Retrait américain, contraintes budgétaires, révolution technologique et concurrence accrue : la place genevoise du multilatéralisme affronte une remise en question sans précédent. Longtemps perçue comme un pilier stable du multilatéralisme, la Genève internationale traverse une zone de turbulences qui n’est plus conjoncturelle.
Par Abdel Fattah Madmoune Secrétaire général Adjoint de l’Observatoire Géostratégique de Genève

Le retrait progressif des États-Unis de plusieurs organisations internationales, l’assèchement de certaines sources de financement, la montée en puissance de l’intelligence artificielle et la concurrence accrue d’autres villes candidates à l’accueil d’institutions onusiennes interrogent désormais la pérennité du modèle genevois.
Le choc du désengagement américain
Le signal le plus visible est venu de Washington. En 2024 et 2025, les États-Unis ont suspendu ou réduit leur contribution à des dizaines d’organisations internationales, tout en annonçant leur retrait de plusieurs cadres institutionnels multilatéraux.
À Genève, où nombre d’agences dépendent largement de financements volontaires, l’impact a été immédiat. Des restructurations ont été engagées dans plusieurs institutions, notamment à l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), où des centaines de postes ont été supprimés ou délocalisés. Selon les estimations disponibles, plusieurs milliers d’emplois directs et indirects sont aujourd’hui menacés dans l’écosystème genevois (dont 39 organisations internationales et 461 ONG) qui représente plus de 30 000 emplois et génère près de 4 milliards de francs de retombées économiques annuelles.
Pour les responsables onusiens, ce retrait pose une question plus large: celle de la fragilisation du multilatéralisme dans un contexte de rivalités géopolitiques croissantes et de remise en cause des institutions internationales par certains États membres.
Un modèle coûteux dans un monde concurrentiel
Au-delà de l’impact des choix américains, Genève fait face à une concurrence plus structurée qu’auparavant. Des villes comme Nairobi, Vienne, Singapour ou Doha investissent activement pour attirer des agences spécialisées ou certaines de leurs fonctions. Elles mettent en avant des coûts d’exploitation plus faibles, des infrastructures modernes et un soutien étatique direct. Cette dynamique remet en cause l’un des handicaps historiques de Genève: son coût de la vie élevé. Si la ville conserve des atouts uniques — neutralité suisse, stabilité, densité diplomatique, expertise juridique et humanitaire —, certaines fonctions non stratégiques, notamment administratives ou techniques, sont de plus en plus candidates à la délocalisation.
L’IA, un bouleversement silencieux
À cette pression économique s’ajoute une transformation technologique rapide. L’intelligence artificielle modifie déjà le fonctionnement interne des organisations internationales, en particulier dans les domaines de la traduction, de la documentation et de l’analyse linguistique — des secteurs historiquement centraux à Genève. Les outils de traduction automatique, désormais largement utilisés, permettent des gains de productivité substantiels. Mais ils réduisent aussi la demande pour certaines compétences humaines, reléguant de nombreux traducteurs à des tâches de post-édition ou de contrôle qualité. Le phénomène alimente des inquiétudes sur l’érosion progressive d’un savoir-faire multilingue qui faisait partie de l’identité genevoise.
La réponse suisse : préserver un pilier stratégique
Conscientes des enjeux, les autorités fédérales et cantonales ont renforcé leur soutien à la Genève internationale. La Confédération a annoncé plusieurs centaines de millions de francs d’investissements pour la période 2026-2029, destinés à soutenir les ONG, moderniser les infrastructures et maintenir l’attractivité du site. Au-delà des montants, l’enjeu est stratégique. La présence des organisations internationales constitue un élément central du positionnement international de la Suisse: elle nourrit son rôle de médiateur, renforce son influence diplomatique et participe à son soft power. La question n’est donc pas seulement économique. Elle est politique et identitaire.
Une question existentielle
Que deviendrait la Suisse sans la Genève internationale? Sans ce réseau dense d’institutions, de diplomates et d’experts, le pays perdrait l’un de ses principaux leviers d’influence globale. Pour l’heure, Genève reste un centre incontournable du multilatéralisme. Mais pour la première fois depuis des décennies, cette position ne peut plus être considérée comme acquise. Entre adaptation, spécialisation et réinvention, l’avenir de la Genève internationale se jouera dans sa capacité à répondre à un monde moins coopératif, plus fragmenté et technologiquement transformé. La question qui se pose donc: «Genève» et «internationale» sont elles indissociables l’une de l’autre? A bon entendeur.
Je tiens à vous remercier pour la rigueur et la pertinence de cette analyse, qui met en lumière, les enjeux stratégiques auxquels la Genève internationale est aujourd’hui confrontée. En ouvrant ce débat de fond sur la soutenabilité du modèle, cela nous pousse désormais à réfléchir au plus haut niveau afin d’amortir ce déclassement progressif de la position internationale de la Suisse.