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Séoul se distancie de Washington sur fond de crise au Moyen-Orient

La Maison Bleu, ou “Cheongwadae”, palais présidentiel de Séoul, au pied de la montagne Bukhansan. (Alice Jourdan, Séoul, avril 2025)

Lundi 5 mai 2026, un navire exploité par l’entreprise sud-coréenne HMM Co.a été pris pour cible par l’Iran dans le détroit d’Ormuz, provoquant une explosion et un incendie. Donald Trump a immédiatement réagi en pointant du doigt la “responsabilité” du navire qui aurait choisi de “faire cavalier seul”, plutôt que d’être escorté par les forces américaines.

Le président américain a saisi cette occasion pour suggérer à la Corée du Sud de se joindre à la mission américaine d’assistance au transit dans le détroit, projet intitulé “Project Freedom”. Ce projet est désormais suspendu, suite à une décision de Donald Trump ce mercredi 6 mai. Séoul n’a donc plus besoin d’envisager d’y participer. Ces évènements surviennent alors que la Corée du Sud paraît engagée dans une reconfiguration de ses liens avec Washington.

Le 28 avril 2026, le président Lee Jae Myung s’est exprimé devant son cabinet au palais présidentiel de Séoul, abordant le sujet sensible des relations entre la Corée du Sud et les États-Unis, et avec lui, la question de la dépendance militaire de Séoul envers Washington.

Ces derniers mois, les relations diplomatiques ont été tendues entre les deux alliés, notamment en raison des menaces des taxes douanières de Donald Trump envers la Corée du Sud. Face à l’escalade du conflit au Moyen-Orient, Lee Jae Myung se positionne et choisit de prendre des distances avec les Etats-Unis. Cette nouvelle politique prend la forme d’une déclaration portant, d’une part, sur l’indépendance militaire de la Corée du Sud ; d’autre part, sur la volonté de Séoul de se rapprocher du sud global.

Une volonté assumée d’autonomie stratégique

Sur le plan défensif, Lee Jae Myung affirme la nécessité pour la Corée du Sud de prendre en charge sa propre défense, en réponse aux inquiétudes sécuritaires grandissantes, dans une référence directe à l’engagement américain dans la guerre au Moyen-Orient. «Ne devrions nous pas être préparés à nous défendre nous-mêmes, à conduire des opérations nous-mêmes et à construire une stratégie opérationnelle nous-même?»

Cette posture s’appuie sur des capacités militaires nationales significatives. En effet, la Corée du Sud occupe le cinquième rang mondial pour la puissance de son armée depuis 2024, selon l’étude du Global Firepower. Lee Jae Myung interroge «mais pourquoi avons nous toujours ce sentiment d’anxiété, comme si sans la présence militaire étrangère nous ne serions pas capable de nous défendre nous-mêmes?» Une question rhétorique faisant directement référence à la forte présence militaire américaine en Corée du Sud depuis la deuxième moitié du XXe siècle.

Ce repositionnement n’est pas anodin, la présence militaire américaine sur le sol sud-coréen est importante, 28.000 soldats des Forces Américaines en Corée du Sud (USFK) sont présents sur le territoire en 2025, et ancienne, depuis 1953. La Corée du Sud bénéficie par ailleurs du parapluie nucléaire américain, protection jugée essentielle face à la menace nord-coréenne, alors que Séoul ne détient pas l’arme nucléaire.

Le mercredi 13 mai, des responsables de la défense américains et sud-coréens se sont retrouvés à Séoul pour évoquer le renforcement de leur coopération stratégique, dans un contexte de divergences récentes. Au cours de ces discussions, la Corée du Sud a notamment négocié la reprise du contrôle opérationnel en temps de guerre (OPCON), jusqu’ici détenu par Washington. Séoul cherche également à prendre la main sur la zone tampon à la frontière nord-coréenne, actuellement placée sous juridiction onusienne, et souhaite se doter de sous-marins à propulsion nucléaire.

Ce qui ressort surtout de cette rencontre, présentée comme une volonté d’approfondir la coopération bilatérale, c’est avant tout la détermination de Séoul à reconquérir des leviers essentiels à sa sécurité nationale même si, officiellement, les deux parties affichent leur intention de concrétiser des initiatives de coopération militaire maintes fois évoquées. La réunion intervenait quelques jours après que le ministre sud-coréen de la Défense, Ahn Gyu-back, avait lui-même reconnu l’existence de divergences dans leurs relations.

Une volonté de renforcement de la coopération avec le Sud Global.

Sur le plan diplomatique, Lee Jae Myung a insisté sur l’importance d’une diplomatie qu’il qualifie de « pragmatique, stratégique et flexible », avec pour objectif d’accroître la marge de manœuvre du pays et de réduire sa dépendance à l’égard de toute région spécifique, afin de garantir un moteur de croissance stable. Dans un contexte marqué par les tensions et la guerre au Moyen-Orient, ainsi que par un bouleversement de l’équilibre mondial, y compris sur le plan économique, le président sud-coréen a annoncé que «à l’avenir, nous étendrons notre horizon diplomatique vers le Sud global».

Lee Jae Myung ouvre ainsi la voie à un rapprochement avec les pays du Sud global, au détriment des États-Unis, son allié historique. La prise de parole de Lee Jae Myung marque l’initiation d’un changement de paradigme dans ses relations avec les Etats Unis.

Le ministre des Affaires étrangères a annoncé mercredi 6 mai qu’un séminaire intitulé «Un partenariat Corée-Afrique pour des réponses conjointes aux crises mondiales» se tiendra le mercredi 13 mai pour échanger sur l’importance stratégique de développer les relations bilatérales avec les pays d’Afrique. Ce séminaire se tient en amont d’un sommet important réunissant les ministres des affaires étrangères de différents pays d’Afrique, prévu le mois prochain. La volonté de Séoul de renforcer sa coopération avec les pays africains s’inscrit dans ce projet évoqué par Lee Jae Myung de rapprochement avec le Sud Global.

Séoul, acteur de la guerre au Moyen Orient

La Corée du Sud dépend fortement des exportations pétrolières des pays du Golfe, acheminées via le détroit d’Ormuz. La guerre et l’instabilité régionale constituent donc une menace concrète pour son économie. Séoul ne s’est pas officiellement engagé dans le conflit aux côtés de son allié américain et n’a fourni aucune aide stratégique directe. Si la Corée du Sud prend ses distances avec Washington, et donc avec toute implication dans la guerre, l’emploi par les Émirats arabes unis de l’intercepteur de missiles coréen M-SAM 2 ou système Cheongung-II) face aux attaques iraniennes fait néanmoins de Séoul un acteur plus ou moins indirect du conflit.

Depuis 2011, la Corée du Sud maintient par ailleurs une unité de forces spéciales aux Émirats, chargée de former les troupesémiraties. Cette unité est la seule autorisée à conduire des opérations militaires autonomes et à prendre part à des combats en dehors des missions de maintien de la paix.

La position sud-coréenne est paradoxale : touchée par les répercussions de la guerre sur les approvisionnements pétroliers, elle tire pourtant profit du conflit en tant qu’exportateur d’armements vers les pays du Golfe, tout en étant impliquée dans celui-ci via sa coopération militaire avec les EAU, et ce, alors même qu’elle refuse de participer à la sécurisation du détroit d’Ormuz aux côtés des États-Unis.

Une opportunité pour Pyongyang?

Du côté nord-coréen, ce contexte de guerre combiné à l’éloignement entre Séoul et Washington peut apparaître comme une opportunité. Pour Pyongyang, les tensions régionales viennent légitimer sa volonté de renforcer en permanence son arsenal et ses capacités nucléaires. Ce jeudi 14 mai, alors que les États-Unis sont mobilisés sur le front moyen-oriental et que la Corée du Sud est absorbée par le renforcement de son autonomie stratégique, Pyongyang consolide ses liens avec Hanoï. Le chef de la diplomatie vietnamienne a été reçu par son homologue nord-coréen dans le but d’intensifier les échanges dans divers secteurs, notamment la communication entre leurs institutions diplomatiques, et d’échanger sur les enjeux régionaux et internationaux du moment.

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