limitée aux partenaires jugés fiables. La sécurité maritime deviendrait alors plus performante pour certains États, mais plus inégale à l’échelle mondiale.

La troisième, enfin, serait celle d’une militarisation accrue. Les innovations destinées à détecter les menaces alimenteraient une course aux armements navals et numériques, tandis que les crises régionales continueraient de se régler principalement par des rapports de force.

Ces scénarios ne sont pas exclusifs les uns des autres. Des accords de coopération pourraient progresser dans certaines régions alors que les rivalités s’intensifieraient ailleurs. C’est précisément cette coexistence qui rend la gouvernance maritime si complexe.

La technologie ne remplacera pas la diplomatie

La sécurité des océans est devenue un enjeu stratégique global. Elle touche à la liberté de navigation, à la stabilité énergétique, aux échanges commerciaux, aux communications numériques et à la protection des infrastructures critiques.

L’intelligence artificielle et les systèmes autonomes offrent des moyens nouveaux pour anticiper les menaces. Mais leur efficacité dépendra autant de la fiabilité des dispositifs que de la capacité des États à maîtriser leur emploi et à coopérer.

Les déclarations de l’Inde, de l’Iran et de Chypre, malgré leurs différences, éclairent trois dimensions complémentaires du problème : la coopération opérationnelle, la contestation des responsabilités dans les conflits et la défense des droits souverains.

Le véritable défi ne consiste donc pas simplement à construire des mers plus surveillées. Il s’agit de faire en sorte que cette surveillance ne devienne pas un instrument supplémentaire de confrontation.

Car si les technologies permettent de mieux voir ce qui se passe en mer, elles ne déterminent pas ce que les États sont prêts à faire de ce qu’ils voient. Cette décision demeure politique. Et, dans un monde marqué par la compétition stratégique, la diplomatie et le respect du droit international restent indispensables pour empêcher que la recherche de sécurité ne produise de nouvelles formes d’insécurité.

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