
Image générée par intelligence artificielle.
Le rêve de créer une intelligence ou un être artificiel accompagne l’humanité depuis des siècles. De Talos dans la mythologie grecque au chevalier mécanique imaginé par Léonard de Vinci, l’homme a toujours cherché à prolonger ses capacités et à reproduire certains mécanismes de sa propre intelligence. L’intelligence artificielle n’est donc pas véritablement une technologie nouvelle. Sous sa forme moderne, elle trouve ses origines dans les années 1950 avec les premiers travaux visant à concevoir des machines capables de raisonner, d’apprendre et de résoudre des problèmes
Ce qui est nouveau, en revanche, c’est l’accélération spectaculaire de ses capacités, sa démocratisation et son irruption dans presque tous les aspects de notre vie quotidienne. À tel point que l’intelligence artificielle est devenue l’un des principaux enjeux de puissance du XXIe siècle. États, entreprises, organisations internationales et société civile prennent progressivement conscience des opportunités, mais aussi des risques économiques, scientifiques, militaires et sociétaux qu’elle représente. L’IA n’est effectivement pas une technologie anodine. Ses capacités exponentielles semblent en mesure de redessiner les rapports de force de demain. Dès lors, comment faire en sorte que cette révolution technologique demeure au service de tous?
Les modèles d’IA deviennent des actifs stratégiques
À ce jour, il n’existe pas de cadre international véritablement commun pour encadrer l’intelligence artificielle. Les grandes puissances développent donc leurs propres architectures réglementaires, technologiques et économiques. Les États-Unis privilégient l’innovation et la compétitivité. La Chine met l’accent sur la souveraineté et le contrôle. L’Europe cherche à construire un modèle fondé sur les droits fondamentaux et la régulation. Chacun défend une approche cohérente avec son histoire, sa culture politique et ses intérêts stratégiques. Il est naturel que des visions du monde distinctes s’expriment. L’intelligence artificielle est, à bien des égards, le miroir des relations internationales contemporaines. À travers elle se reflètent nos coopérations, nos rivalités, nos ambitions stratégiques et nos conceptions de l’avenir.
Pendant plusieurs décennies, malgré ses imperfections, la mondialisation a porté l’idée qu’il était possible d’organiser progressivement le monde autour de règles communes. Ce mouvement n’a jamais été linéaire ni universel, mais il existait une direction. Aujourd’hui, nous assistons à un mouvement inverse. Les tensions géopolitiques se multiplient, les souverainetés s’affirment et les logiques de puissance reprennent de la vigueur.
Nous basculons progressivement d’un monde davantage organisé autour de règles communes vers un monde plus fragmenté, où les rapports de force redeviennent structurants. Cette évolution apparaît chaque jour un peu plus clairement dans le domaine de l’intelligence artificielle. Les grands modèles ne sont plus considérés comme de simples produits technologiques ; ils deviennent progressivement des actifs stratégiques. Les débats récents autour de l’accès à certains modèles avancés développés aux États-Unis, les restrictions imposées sur les semi-conducteurs les plus performants ou encore les préoccupations de sécurité nationale qui entourent désormais certaines technologies illustrent cette transformation.
L’une des caractéristiques les plus inédites de cette révolution technologique est qu’elle se développe dans un monde où le pouvoir est plus dispersé qu’auparavant. D’un côté, les États cherchent à préserver leur souveraineté et leurs intérêts stratégiques. De l’autre, les principaux modèles, les infrastructures de calcul, les données et les capacités de recherche sont concentrés entre les mains d’un nombre limité d’entreprises privées dont l’influence dépasse parfois celle de nombreux États.
Pour la première fois, la gouvernance d’une technologie aussi structurante ne pourra être définie ni par une seule puissance, ni par un seul type d’acteur. Cette réalité soulève également la question de l’extraterritorialité. Les États-Unis ont démontré depuis plusieurs décennies leur capacité à étendre l’application de certaines de leurs règles bien au-delà de leurs frontières.
L’intelligence artificielle pourrait renforcer encore cette dynamique. Celui qui contrôle les modèles, les infrastructures critiques ou les composants essentiels détient également une capacité d’influence normative considérable sur le reste du monde. La question n’est donc plus seulement de savoir quelles règles encadreront l’intelligence artificielle, mais également qui les écrira, au nom de quelles valeurs et avec quels acteurs autour de la table?
Le Sud Global affirme de plus en plus sa volonté de peser
Dans un monde devenu à la fois multipolaire et technologiquement interdépendant, la gouvernance de l’IA ne pourra durablement reposer sur la seule volonté des grandes puissances. Elle devra associer États, organisations internationales, entreprises technologiques, chercheurs, société civile et régions du monde qui refusent désormais d’être de simples spectatrices des règles qui façonneront leur avenir. Or, les priorités, les réalités et les aspirations du Sud Global demeurent encore trop souvent à la périphérie des discussions. Pourtant, une grande partie des conséquences économiques, sociales et politiques de l’intelligence artificielle se feront sentir dans ces pays. Les acteurs africains, asiatiques et latino-américains que je rencontre régulièrement ne demandent pas une gouvernance qui les protège. Ils demandent une gouvernance à laquelle ils participent.
Cette nuance est essentielle. Pendant longtemps, de nombreux pays du Sud ont été considérés comme des destinataires des règles élaborées ailleurs. Cette époque semble progressivement toucher à sa fin. Sans constituer un bloc homogène, le Sud Global affirme de plus en plus sa volonté de peser sur les grands équilibres internationaux. Qu’il s’agisse de commerce, de climat, de financement du développement, de souveraineté numérique ou désormais d’intelligence artificielle, une même exigence revient: celle d’être associé à la définition des règles plutôt que de les découvrir une fois adoptées.
Dans un contexte où les souverainetés se réaffirment partout dans le monde, il paraît difficile d’imaginer qu’un modèle de gouvernance conçu par quelques grandes puissances puisse durablement s’imposer au reste de la communauté internationale. Plus l’intelligence artificielle deviendra stratégique, plus les exigences de représentation, de participation et d’équilibre seront fortes.
C’est précisément là que réside l’un des principaux défis de la gouvernance mondiale de l’IA: construire un cadre capable de faire dialoguer les puissances établies, les acteurs technologiques et les régions du monde qui refusent désormais d’être de simples spectatrices de leur avenir. La question de la légitimité conduit naturellement à celle de l’ancrage. Car le lieu où se construira cette gouvernance n’est pas un détail institutionnel. Il influencera les priorités de l’agenda, les acteurs qui seront associés aux discussions, les compromis qui seront possibles et, in fine, les règles qui structureront l’une des technologies les plus déterminantes du XXIe siècle et in fine une partie de l’avenir de chacun.
Depuis 2023, la communauté internationale multiplie les sommets consacrés à l’IA. De Bletchley Park à Séoul, de Paris à New Delhi, chaque rencontre a permis de faire progresser le dialogue et de rassembler davantage d’acteurs. Mais ces conférences demeurent par nature temporaires. Elles favorisent les échanges, sans nécessairement créer la continuité institutionnelle nécessaire à l’émergence d’une véritable gouvernance mondiale. Le modèle des sommets itinérants a permis d’ouvrir la discussion ; il n’a pas encore permis de construire un cadre permanent. C’est précisément ce qui explique l’émergence d’une autre compétition, plus discrète mais tout aussi importante: celle du lieu où pourrait progressivement s’ancrer cette gouvernance.
Plusieurs villes et États disposent aujourd’hui d’arguments solides. Singapour s’est imposée comme un acteur crédible grâce à son expertise réglementaire, ses travaux sur la certification et sa capacité à faire dialoguer les univers technologiques occidentaux et asiatiques. L’Inde monte également en puissance. À travers sa présidence du G20, ses initiatives en faveur du «Voice of Global South» et son engagement croissant dans les débats numériques internationaux, elle s’est affirmée comme l’un des principaux porte-voix des pays émergents sur les questions de gouvernance technologique.
Les Émirats arabes unis investissent massivement dans l’intelligence artificielle et cherchent à se positionner comme un pont entre plusieurs régions du monde. Pékin et Shanghai disposent d’une puissance technologique considérable ainsi que d’un écosystème industriel sans équivalent. Bruxelles exerce déjà une influence normative importante à travers l’AI Act européen.
New York bénéficie naturellement de la légitimité politique des Nations Unies et demeure l’un des principaux centres de décision internationaux. Chacune de ces villes possède des atouts réels. Mais chacune porte également l’image, les intérêts ou les priorités du système politique auquel elle appartient.
La gouvernance de l’IA offre une opportunité à Genève
C’est précisément ici que Genève présente une singularité difficilement reproductible. Depuis plus d’un siècle, elle s’est imposée comme l’un des principaux lieux de dialogue du système international. Plus de quarante organisations internationales, près de cent quatre-vingts missions diplomatiques ainsi que des institutions telles que l’ONU, l’OMS, l’OMC, l’UIT, le CICR ou encore le CERN y coexistent déjà.
Depuis 2017, elle accueille également AI for Good, devenu l’un des rendez-vous mondiaux de référence consacrés à l’intelligence artificielle. En 2027, elle sera l’hôte du Sommet mondial sur l’IA. Mais son principal atout est d’une autre nature: la confiance qu’elle inspire. Au fil des décennies, Genève a développé une fonction que peu d’endroits dans le monde sont encore capables d’assumer: offrir un espace où des acteurs aux intérêts divergents acceptent de se rencontrer, de dialoguer et parfois même de construire des compromis.
Cette capacité repose sur la neutralité suisse, la tradition multilatérale et une culture du dialogue patiemment bâtie au fil de l’histoire. Dans un monde où les rivalités s’intensifient et où les logiques de blocs gagnent du terrain, cette confiance constitue bien plus qu’un héritage diplomatique. Elle pourrait devenir l’un des actifs stratégiques les plus précieux pour bâtir une gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle qui soit à la fois légitime, inclusive et durable.
Pour autant, Genève ne peut se contenter de ses acquis. Si la Suisse aspire à jouer un rôle central dans cette gouvernance émergente, elle devra également regarder certaines de ses fragilités avec lucidité. La gouvernance de l’intelligence artificielle ne repose pas uniquement sur des principes, des normes ou des règlements. Elle repose également sur des infrastructures: capacités de calcul, centres de données, énergie, réseaux numériques, semi-conducteurs et maîtrise des données. Sur ce terrain, plusieurs pays ont pris une avance significative. La France, notamment, a engagé des investissements massifs dans ses infrastructures de calcul, ses centres de données et ses champions technologiques, consciente que la souveraineté numérique est devenue l’un des piliers de la souveraineté nationale.
La Suisse possède pourtant des atouts considérables. L’EPFL, l’ETH Zurich, des centres de recherche de premier plan, des organisations internationales reconnues, des instituts spécialisés et une crédibilité diplomatique unique constituent un socle que beaucoup de pays pourraient lui envier. Les compétences existent. Les talents existent. Les réseaux existent également.
Partout à Genève, des chercheurs, des organisations internationales, des entrepreneurs, des diplomates et des instituts indépendants travaillent déjà à préparer les grands rendez-vous à venir. Certains s’organisent, échangent et cherchent à faire émerger une vision commune capable de renforcer la proposition de valeur de la Genève internationale dans le domaine de la gouvernance de l’IA. Ce qui leur manque n’est pas la compétence. Ce qui leur manque est souvent la capacité de changer d’échelle, de fédérer davantage d’acteurs et de bénéficier d’un soutien à la hauteur des enjeux.
Cette question est d’autant plus importante que Genève traverse une période charnière. La crise du multilatéralisme, les tensions géopolitiques croissantes et le désengagement financier de certains États, notamment des États-Unis, ont fragilisé une partie de l’écosystème international genevois. Plusieurs organisations, agences et ONG ont été contraintes de revoir leurs ambitions, avec des conséquences économiques et humaines bien réelles pour la région.
L’intelligence artificielle offre peut-être à Genève une opportunité rare : celle non seulement de préserver son rôle historique de lieu de dialogue, mais également de le réinventer autour de l’un des sujets les plus structurants du XXIe siècle. Si la Confédération, le Canton et la Ville souhaitent réellement faire de Genève un centre durable de gouvernance mondiale de l’IA, ils devront accompagner davantage les acteurs déjà engagés, soutenir leurs initiatives, renforcer leur visibilité internationale et investir dans les infrastructures qui garantiront la crédibilité de cette ambition sur le long terme. Car une capitale mondiale de la gouvernance ne se définit pas uniquement par les événements qu’elle accueille. Elle se définit par les idées qu’elle produit, les réseaux qu’elle anime, les talents qu’elle attire et les solutions qu’elle propose au reste du monde.





