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Les limogeages en Chine: un moyen de conservation du pouvoir 

En partenariat avec Chine Magazine

Depuis des décennies, les limogeages servent à préserver l’Etat-Parti de la Chine, car «la pérennité du système dépend de l’unité au sommet». De fait, les limogeages constituent un instrument de la politique central dans la gestion du pouvoir, particulièrement au sein du Parti communiste chinois (PCC) et de l’État. Bien au-delà de simples décisions administratives, ils visent à contrôler, à discipliner et à consolider l’autorité des dirigeants. Comprendre les raisons, les personnalités concernées et l’impact de ces limogeages permettent d’éclairer les mécanismes internes d’un système politique où la stabilité repose autant sur la loyauté que sur la performance.

Dans le système chinois, les cadres du Parti et de l’État sont soumis à une évaluation constante. Officiellement, les limogeages interviennent en réponse à des fautes graves, à des scandales de corruption ou à des échecs dans la gestion locale. Cependant, ces décisions servent aussi à rappeler que le pouvoir central détient l’autorité ultime et que toute déviation, qu’elle soit idéologique ou administrative, peut être sanctionnée rapidement.

La campagne de lutte contre la corruption lancée en novembre 2012 illustre bien cette dynamique. Présentée comme une volonté de moraliser la vie publique, elle a conduit à la destitution de nombreux dirigeants, parfois très hauts placés. Si cette campagne répond à une réelle problématique de corruption, elle fonctionne également comme un outil de consolidation du pouvoir du président de la République Populaire de Chine et du secrétaire général du PCC. En éliminant des figures influentes, cette campagne réduit les risques de factions internes et renforce la cohésion autour du leadership central et particulièrement de Xi Jinping. 

Les limogeages sont aussi un moyen de prévention, car ils créent un climat d’incertitude, obligeant les responsables à faire preuve d’une loyauté sans faille. Dans un tel contexte, les cadres sont encouragés à aligner leurs actions sur les priorités du pouvoir central, souvent au détriment de l’initiative individuelle. Cette pression constante favorise une gouvernance disciplinée, mais peut également freiner l’innovation et la prise de décision audacieuse, ce qui se traduit par exemple ces dernières années par le surendettement des provinces, se retrouvant dans une situation complexe. 

Un autre aspect important réside dans la gestion de l’opinion publique. Lorsqu’une crise éclate — qu’il s’agisse d’une catastrophe nature ou industrielle, d’une mauvaise gestion sanitaire ou d’un scandale local — le limogeage de responsables permet de montrer que des mesures sont prises. Cela contribue à canaliser le mécontentement populaire en désignant des coupables et en évitant que la critique ne se dirige vers les plus hautes sphères du pouvoir. Le limogeage devient là un outil de communication politique autant qu’un acte administratif.

Par ailleurs, ces pratiques s’inscrivent dans une tradition politique plus ancienne. L’histoire de la Chine impériale montre déjà l’usage de sanctions et de destitutions pour maintenir l’ordre et affirmer l’autorité centrale. Le système actuel, bien que modernisé, conserve certains de ces traits, notamment l’idée que la stabilité repose sur une hiérarchie stricte et sur la responsabilité individuelle des fonctionnaires vis-à-vis du pouvoir central. 

Durant le règne de Mao Zedong, les limogeages permettaient à ce dernier de conserver son pouvoir au sein du PCC, mais aussi au sein du gouvernement, alors qu’il n’était plus Président de la République populaire de Chine, et qu’il voyait son pouvoir s’affaiblir, tout comme sa vision idéologique du pays. Cependant, cette stratégie n’est pas sans limites. Une utilisation excessive des limogeages peut engendrer un climat de peur et de méfiance au sein de l’appareil administratif. Les responsables, craignant des sanctions, peuvent devenir réticents à prendre des initiatives ou à signaler des problèmes, ce qui peut nuire à l’efficacité globale du système. De plus, si les limogeages sont perçus comme arbitraires ou motivés par des rivalités politiques, ils risquent de fragiliser la légitimité du pouvoir. 

L’ère Mao des purges et limogeages 

Mao Zedong a conduit, de 1949 jusqu’à sa mort en 1976, de nombreuses purges et limogeages politiques, afin d’éliminer des rivaux ou de renforcer son contrôle sur le Parti communiste chinois et l’Armée Populaire de Libération. Parmi les affaires de limogeage les plus connues, figure le maréchal Peng Dehuai, ancien ministre de la Défense, limogé et publiquement critiqué lors de la Conférence de Lushan en 1959, pour avoir critiqué la politique du Grand Bond en avant (1958 à 1960). Mao lance alors le mouvement contre «les opportunistes de droite» visant à évincer des militants libéraux du PCC et de ses mouvements affiliés. Cette campagne anti-droitiste a permit à Mao de le condamner, le faisant ainsi tomber en disgrâce politique. 

Vient ensuite, Liu Shaoqi, président de la République Populaire de Chine (28 avril 1959 – 31 octobre 1968) et une majorité des cadres du PCC, qui refusent de soutenir Mao, qui va alors mettre en place le mouvement d’éducation socialiste en 1962-1965, destiné à relancer le mouvement révolutionnaire et à limoger «ceux qui détiennent des postes de direction et se sont engagés dans la voie capitaliste», selon Yves Viltard. Mao continue sa campagne de limogeage avec la Révolution Culturelle (1966-1976), qui fera de Liu Shaoqi un «ennemi de la révolution». Il est accusé de «révisionnisme» et de «ligne bourgeoise». Emprisonné et il décède le 12 novembre 1969 des suites de mauvais traitements au sein de la prison de Kaifeng.

Stratège et tacticien d’exception, Lin Biao, longtemps dauphin et vice-président du PCC, disparaît de la scène politique au cours des premières semaines de l’automne 1971. D’abord fantôme, il devient un traître à la nation, jusqu’au jour où le premier ministre Zhou Enlai, devant le Xe congrès du PCC, d’août 1973, révèle que Lin Biao aurait voulu tuer le Président Mao. Zhou Enlai annonce qu’il a trouvé la mort à bord de l’avion le 13 septembre 1971, à Ondor-Haan, en Mongolie. Ce dernier devait semble-t-il se rendre en Russie. L’Affaire Lin Biao est encore aujourd’hui une énigme, tant les causes de son limogeage sont floues et que sa mort, un mystère. 

Enfin, la mort de Zhou Enlai et de Mao Zedong, en 1976, entraîne une lutte de pouvoir, Hua Guofeng, fervent maoïste, s’impose et devient Président du PCC du 7 octobre 1976 au 28 juin 1981. Il met fin à l’influence de l’extrême gauche au sein du PCC, et fait arrêter Chiang-Ching, Chang Chung-chiao, Yao Wen-yuan, Wang Hong-wen (La Bande des Quatre), qui s’opposaient à lui. 

Ils sont accusés d’être directement responsables de la persécution de « 729 511 personnes » et de la mort de 34 800 d’entre elles pendant la Révolution culturelle, puis de «conspiration pour renverser la dictature du prolétariat, et enfin de conspiration contre Mao Zedong». Leur procès, et celui d’une poignée d’autres accusés moins connus, se déroule à la fin de 1980, pour se terminer, le 25 janvier 1981. Les verdicts sont sévères: de longues peines d’emprisonnement et deux condamnations à mort pour Chiang-Ching et Chang Chung-chiao, qui seront éventuellement commuées en sentences d’emprisonnement.

Ces limogeages ont mis fin au chaos politique et institutionnel que la Révolution Culturelle avait alimenté. Le pouvoir présente désormais la Révolution culturelle comme une «catastrophe», dont la Bande des Quatre est la principale responsable, ce qui permet de rejeter la faute sur quelques individus plutôt que sur Mao lui-même. Mais surtout, ce procès a permit de renforcer la légitimité du nouveau leadership sans déstabiliser complètement le Parti, de rompre avec l’orthodoxie maoïste la plus radicale, et de préparer la transition vers une Chine plus orientée vers l’économie de marché tout en conservant le monopole politique du Parti communiste. 

Ces limogeages politiques montrent une volonté de la part Mao de conserver le pouvoir, d’éliminer les rivaux internes au PCC, d’imposer une loyauté absolue et de relancer sa domination personnelle après des échecs politiques comme le Grand Bond en avant. Toutefois, le procès de la Bande des Quatre, en octobre, marque la fin du maoïsme radical et l’ascension de Deng Xiaoping en 1978, qui lancera les Quatre Modernisations, réformes économiques jugées capitalistes par Mao. 

Sur le plan idéologique, la purge a permit au gouvernement de prioriser le programme «Boluan Fanzheng» de Deng Xiaoping, qui démantèle les politiques maoïstes, condamnant la Révolution culturelle comme «le revers le plus grave» subi par le pays depuis 1949. Il pose les bases du «socialisme aux caractéristiques chinoises» et oriente le PCC vers la «théorie des Trois Représentations» sous Jiang Zemin, devenant le parti de toute la nation, y compris les entrepreneurs. 

Outre les cadres du PCC allant à l’encontre de sa vision politique et idéologique, Mao Zedong a durant la Révolution Culturelle encourageait des campagnes de critique et de «rééducation», qui aboutissent à la relégation de nombreux cadres locaux, de responsables d’usines, d’enseignants et d’intellectuels vers la campagne, ou à des «réformes par le travail». Cette période oblige Zhou Enlai a transférer le programme spatial de la Chine sous la protection de l’armée, afin de préserver les avancées réalisées et notamment éviter des dérives qui auraient coûter cher au programme. 

Dans le même temps, Mao encourage les Gardes rouges, composés de la jeunesse scolarisée des villes. Ils représentent un mouvement social paramilitaire de masse, dirigé par des étudiants, et fonctionnant en totale autonomie. Ces derniers étaient libres d’agir dans le cadre de la lutte contre les «révisionnistes» et les cadres «bourgeois». 

Entre violence et actes barbares, ils sont en roue libres, poussant Mao a les désavouer et les marginaliser. Les Gardes rouges avaient été les instruments politique et idéologique de Mao, mais ils sont devenus progressivement des «troublions», qu’il faut rééduquer dans les zones rurales. Le gouvernement veut ainsi briser les structures de mobilisation politique dont ils étaient l’objet, les couper de la ville et les soumettre à un travail manuel. Les principaux leaders locaux et régionaux des Gardes rouges sont arrêtés puis présentés devant des foules hostiles. Certains étaient intégrés dans des campagnes de «nettoyage des rangs de classe», qui se traduisent par des purges et de très nombreuses morts à travers la Chine. 

Les Gardes rouges ont eu des conséquences politiques profondes en Chine. Les violences ont paralysé le PCC, l’État et les institutions locales, avec des salles de torture dans les cinémas et une Terreur rouge tuant des centaines de milliers de personnes. Elles ont brisé les élites du Parti – des cadres du parti aux intellectuels -, favorisé des luttes internes de factions et isolé la Chine internationalement, critiquée par d’autres communistes. Après la dissolution des Gardes rouges en 1968, la Chine post-Mao est plus pragmatique sous Deng Xiaoping. L’époque est au rejet de l’idéologie pure au profit d’une autorité centralisée. 

La lutte contre la corruption de Xi Jinping 

Historiquement, la corruption en Chine trouve ses racines au cours de la dynastie unificatrice Han, puis dans la transition économique amorcée à la fin des années 1970. L’ouverture progressive à l’économie de marché, initiée sous le président Deng Xiaoping, a généré une croissance rapide mais aussi des opportunités accrues de détournement de fonds, de favoritisme et d’abus de pouvoir. L’affaiblissement relatif des contrôles centralisés, combiné à l’enrichissement rapide de certaines élites locales, a contribué à l’essor de pratiques corruptibles à différents niveaux de l’administration. Face à ce phénomène, les autorités chinoises ont progressivement mis en place des mécanismes de surveillance et de contrôle. 

Raisons pour lesquelles, la lutte contre la corruption en Chine constitue l’un des axes majeurs de la gouvernance du président Xi Jinping. Ce dernier a expliqué à plusieurs reprises, au cours de ces dernières années, que «la corruption est la menace la plus grave pour le Parti, et la lutte contre la corruption représente la forme la plus complète d’auto-révolution». D’ailleurs en juillet 2024, la direction du PCC a renforcé «le mécanisme de lutte contre la corruption conformément à la formule « ne pas oser, ne pas pouvoir, ne pas songer » et tout mettre en œuvre pour éliminer le terreau et les conditions susceptibles de générer la corruption». 

Globalement, cette campagne de lutte contre la corruption est à la fois un enjeu politique, économique et social, et s’inscrit dans une stratégie plus large de consolidation du pouvoir, de maintien de la stabilité et de renforcement de la légitimité du PCC. Sous la direction de Xi Jinping, cette lutte a pris une ampleur sans précédent, combinant réformes institutionnelles, campagnes disciplinaires et communication politique.

La lutte contre la corruption vise donc à éradiquer aussi bien les «tigres» (hauts responsables) que les «mouches» (fonctionnaires de rang inférieur). Formule symbolisant une volonté affichée de ne laisser aucun niveau de pouvoir à l’abri des enquêtes. Au cœur de ce dispositif se trouve la Commission centrale de discipline du PCC, chargée de surveiller les membres du Parti et de sanctionner les comportements déviants. Cette commission possède des pouvoirs étendus, notamment celui de mener des enquêtes internes souvent en dehors du système judiciaire classique, de sanctionner et de rendre public les cas typiques de violations de la discipline. Les suspects peuvent être soumis à des procédures disciplinaires spécifiques avant d’être éventuellement remis aux autorités judiciaires.

La campagne anticorruption a conduit à la chute de nombreux responsables de premier plan, laissant penser à certains détracteurs de Xi Jinping qu’elle lui donne le pouvoir d’écarter des rivaux politiques et de briguer un quatrième mandat à la tête de la République populaire de Chine et du Parti Communiste Chinois. Pour ses partisans, cette campagne permet d’instaurer une gouvernance irréprochable et efficace. 

Parmi les affaires les plus emblématiques figure celle de Zhou Yongkang, ancien membre du Comité permanent du Bureau politique, condamné pour corruption, abus de pouvoir et divulgation de secrets d’État. Sa condamnation a marqué une rupture importante au sommet de l’Etat et du PCC, car elle a démontré que même les plus hauts dirigeants ne sont pas intouchables. D’autres figures importantes ont aussi été visées, contribuant ainsi à renforcer l’image d’une campagne profonde et systématique à tous les échelons. 

Autre personnalité concernée. Fu Zhenghua, ancien chef du Bureau municipal de la sécurité publique de Beijing, vice-ministre de la Sécurité publique et ministre de la Justice, il a été reconnu coupable de corruption et d’abus de pouvoir en septembre 2022 et condamné à la prison à vie. De son côté, Tang Renjian, ancien gouverneur de la province du Gansu, ancien vice-président de la région autonome du Guangxi et ex-ministre de l’agriculture (2020-2024) a été condamné à mort avec sursis de 2 ans en 2025, pour avoir accepté des pots-de-vin en espèces et en biens pour un montant total de plus de 268 millions de yuans (32 millions d’euros) de 2007 à 2024. 

La chute de Tang Renjian fait suite à des enquêtes similaires pour corruption qui ont visé les anciens ministres de la Défense, Li Shangfu et Wei Fenghe. Li Shangfu a été démis de ses fonctions sept mois après son entrée en fonction, puis exclu du PCC pour des infractions, notamment des soupçons de corruption. Wei Fenghe, ancien ministre de la Défense, a également été membre de la Commission militaire centrale et conseiller d’Etat, il a été privé de sa qualification en tant que délégué au 20ème Congrès national du PCC pour violation grave de la discipline du Parti et de la loi. 

Outre les dirigeants du Parti, de l’armée ou de l’Etat, Bai Tianhui, ancien directeur général de China Huarong International Holdings (grande société de gestion d’actifs contrôlée par l’État), avait été reconnu coupable en 2024 d’avoir accepté plus de 156 millions de dollars en échange d’un traitement de faveur dans l’acquisition et le financement de projets entre 2014 et 2018. Il a été exécuté en décembre 2025, à la suite d’une gigantesque affaire de corruption, ayant touché plusieurs autres dirigeants de Huarong, tout comme d’autres personnalités du monde de la finance chinois. Yi Huiman, ancien directeur de la principale autorité de régulation des marchés financiers chinois, a fait l’objet d’une enquête pour corruption en septembre 2025. 

En mars 2026, Li Xiaopeng, ancien directeur du géant bancaire public Everbright Group, a été condamné à 15 ans de prison pour avoir accepté 17,88 milliards yuans pots-de-vin importants. Liu Liange, ancien président de la Banque de Chine, a été condamné à mort avec un sursis de deux ans en novembre 2024 pour le même motif. Les limogeages dans le secteur économique touchent principalement les dirigeants d’entreprises d’État et de géants privés, consolidant le contrôle du PCC sur l’économie. Ces purges, moins médiatisées que les militaires, visent à aligner les élites économiques sur les priorités nationales comme l’autosuffisance technologique et la «double circulation».

Sur le plan institutionnel, la Chine a également renforcé son arsenal juridique. La création de la Commission nationale de supervision en 2018 constitue une étape majeure. Établie par l’Assemblée nationale populaire, Cette institution politique (ni judiciaire, ni administrative) fusionne plusieurs organes de contrôle et étend la surveillance à l’ensemble des agents publics, qu’ils soient membres du Parti ou non. Elle fonctionne en étroite coordination avec les structures du PCC, illustrant l’imbrication entre le Parti et l’État dans la gestion de la discipline.

La lutte contre la corruption répond à plusieurs objectifs. Sur le plan politique, elle permet de renforcer l’autorité du pouvoir central et de limiter les risques de contestation interne. En éliminant des responsables influents, parfois liés à des factions rivales à celle de Xi Jinping, elle contribue à consolider la position du leadership en place. Elle agit ainsi comme un instrument de centralisation du pouvoir, en réduisant l’autonomie des élites locales et en renforçant la discipline au sein du Parti.

Sur le plan économique, la lutte anticorruption vise à améliorer l’efficacité du système. La corruption peut en effet freiner les investissements, fausser la concurrence et réduire la confiance des acteurs économiques. En s’attaquant à ces pratiques, les autorités tentent donc de créer un environnement plus transparent et plus stable, favorable à la croissance. Cela est particulièrement important dans un contexte où la Chine cherche à moderniser son économie et à attirer des capitaux étrangers.

Sur le plan social, la corruption est une source majeure de mécontentement populaire, notamment lorsqu’elle touche des domaines sensibles comme la santé, l’éducation ou le logement. En sanctionnant les abus, le gouvernement cherche à répondre aux attentes de la population et à renforcer sa légitimité. Les campagnes anticorruption sont souvent accompagnées d’une forte médiatisation, mettant en avant les sanctions infligées aux responsables fautifs.

Cependant, cette politique suscite aussi des critiques. Certains observateurs estiment que la lutte contre la corruption est utilisée comme un outil politique, afin d’éliminer des adversaires ou renforcer le contrôle du pouvoir central. Le manque de transparence des procédures et l’absence d’un système judiciaire totalement indépendant alimentent ces interrogations. Dans certains cas, les enquêtes peuvent être perçues comme sélectives, ciblant certaines factions plutôt que d’appliquer des règles uniformes.

Par ailleurs, les effets de cette campagne sur le fonctionnement de l’administration sont ambivalents. Si elle a permis de réduire certaines pratiques corruptibles, elle a également engendré un climat de prudence, voire de paralysie, chez certains responsables. Craignant d’être accusés de corruption, ils peuvent hésiter à prendre des décisions ou à lancer des projets, ce qui peut ralentir l’action publique. Ce phénomène, parfois qualifié de «paresse bureaucratique» représentant désormais un défi pour les autorités.

La lutte contre la corruption en Chine s’inscrit également dans un contexte international. Le pays a intensifié sa coopération avec d’autres États pour traquer les responsables en fuite et récupérer les fonds détournés. Des opérations spécifiques ont été mises en place pour poursuivre les fugitifs à l’étranger, illustrant la volonté de donner une dimension globale à cette politique.

Ainsi, les autorités chinoises commencent, d’abord, par faire pression sur la famille et les proches de la cible, restés en Chine. Si cela ne fonctionne pas, elles envoient «des agents qui se font passer pour des touristes» faire directement pression sur la personne dans le pays où elle s’est rendue. La Chine a mit en place un cadre légal à son programme de chasse à l’homme planétaire. Institué en 2014, il est confié à une équipe de 20 personnes qui opèrent dans le cadre de l’opération «Fox Hunt» (chasse au renard). Un an plus tard, ces «chasseurs» intègrent le programme Sky Net, dirigé par la Commission nationale de surveillance.

Enfin, il convient de souligner que la lutte anticorruption en Chine ne se limite pas à la répression. Elle inclut aussi des efforts de prévention, comme le renforcement des règles de transparence, la rotation des cadres ou encore la promotion de valeurs éthiques au sein du Parti. Des campagnes d’éducation et de sensibilisation sont régulièrement organisées pour rappeler les principes de discipline et d’intégrité.

L’armée, première cible des limogeages 

A l’instar de Mao, Xi Jinping purge l’armée (l’Armée populaire de libération, APL) pour renforcer son contrôle sur l’instrument de force du Parti, sécuriser son pouvoir politique et préparer une armée alignée sur ses objectifs stratégiques (Taiwan, confrontation avec les Etats-Unis, conflits territoriaux, etc. En 2013, il lance une vaste réforme de l’APL puis une campagne anticorruption militaire pour assurer que l’armée reste «fidèle au Parti », c’est‑à‑dire à lui‑même, et non à des clans ou anciens réseaux. Les purges récentes (dont celle de puissants généraux comme Zhang Youxia et Liu Zhenli en 2026) visent à éliminer les officiers perçus comme trop indépendants, réticents à ses réformes ou trop proches de factions rivales. Elles servent aussi à se débarrasser de généraux jugés trop prudents ou trop centrés sur la modernisation « technique » plutôt que sur la capacité à obéir à des ordres politiques. 

En purgeant les éléments hostiles, Xi Jinping tente de se prémunir contre l’émergence de nouvelles factions. Cependant «il ne s’agit pas simplement d’éliminer les rivaux, mais d’un effort systématique pour refondre l’APL en une force idéologiquement pure, opérationnellement efficace et strictement protégée de toute influence étrangère. Alors que la Chine se fixe des objectifs de modernisation pour 2040, le PCC indique clairement que, dans cette nouvelle ère, seule la loyauté absolue compte», d’après Bhim Bhurtel, directeur exécutif du Nepal South Asia Center (2009-2014), un groupe de réflexion sur le développement de l’Asie du Sud basé à Katmandou. 

L’affaire la plus surprenante est celle de Zhang Youxia, vice-président principal de la puissante commission militaire centrale, instance qui contrôle l’Armée populaire de libération, qui a été limogé en janvier 2026 pour «graves violations de la discipline», une expression courante pour désigner la corruption. Cette affaire touche surtout un des proches alliés du président Xi Jinping, illustrant les tensions internes et profondes dans l’armée chinoise. 

En effet, ce général de 75 ans, vieux compagnon de route de Xi Jinping et membre influent du Politburo, semblait pourtant intouchable. Pour Joseph Torigian, spécialiste de la Chine et membre du think-tank américain Council on Foreign Relations, la situation reste floue. Car ce général «a démontré un pouvoir énorme pour aider Xi Jinping à éliminer la corruption et à construire une armée moderne. Mais malgré tout, le président chinois a décidé qu’il n’était finalement pas digne de confiance». 

Joseph Torigian a expliqué à RTS que cette affaire révèle l’opacité entourant le fonctionnement de l’Armée Populaire de Chine, «parce qu’ils n’ont ni Etat de droit, ni médias libres, il est difficile de contrôler cette corruption, d’autant qu’il y a beaucoup d’argent dans l’Armée populaire de libération».

D’ailleurs, la purge a continué et s’est avérée plus importante au cours de ces trois dernières années. Pour Emmanuel Lincot, Directeur de recherche à l’IRIS, co-responsable du Programme Asie-Pacifique, «ces purges sont peut-être une réaction forte de Xi Jinping contre la décision prise le 30 juin dernier à son encontre et par le Comité central de revenir à une direction collégiale au sein des instances du Parti». De plus, à un an du centenaire de la création de l’Armée Populaire de Libération (en août 2027) et du 21ème Congrès du PCC (fin 2027), Xi Jinping tente de conserver son pouvoir, et notamment ses postes de Secrétaire général du PCC et président de la RPC. 

En février 2026, neuf officiers supérieurs de l’armée ont dû quitter leurs fonctions, ainsi que dix membres de l’Assemblée nationale populaire. Parmi les officiers remerciés figure Ding Laifu, commandant de la 73ème armée terrestre de l’APL, qui est une unité essentielle en cas d’invasion de Taïwan et qui a fortement intensifié ses entraînements ces dernières années, selon plusieurs experts. Le commandant de la base 64 des forces de missiles Yang Guang; le général Liu Zhenli, proche notoire de Xi Jinping, et jusqu’alors chef d’état-major du Département d’état-major interarmées de la CMC; le commandant des forces terrestres Li Qiaoming; et les commissaires politiques Bian Ruifeng, Wang Donghai et Li Wei, ont aussi été écarté du pouvoir. 

Depuis 2012, plus d’une vingtaine de généraux (dont huit anciens membres de la CMC) et près d’une centaine d’officiers supérieurs ont été écartés sans ménagement de leurs fonctions. Xi Jinping veut ainsi “imposer une loyauté absolue à l’approche d’échéances politiques et militaires majeures”, selon le géopolitologue Olivier Guillard. Le chercheur associé à l’Institut d’études de géopolitique appliquée (IEGA) a expliqué à AdExtra que les hauts gradés de l’armée «anticipent à très court terme un avis de forte tempête sur les cercles rapprochés des deux dernières victimes en date (les généraux Zhang Youxia et Liu Zhenli). Cette perspective est redoutée par les intéressés ainsi que par l’ensemble de la hiérarchie militaire, inquiète elle aussi des innombrables ondes de choc nées de cette disgrâce et de la fébrilité qui en résulte».

En décapitant les têtes de la Commission militaire centrale (CMC) et en réduisant sa taille, Xi concentre presque seul le commandement de l’armée, ce qui affaiblit les contre‑pouvoirs internes, pouvant lui barrer la route vers un quatrième mandat. 

Cette purge dans l’armée soulève des doutes sur la capacité de l’armée chinoise à mener des opérations militaires de grande envergure. Pour certains observateurs, les tumultes au sein de l’armée n’auront pas de conséquence sur l’efficacité de l’armée. James Char, spécialiste de l’armée chinoise à l’université technologique de Nanyang, à Singapour, a indiqué que l’armée va “continuer à fonctionner normalement”. Un avis partagé par Niklas Swanström, le directeur de l’Institute for Security and Development Policy (ISDP), organisme de recherche basé à Stockholm, qui a assuré qu’il y a certes “une perturbation dans l’immédiat de la cohésion du commandement”. Mais il y a aussi “des bénéfices structurels potentiels à long terme” si “le gouvernement cherche sincèrement à éradiquer” la corruption, a précisé ce dernier. 

Toutefois, Hua Po, commentateur chinois indépendant basé à Pékin, a expliqué à Le Quotidien du Luxembourg, que “l’armée n’obéira plus qu’à Xi : là où il pointera le doigt, elle frappera”. Toutefois, il est possible qu’une relative stabilité des opérations militaire s’installe, car l’armée chinoise n’est pas encore en mesure de rivaliser avec une force militaire de premier plan, comme celle des Etats-Unis.

Les limogeages en Chine ne sont pas de simples mesures disciplinaires, mais un levier essentiel de gouvernance. Ils permettent de maintenir la discipline, de renforcer l’autorité centrale et de gérer les crises, tout en envoyant un signal clair sur les attentes du pouvoir. 

Toutefois, leur efficacité dépend de leur usage mesuré et de leur perception par les acteurs politiques et la population. Entre outil de contrôle et facteur de risque, ils illustrent la complexité d’un système où la conservation du pouvoir repose sur un équilibre délicat entre autorité, légitimité et performance.

Dans le cadre de sa campgane de lutte contre la corruption, le président et secrétaire général du PCC a fait limoger des cadres dans l’Armée Populaire de Libération et au sein du Parti communiste chinois, afin de consolider son pouvoir, de réduire toute concurrence et d’imposer une loyauté absolue à son leadership. 

De nombreux hauts responsables ont été écartés (généraux, membres du Politburo, dirigeants provinciaux), car beaucoup appartenaient à des réseaux ou factions du parti, ce qui en fait des figures potentiellement concurrentes à Xi Jinping. En les accusant publiquement de corruption ou de trahison envers le parti, Xi Jinping justifie leur suppression sans devoir reconnaître un conflit politique ouvert. 

Dans l’armée, la purge touche une partie massive des généraux de haut rang, ce qui permet de remplacer les loyautés familiales ou claniques par une génération d’officiers formés et ayant une loyauté centrée sur Xi Jinping et le PCC. Le limogeage de figures comme Zhang Youxia ou He Weidong montre que Xi Jinping agit avant tout pour empêcher la formation de centres de pouvoir alternatifs dans l’armée. 

Globalement, les limogeages dans l’armée et au PCC servent moins à corriger un système bancal qu’à éliminer des rivaux potentiels, à imposer une loyauté envers Xi Jinping et son clan, et à verrouiller le pouvoir de Xi Jinping à long terme. 

Bibliographie 

Agence France Presse, 28 janvier 2026, Une purge dans l’armée en Chine, Le Quotidien, https://lequotidien.lu/monde/une-purge-dans-larmee-en-chine/ 

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DAVIS J., 29 janvier 2026, Que se passe-t-il au sommet de l’armée chinoise, après le limogeage de son plus haut général pour corruption?, RTS, https://www.rts.ch/info/monde/2026/article/purge-au-sommet-de-l-armee-chinoise-le-n-2-limoge-pour-corruption-29131097.html 

GUILLARD O., 30 janvier 2026, Nouvelle purge militaire en Chine : onde de choc à Pékin, satisfaction contenue à Taipei, AdExtra, https://adextra-mission.com/nouvelle-purge-militaire-en-chine-onde-de-choc-a-pekin-satisfaction-contenue-a-taipei/ 

SEIBT S., 20 janvier 2022, Partout dans le monde, la Chine traque et force des « fugitifs » à revenir au pays, France 24, https://www.france24.com/fr/asie-pacifique/20220120-partout-dans-le-monde-la-chine-traque-et-force-des-fugitifs-%C3%A0-revenir-au-pays

VILTARD Y., 1975, Le système politique chinois dans le mouvement d’éducation socialiste (1962-1966), Edition Presses Universitaires de France (Réédition Numérique Fenixx), Collection Publications de l’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne – Série science politique

XINHUA, agence de presse, 06 janvier 2025, Xi Jinping souligne la nécessité de gagner la bataille décisive, prolongée et globale contre la corruption, https://french.xinhuanet.com/20250106/34acdf12a4c04d89be238ef6369542c6/c.html 

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