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Abdelkader Filali : “La violence ne se contente plus d’exister, elle se met en scène”

De Zarqa, en Jordanie, où il s’est entretenu avec des figures centrales du salafisme jihadiste, à Rabat et Casablanca, où il a recueilli les récits fragiles de jeunes passés par la radicalisation, le parcours d’Abdelkader Filali épouse celui des terrains les plus sensibles de notre époque. Sociologue formé à l’ethnographie, auteur de nombreux travaux académiques, il a soutenu à l’Université d’Ottawa une thèse ambitieuse consacrée aux mutations contemporaines de la violence politique. Aujourd’hui, il dirige une ONG dédiée à la réhabilitation des enfants soldats, prolongeant ainsi sur le terrain une réflexion entamée dans ses recherches. Une expertise rare, forgée au contact direct des réalités qu’il analyse, dont on peut regretter qu’elle ne soit pas davantage mobilisée dans le débat public.

Son point de départ est une mise en garde contre les lectures à distance. « La radicalisation ne se comprend pas à distance », insiste-t-il. « Il ne suffit pas d’analyser des textes ou des données. Il faut écouter, observer, s’immerger dans les trajectoires humaines. » À rebours d’une approche strictement théorique, il revendique une méthode fondée sur la présence, sur l’attention aux récits et aux silences. « Cette proximité permet de saisir les nuances, les contradictions, les zones grises que les approches plus abstraites tendent à effacer » .

De cette immersion naît une hypothèse centrale, qui traverse l’ensemble de son travail : la violence contemporaine ne peut plus être comprise uniquement comme un phénomène idéologique ou politique. « Elle devient une mise en scène globale », affirme-t-il. « Nous sommes passés d’une logique de propagande à une logique de performance. » Dans ce qu’il nomme un « réel parallèle », les images et les récits ne se contentent plus de refléter la violence : ils la produisent. « Les images ne représentent plus la violence, elles l’exécutent. Les récits ne décrivent plus la réalité, ils y recrutent », explique-t-il .

Ce déplacement du regard l’amène à interroger les cadres d’analyse dominants, notamment ceux qui réduisent le jihad à une dynamique intrinsèquement offensive. Filali rappelle qu’« une large part de la tradition juridique musulmane insiste au contraire sur une conception défensive du jihad », souvent assimilable à une forme de légitime défense . « Il y a un décalage profond entre ces doctrines et les usages contemporains de la violence », souligne-t-il. Pour lui, le problème n’est pas tant dans les textes que dans leurs usages. « Ces références sont réinterprétées, instrumentalisées, parfois détournées dans des contextes qui n’ont plus grand-chose à voir avec leur cadre d’origine. »

C’est dans cette perspective qu’il développe le concept de « Simulcraft », au cœur de sa thèse. « Le Simulcraft, c’est la fabrication stratégique de la violence comme objet médiatique », explique-t-il. Vidéos, manifestes, diffusions en direct : autant de dispositifs qui transforment l’acte violent en performance globale. « Ce n’est pas un décor, c’est une infrastructure. La violence est pensée pour être vue, partagée, imitée. » Dans ce système, l’attention devient elle-même un enjeu central. « Elle est à la fois la monnaie et le champ de bataille des conflits contemporains », ajoute-t-il.

Pour autant, Filali se garde de toute lecture déterministe. Ce qui le frappe, au fil de ses enquêtes, c’est la diversité des trajectoires individuelles. « Ce qui m’a marqué, c’est la banalité des parcours », confie-t-il. Loin des figures stéréotypées, il décrit des individus « en quête de sens, marqués par des ruptures, des frustrations, un sentiment d’injustice ». La radicalisation apparaît alors comme un processus progressif, souvent imperceptible. « C’est un bricolage, une construction faite d’éléments disparates qui finissent par produire une cohérence », dit-il. Une analyse qui rejoint, en creux, les travaux montrant que la violence ne s’explique pas uniquement par des facteurs religieux, mais aussi par des dynamiques sociales et politiques plus larges .

Cette attention portée aux parcours singuliers trouve un prolongement direct dans son engagement actuel. À la tête d’une ONG consacrée aux enfants soldats, Filali travaille aujourd’hui à la réintégration de jeunes ayant été enrôlés dans des contextes de conflit. « Comprendre les mécanismes de la violence implique aussi de s’engager dans sa réparation », affirme-t-il. Ces enfants, dit-il, sont « à la fois victimes et instruments », pris dans des logiques qui les dépassent. « Mon travail consiste à accompagner leur réintégration, mais aussi à comprendre les processus qui les ont conduits là. »

À mesure que son analyse se déploie, une idée s’impose : la violence contemporaine est profondément globalisée. « Elle circule à travers les images, les récits, les plateformes. Elle dépasse les frontières idéologiques traditionnelles », observe-t-il. Les mécanismes qu’il identifie dans le jihadisme, ajoute-t-il, « se retrouvent aussi dans d’autres formes d’extrémisme ». D’où la nécessité, selon lui, de « penser ces phénomènes à une échelle globale, en tenant compte des logiques médiatiques et numériques qui les structurent ».

Reste une question, plus politique : pourquoi une telle lecture peine-t-elle à s’imposer dans le débat public ? Filali avance une réponse lucide. « Parce qu’elle demande de la nuance, du temps, et qu’elle remet en cause des catégories simplificatrices », explique-t-il. « Le débat public privilégie souvent des lectures rapides, binaires. Or, face à un phénomène aussi complexe, nous avons besoin de profondeur. »

En conclusion, la thèse d’Abdelkader Filali dépasse largement le seul cadre de l’étude du jihadisme. Elle interroge notre rapport contemporain au réel, à l’image, à la violence. « Nous vivons dans un monde où la violence se fabrique aussi dans les récits et les écrans », résume-t-il. « Comprendre cela, c’est déjà commencer à en limiter les effets. »

Une ONG au cœur du terrain : prévenir plutôt que réparer

Derrière les analyses théoriques développées dans sa thèse, Abdelkader Filali dirige aujourd’hui une structure singulière dans le paysage international : l’International Research Center for the Prevention of Child Soldiers (IRCPCS). Fondé en 2022 au Maroc, ce centre de recherche et d’action entend opérer un déplacement stratégique majeur : « passer d’une logique d’intervention à une logique de prévention », en s’appuyant sur des données issues du terrain plutôt que sur des modèles standardisés .

Le rapport institutionnel 2022-2025 de l’organisation, intitulé From Foundation to Strategic Impact, retrace une montée en puissance rapide. En trois ans, le centre a déployé des opérations dans plus de douze pays, de l’Asie centrale à l’Amérique latine, en passant par plusieurs zones de conflit en Afrique. Cette présence multisituée lui permet de produire un matériau empirique rare, fondé sur ce que ses équipes décrivent comme une méthode consistant à « laisser le terrain parler » .

Les résultats mis en avant dans le rapport soulignent à la fois des réussites et des échecs structurels des politiques de réintégration. Ainsi, au Kazakhstan, 725 personnes, dont des enfants, ont été rapatriées avec des taux de réintégration élevés, tandis qu’en République démocratique du Congo, seuls 5 enfants sur 230 recrutés à la fin des années 1990 ont connu une réintégration durable. « Ce chiffre n’est pas seulement une statistique, il révèle les limites profondes des approches classiques », note le rapport .

Face à ces constats, l’ONG développe des outils innovants, à l’image du Child Reintegration and Resilience Index, conçu pour suivre à distance les trajectoires des anciens enfants soldats et mesurer leur réinsertion sociale. L’organisation insiste également sur la nécessité de replacer les contextes culturels au cœur des politiques publiques, plaidant pour des cadres juridiques adaptés aux réalités locales.

Au-delà de la recherche, le centre se positionne comme un acteur de plaidoyer, multipliant les partenariats avec des ministères, des institutions militaires et des organisations internationales. Il prépare notamment une conférence intergouvernementale africaine consacrée à la prévention du recrutement des enfants, prévue en 2025.

À rebours des approches descendantes, souvent critiquées pour leur inefficacité, l’IRCPCS défend une vision ancrée dans les réalités locales et les savoirs indigènes. Une ambition résumée dans sa ligne directrice : « de la captivité à la communauté, de la survie à la dignité » .

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