
Réunis au Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève, à l’écoute de nouvelles méthodes militantes pour le climat avec la Néerlandaise Pippi van Ommen au micro.
Le temps de la « vérité dite au pouvoir » semble avoir vécu. Réunis au Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève (FIFDH)lors du passionnant panel « Écologie : la fin de l’innocence ? », activistes, chercheurs et journalistes ont acté l’échec d’une stratégie climatique reposant sur la seule sensibilisation.
Alors que le documentaire «The System» de Joris Postema révèle l’épuisement psychologique
des figures de proue du mouvement, de nouvelles méthodes émergent. Le film montre comment
les discours officiels bloquent toute action réelle, tout en mettant en lumière une nouvelle
force : un travail de terrain patient, au plus proche des citoyens. L’activisme délaisse le
costume du « sauveur » pour celui, plus redoutable, de l’organisateur.
Les lumières se sont rallumées dans la salle comble du FIFDH à Genève. Le silence qui a
suivi la projection de «The System» était chargé d’une émotion palpable. Dans son nouveau
documentaire, Joris Postema ne se contente pas d’observer la crise climatique ; il suit au plus
près la trajectoire de trois figures : l’envoyé spécial pour l’eau Henk Ovink, l’activiste
allemand Tadzio Müller et la Néerlandaise Pippi van Ommen. Face à une audience
majoritairement composée de jeunes, le film a agi comme un révélateur brutal. Ce que le
public a reçu de plein fouet, ce n’est pas un énième plaidoyer pour la planète, mais le récit
d’un basculement : celui d’une génération qui passe de l’indignation spectaculaire à une remise
en question radicale de ses propres méthodes.
Le crépuscule des héros et le prix du silence
« Les héros ne vont pas nous sauver », lâche Pippi van Ommen lors d’un entretien en marge
du festival. À presque 30 ans, celle qui a passé sa jeunesse à bloquer des routes et à braver les
arrestations incarne la figure centrale de ce désenchantement productif. Sa réflexion n’est pas
un aveu de faiblesse, mais un examen critique de la « performance » militante. Pendant des
décennies, le mouvement écologiste a fonctionné sur une forme de messianisme, persuadé
qu’il suffisait de « dire la vérité au pouvoir » pour que ce dernier accepte enfin de changer de
modèle.
Inutile de vouloir « convaincre » des décideurs dont l’inertie est un mode de survie.
Mais ce combat a un coût. Salomé Saqué, journaliste et figure engagée présente lors du
débat, a rappelé avec force la dimension psychologique de cet engagement. Au-delà de la
frustration de prêcher dans le désert, les activistes qui prennent des positions publiques fortes
s’exposent à un harcèlement systématique. Cette pression, exercée tant sur les réseaux sociaux
que dans l’arène politique, vise à briser l’individu là où l’argument ne suffit plus. Pour Saqué,
la fatigue militante n’est pas seulement politique, elle est une usure mentale face à l’hostilité
d’un système qui préfère discréditer le messager plutôt que d’écouter le message.
L’insolence de Féris Barkat face à l’inertie

Au milieu de la nombreuse assistance, l’envoyé spécial pour l’eau Henk Ovink.
Ce blocage de structure, les intervenants du panel genevois l’ont disséqué avec une franchise
rare. Parmi eux, Féris Barkat a marqué les esprits. À seulement 24 ans, ce co-fondateur de
l’association Banlieues Climat porte une voix qui détonne. Très à l’aise en public, maniant
l’humour pour désarmer ses contradicteurs, Barkat joue avec brio de sa jeune notoriété
médiatique pour pointer les angles morts de l’écologie traditionnelle. Il dénonce l’hypocrisie
d’un modèle capable de s’émouvoir d’une soupe jetée sur une vitre de musée, tout en acceptant
comme une fatalité économique l’asthme qui ronge les poumons des enfants des quartiers
populaires.
Portrait d’une résistance polysémique qui refuse de se laisser enfermer.
À ses côtés, Nicolas Framont, chercheur et sociologue, fondateur et rédacteur en chef de
Frustration Magazine, apporte une clé de lecture plus froide. Pour lui, nous avons quitté l’ère
de la pédagogie. Inutile de vouloir « convaincre » des décideurs dont l’inertie est un mode de
survie. Framont souligne ce qu’il appelle la « qualification de la violence » : un jeu de langage
redoutable où l’institution désigne le militant comme un « radical » pour mieux normaliser la
violence invisible d’une économie dévastatrice pour le vivant.
Le pari du terrain : une heure pour briser le script
Pippi van Ommen a choisi une réponse concrète à cette impasse : le Deep Canvassing. Loin
de la distribution mécanique de flyers lors des tournées électorales, cette méthode consiste à
investir le temps long. Il s’agit de passer une heure, parfois plus, à discuter sur le pas de la
porte de citoyens qui ne partagent a priori aucune des convictions des militants. L’objectif
est de briser les discours préfabriqués pour recréer un lien humain par le récit personnel. « On
ne change pas les gens en leur disant quoi penser, mais en racontant nos histoires », explique-
t-elle.

L’envoyé spécial pour l’eau Henk Ovink, l’activiste allemand Tadzio Müller et la Néerlandaise Pippi van Ommen en pleine discussion.
Cette approche, qui semblait artisanale il y a deux ans lorsqu’ils n’étaient que trois initiateurs,
a changé d’échelle. Aujourd’hui, la structure portée par Pippi englobe 300 personnes dévouées
à cette reconquête silencieuse du territoire. Pour autant, Pippi van Ommen ne prône pas
l’abandon des méthodes de choc. Pour elle, il n’y a pas « un bouton » sur lequel appuyer, mais
une multitude de leviers. Si elle privilégie aujourd’hui l’organisation de terrain, elle n’exclut
pas un retour à l’action directe : l’activisme de demain sera hybride, capable de dialoguer sur
un pas de porte le matin et de bloquer un centre de pouvoir le soir.
Vers une nouvelle grammaire
En fin de compte, l’innocence est terminée. Ce que The System et les débats du FIFDH
dessinent, c’est le portrait d’une résistance polysémique qui refuse de se laisser enfermer. Joris
Postema utilisait autrefois le concept de « code » pour décrire les malentendus de l’aide au
développement en Afrique (Stop filming (2020), FC Rwanda (2013)). Aujourd’hui, l’écologie
se heurte à son propre code : un environnement institutionnel où l’urgence est trop souvent
diluée dans la procédure et le langage technocratique.
Mais entre l’insolence médiatique de Barkat, l’analyse clinique de Framont et la patience
chirurgicale de Pippi van Ommen, une nouvelle stratégie émerge. Elle ne mise plus sur
l’espoir d’un changement « par le haut », mais sur la complémentarité des forces. Le temps des
prophètes solitaires est passé, celui des organisateurs polyvalents commence.




