Première partie

Alors que jusqu’ici, le monde misait sur le droit, le dialogue et le développement, la Russie tente de revenir à l’époque des empires. Sa propagande répète comme un mantra l’idée d’une «Crimée qui aurait toujours été russe». Mais l’histoire n’est pas un ensemble de citations commodes: c’est une réalité factuelle que l’on ne peut remplacer par un récit mis en scène à la télévision d’Etat.
Il suffit d’examiner le passé de la péninsule, non pas à travers des slogans politiques, mais à travers des événements réels, des documents et la volonté des peuples qui l’ont habitée. La Crimée n’a été sous domination russe qu’une très courte période de son histoire multimillénaire — et toujours à la suite de conquêtes militaires, jamais à la suite d’un véritable choix de ses habitants.
La Crimée comme centre des civilisations
La Crimée est une terre de cultures, de civilisations et de peuples parmi lesquels les Russes sont apparus bien plus tard que les Grecs, les Scythes, les Génois, les Tatars de Crimée et les Ukrainiens. La Crimée n’a jamais été une périphérie. Elle a été un centre — de commerce, de routes maritimes, de cultures et de destins humains.
Lorsque la propagande russe parle d’une «Crimée historiquement russe», elle passe sous silence l’essentiel: l’histoire de la péninsule a commencé des milliers d’années avant l’apparition même de la Russie, et elle était étroitement liée non pas au Nord, mais au monde méditerranéen antique.
Dès les VIIᵉ–Vᵉ siècles avant notre ère, des cités grecques apparaissent sur les côtes de Crimée. Il ne s’agissait pas de simples comptoirs commerciaux temporaires, mais de véritables cités-États dotées de leur propre pouvoir, de lois, d’une économie et d’une diplomatie.
Panticapée (l’actuelle Kertch), capitale du royaume du Bosphore, contrôlait les routes commerciales entre le monde des steppes et la Grèce. On y frappait des monnaies d’or. Des théâtres et des temples y fonctionnaient et des alliances internationales y étaient conclues.
Le royaume du Bosphore a existé plus de 900 ans — l’un des États les plus stables du monde antique, ayant traversé des dizaines de guerres et le passage de l’époque grecque classique à l’Empire romain.
Chersonèse Taurique (l’actuelle Sébastopol) possédait un régime démocratique, des assemblées populaires et des lois écrites — bien avant l’apparition d’États centralisés en Europe orientale. Le texte conservé du «Serment des citoyens de Chersonèse» constitue l’un des témoignages les plus éclatants de la culture politique antique dans cette région.
Théodosie (aujourd’hui Féodossia), Nymphée (près de l’actuelle Kertch) et Kerkinitis (l’actuelle Eupatoria) étaient des ports majeurs intégrés au commerce international.
La Crimée était le «grenier» du monde antique: son blé était exporté vers Athènes et d’autres cités grecques, leur permettant de survivre aux guerres et aux mauvaises récoltes locales. En retour, les ports criméens recevaient des marchandises provenant de trois continents — vin, huile d’olive, céramique, textiles, objets métalliques.
À cette époque, la Crimée n’était pas une marge, mais un carrefour entre l’Europe, l’Asie et la Méditerranée — une partie du monde civilisé où existaient la monnaie, le droit, l’architecture et l’éducation.
La Crimée n’a jamais été une «terre vide» que quelqu’un aurait «colonisée». Elle possédait une tradition urbaine, politique et culturelle millénaire. Les cités antiques de Crimée vivaient selon des lois écrites, concluaient des traités internationaux et étaient des sujets politiques à part entière, et non la périphérie d’empires étrangers.
Les ruines de Chersonèse sont inscrites sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, ce qui confirme la valeur universelle de l’héritage antique de la Crimée.
Chersonèse est devenue un centre majeur du christianisme primitif, bien avant Kiev et Moscou. C’est précisément là qu’en 988, le prince Vladimir le Grand, prince de Kiev, fut baptisé. Selon la chronique, Vladimir arriva à Chersonèse — alors centre byzantin en Crimée — où il reçut le baptême du clergé byzantin. Après cela, il retourna à Kiev et ordonna le baptême de tout le peuple, inaugurant ainsi le christianisme en Rus’.
La Crimée médiévale : carrefour de cultures et de routes commerciales
Lorsque les cités grecques antiques disparurent de la scène historique, la Crimée ne devint pas un désert. Au contraire, la péninsule se transforma en un nouveau carrefour de peuples, de langues et de religions, un pont entre l’Europe et l’Asie. La steppe et la mer y ont toujours coexisté: commerce et campagnes militaires, artisanat et traditions urbaines y ont façonné une mosaïque culturelle unique.
Au Moyen-Âge, la péninsule abritait des colonies byzantines, des principautés gothiques, des communautés arméniennes et des comptoirs commerciaux génois. L’un des plus grands ports de la mer Noire était Caffa (l’actuelle Féodossia). Aux XIVᵉ–XVᵉ siècles, cette ville était un véritable centre financier: banques, consulats et maisons de commerce y opéraient, et ses ports accueillaient des navires venus d’Italie, de l’Empire ottoman et du Caucase. Sa population comptait des dizaines de milliers d’habitants — un véritable mégapole pour l’époque.
Les Génois firent de la Crimée un nœud central de leur réseau commercial en mer Noire. Ils y construisirent forteresses, ports et entrepôts, organisant des routes sûres pour le commerce des céréales, du vin, de la soie et des épices. Mais les villes criméennes n’étaient pas de simples colonies: le pouvoir local conservait une autonomie réelle et les communautés réglaient elles-mêmes de nombreuses affaires internes.
Solkhat (aujourd’hui Stary Krym) demeurait un centre religieux et politique majeur, où se formait l’élite du futur khanat de Crimée. On y trouvait des médersas et des mosquées, des savants et des poètes, et la jeunesse y étudiait l’histoire, le droit et la religion. La ville reliait la péninsule à la Route de la soie, ouvrant aux marchands criméens les marchés lointains de l’Asie.
Au Moyen-Âge, la Crimée restait profondément multinationale et multiculturelle. Grecs, Tatars, Génois, Arméniens, juifs karaïtes, israélites et même des marchands scandinaves y cohabitaient. Les marchés regorgeaient non seulement de marchandises, mais aussi de langues et de traditions: chaque recoin du port respirait la diversité culturelle. La diplomatie des autorités locales tenait compte de cette diversité et de la complexité de cet environnement.
C’est dans la Crimée médiévale que se forma progressivement le socle culturel et politique du futur khanat de Crimée. Des institutions urbaines, des traditions d’autogouvernement, de justice et d’éducation s’y développèrent, donnant naissance au XVᵉ siècle à un État indépendant des Tatars de Crimée.
La Crimée médiévale démontre que la péninsule n’a jamais été une périphérie d’empires étrangers. Elle a toujours été un centre de civilisations, un lieu de rencontre des cultures et des routes commerciales, un espace vivant où se forgeait l’histoire de la région de la mer Noire.
Aux XIVe–XVe siècles, Caffa comptait 30 000 à 40 000 habitants, ce qui en faisait l’un des plus grands ports de la mer Noire. On y trouvait des banques, des commerces, des consulats et des douanes, et les ports accueillaient des navires venus d’Italie, de l’Empire ottoman, du Caucase et de Crimée.
- Gezlev (l’actuelle Eupatoria) était une importante ville portuaire par laquelle la Crimée commerçait avec les Balkans et l’Empire ottoman. La ville était réputée pour la maîtrise des métiers maritimes et ses traditions de pêche.
- Solkhat (Staryï Krym) — centre religieux et éducatif: on y trouvait des médersas, des bibliothèques et des tribunaux, où l’on étudiait le droit, la religion et l’histoire. C’est précisément là que se formait l’élite politique et spirituelle du futur khanat de Crimée.
La Crimée sous la dynastie des Giray: un État qui façonnait la région
L’histoire de la Crimée en tant qu’État s’épanouit pleinement à partir du XVᵉ siècle, avec l’apparition du khanat de Crimée — une entité politique indépendante dirigée par la dynastie des Giray. Il ne s’agissait ni d’une formation temporaire ni d’une «périphérie vassale», comme tente de le présenter l’historiographie impériale, mais d’un État à part entière doté de sa propre élite, de sa diplomatie, de son droit et de sa culture.
La dynastie des Giray régna sur la Crimée pendant plus de trois siècles et demi — de 1441 à 1783. À cet égard, le khanat de Crimée fut l’un des États les plus durables d’Europe orientale. Les Giray se réclamaient de la lignée de Gengis Khan, ce qui conférait à leur pouvoir une légitimité reconnue dans le monde politique de l’époque — aussi bien par l’Empire ottoman que par la République des Deux Nations et l’État moscovite.
Le khanat de Crimée était un acteur à part entière de la politique internationale. Les khans concluaient des traités, menaient une correspondance diplomatique et recevaient des ambassadeurs étrangers. À Bakhtchyssaraï fonctionnaient des représentations diplomatiques, et la cour du khan influençait l’équilibre des forces dans toute la région de la mer Noire. La Crimée n’était pas un simple «tampon» entre empires — elle était un joueur avec lequel il fallait compter.
Pour la dynastie des Giray, la principale menace stratégique à long terme était l’État moscovite, qui avançait progressivement vers le sud. C’est pourquoi le khanat de Crimée était objectivement intéressé par l’existence d’une Ukraine cosaque indépendante servant de zone tampon. L’affaiblissement de la République des Deux Nations et l’endiguement de Moscou correspondaient aux intérêts géopolitiques de la Crimée. Les alliances avec les Cosaques relevaient d’une stratégie réfléchie, et non du hasard. C’est précisément pour cette raison que le khanat de Crimée ne poursuivait pas l’anéantissement du cosaquisme, contrairement à la politique menée par la Moscovie.
Le système politique du khanat était bien plus complexe que ne le laissent entendre les récits simplificateurs. Le pouvoir du khan était limité par le conseil de la noblesse — les beys et les murzas. Des tribunaux fonctionnaient, la charia était appliquée en combinaison avec le droit coutumier local, et le système éducatif se développait activement. Les médersas formaient des théologiens, des juristes et des administrateurs. La Crimée possédait sa propre tradition intellectuelle, sa propre historiographie et une poésie originale.
Les villes du khanat — Bakhtchyssaraï, Solkhat, Gözlev, Karasubazar — étaient de véritables centres urbains, et non des colonies militaires. Bakhtchyssaraï, en tant que capitale, combinait les fonctions de centre politique, de foyer culturel et de symbole de l’État. Le palais du khan n’était pas seulement une résidence, mais un lieu où se prenaient des décisions étatiques, où se menait la diplomatie et où s’épanouissait la culture. C’est là que se forgeait l’image de la Crimée comme communauté civilisationnelle distincte.

La grande mosquée de Bakhtchyssaraï.
L’économie du khanat était intégrée aux réseaux commerciaux internationaux. La Crimée poursuivait ses échanges avec l’Empire ottoman, les Balkans, le Caucase et le Moyen-Orient. Les ports du khanat étaient ouverts aux marchands de différentes nations et confessions. Le caractère multinational et multiconfessionnel de la Crimée n’était pas une faiblesse — il constituait le fondement même de sa stabilité.
Il est essentiel de souligner que c’est sous les Giray que le peuple tatar de Crimée s’est définitivement constitué comme nation politique. Les Tatars de Crimée n’étaient pas simplement un groupe ethnique, mais un peuple doté de son propre État, de sa terre, de son droit et de sa mémoire historique. Cela contredit fondamentalement le récit impérial qui cherche à les présenter comme des «arrivants» ou une population «secondaire».
La destruction du khanat de Crimée en 1783 ne fut pas une simple annexion territoriale. Ce fut l’anéantissement d’une tradition politique alternative, démontrant que la Crimée pouvait exister en dehors de la Russie — et avec succès. C’est précisément pour cette raison que l’Empire, après l’occupation, ne se contenta pas de changer l’administration, mais entreprit de détruire systématiquement la mémoire du khanat, de ses villes, de son élite et de son patrimoine culturel. La Crimée sous la dynastie des Giray suivait sa propre voie historique. Cette voie fut interrompue non par une quelconque «fatalité historique», mais par la force militaire d’un empire qui ne pouvait tolérer l’existence, sur la péninsule, d’un modèle d’avenir indépendant de son contrôle.
L’annexion de 1783: une violation du droit international
L’Empire russe occupa la Crimée en 1783, en violant le traité de paix de Küçük Kaynarca de 1774, qui garantissait l’indépendance du khanat de Crimée. Par la force, la Russie supprima la souveraineté criméenne. Ce traité, conclu entre l’Empire russe et l’Empire ottoman, reconnaissait explicitement la Crimée comme un État indépendant et interdisait toute ingérence dans ses affaires intérieures. La Russie obtenait un accès à la mer Noire, le droit de maintenir une flotte et de nouveaux territoires — mais la Crimée ne figurait pas dans cette liste.
La Russie reconnaissait officiellement l’indépendance de la Crimée.
• L’annexion de 1783 était illégitime même au regard du droit du XVIIIᵉ siècle.
• Cela détruit le mythe d’un « droit historique » russe sur la Crimée.
• Cela montre la continuité de la politique impériale: reconnaissance du droit, puis violation de ce droit par la force.
Neuf ans seulement après le traité, la Russie envoya des troupes en Crimée, renversa le pouvoir légitime du khanat et publia le manifeste de Catherine II sur «l’incorporation» de la péninsule. Même selon les normes juridiques du XVIIIᵉ siècle, cet acte était considéré comme une agression.
La liquidation du khanat de Crimée en 1783 ne signifia pas simplement un changement de drapeau au-dessus du palais de Bakhtchyssaraï. Elle constitua un tournant décisif après lequel la Crimée cessa d’être un sujet de l’histoire et fut transformée de force en objet de la politique impériale. Ce qui fut perdu alors n’a jamais été pleinement restauré.
Avant tout, la Crimée perdit sa propre souveraineté. Le khanat de Crimée était l’un des rares États de la région à avoir existé pendant des siècles, doté d’une dynastie légitime — les Giray — reconnue par la communauté internationale de l’époque, et d’une tradition politique cohérente. Sa destruction rompit la continuité de la culture politique criméenne: le droit de décider par soi-même, de choisir ses alliances et sa voie de développement.
Le second coup fut la perte de l’élite politique. La noblesse criméenne — beys, murzas, chefs religieux — fut soit physiquement éliminée, soit contrainte à l’émigration. Ceux qui restèrent perdirent leur statut, leurs biens et toute influence. L’Empire élimina délibérément les porteurs du pouvoir local, les remplaçant par des fonctionnaires sans aucun lien avec la Crimée — une pratique coloniale classique.
La Crimée perdit également la culture urbaine du khanat. Bakhtchyssaraï, Solkhat, Gözlev et Karasubazar cessèrent d’être des centres politiques et culturels. Des villes autrefois animées par l’éducation, l’artisanat, la diplomatie et le commerce furent réduites à de simples localités provinciales. Bakhtchyssaraï, ancienne capitale vivante, fut progressivement transformée en «musée exotique», dépourvu de tout pouvoir politique.
L’une des pertes les plus profondes fut la catastrophe démographique. Après 1783 commença un exode massif et prolongé des Tatars de Crimée. En raison des persécutions, des confiscations de terres, des restrictions religieuses et de la pression économique, des centaines de milliers de personnes furent contraintes de quitter leur terre. Selon les historiens, de la fin du XVIIIᵉ à la fin du XIXᵉ siècle, plus de 300 000 Tatars de Crimée furent expulsés. Ce ne fut pas une migration — ce fut un exil contraint.
La Crimée perdit sa continuité culturelle. Les mosquées furent fermées ou détruites, les médersas cessèrent de fonctionner, les toponymes furent modifiés, l’histoire réécrite. L’espace fut progressivement «nettoyé» des traces de l’État tatar de Crimée afin de créer l’illusion d’une «terre vide» que l’Empire aurait soi-disant colonisée et «civilisée». Ainsi s’est formé un mythe qui est ensuite devenu un instrument de manipulation politique.
L’autonomie économique fut également détruite. La Crimée cessa d’être un acteur actif du commerce de la mer Noire orienté vers divers marchés. Son économie fut subordonnée aux besoins militaires et coloniaux de l’Empire. La péninsule ne fut plus développée, mais exploitée comme instrument de contrôle régional.
Enfin, la Crimée perdit le droit à son propre récit historique. L’histoire du khanat fut dévalorisée, simplifiée ou passée sous silence. La mémoire d’une Crimée ayant possédé son propre État, ses villes et sa culture politique devint dangereuse pour l’Empire, car elle détruisait le mythe de l’«éternité» du pouvoir étranger.
C’est pourquoi la lutte pour la Crimée aujourd’hui n’est pas seulement une lutte pour un territoire. C’est une lutte pour le droit d’être soi-même. Pour le rétablissement d’une justice historique détruite dès le XVIIIᵉ siècle.
La Crimée au sein de l’Empire russe: colonie militaire et «idylle balnéaire»

Au XIXᵉ siècle, l’Empire russe transforma définitivement la Crimée non pas en une «partie de l’espace national», mais en une région coloniale. La péninsule avait une fonction claire: base militaire, tête de pont pour le contrôle de la mer Noire et station de villégiature pour l’élite impériale. La population locale — avant tout les Tatars de Crimée — n’entrait pas dans ce modèle.
L’un des principaux instruments du contrôle impérial fut la flotte de la mer Noire. Sébastopol fut créée comme une ville-forteresse militaire fermée. Jusqu’au milieu du XIXᵉ siècle, la vie civile y était pratiquement inexistante: la ville vivait exclusivement au rythme de l’armée et de la marine. Cela montre clairement que la Crimée n’était pas perçue comme une «terre natale», mais comme un objet stratégique à maintenir par la force.
La guerre de Crimée de 1853–1856 fut un moment de vérité. L’Empire russe entraîna la péninsule dans une guerre contre une coalition composée de la Grande-Bretagne, de la France et de l’Empire ottoman. Les combats transformèrent une grande partie de la Crimée en ruines. Des centaines de villages furent détruits, l’économie anéantie, la population épuisée. Les intérêts des habitants locaux ne furent jamais pris en compte: la Crimée n’était pour l’Empire qu’un théâtre de confrontation géopolitique.
Après la défaite russe, la situation des Tatars de Crimée se détériora brutalement. Ils furent accusés de «déloyauté», privés de droits, et l’accès à la terre leur fut restreint. C’est après cette guerre qu’eut lieu la deuxième vague massive d’émigration des Tatars de Crimée vers l’Empire ottoman. Dans les années 1860, des dizaines de milliers de personnes quittèrent la péninsule, laissant des régions entières dépeuplées.
Les terres libérées furent activement distribuées à des colons venus des provinces intérieures de l’Empire russe ainsi qu’à des colons étrangers — Allemands, Bulgares, Grecs. La structure démographique de la Crimée fut modifiée de manière consciente et planifiée. Il ne s’agissait pas d’un processus naturel, mais d’une politique étatique de remplacement de population.
Parallèlement, la Crimée fut «découverte» par l’aristocratie impériale comme station balnéaire. Yalta, Aloupka et Livadia furent couvertes de palais et de résidences destinés à la famille impériale et à la haute noblesse. La Crimée devint un lieu de loisirs pour une élite étrangère, et non un espace de développement pour la population autochtone. Les Tatars de Crimée n’avaient pratiquement aucune place dans cette nouvelle «idylle balnéaire».
Même la politique culturelle impériale du XIXᵉ siècle ne visait pas l’intégration. La Crimée n’était pas pensée comme une région historique distincte dotée de sa propre tradition. Elle était soit militarisée, soit exotisée — comme une «périphérie méridionale» commode pour les fantasmes impériaux et le repos.
Le XIXᵉ siècle fixa définitivement le statut de la Crimée comme colonie à l’intérieur de l’Empire. Non comme une patrie, non comme une «terre ancestrale», mais comme un territoire administré sans tenir compte de la volonté de son peuple autochtone. Ce modèle — contrôle militaire, ingénierie démographique et marginalisation des habitants locaux — sera reproduit par la Russie aux XXᵉ et XXIᵉ siècles.