
Les informations qui filtrent concernant le «mémorandum d’entente» ou «l’accord-cadre» annoncé entre les États-Unis et l’Iran ne laissent pas seulement entrevoir une nouvelle architecture sécuritaire régionale. Elles révèlent également une tentative de redéfinir les règles de confrontation au Moyen-Orient après l’une des guerres les plus dangereuses que la région ait connues depuis des décennies. Une lecture attentive des éléments divulgués conduit toutefois à une conclusion importante: il ne s’agit pas tant de la formation de deux blocs antagonistes que d’une tentative d’encadrer le conflit et d’empêcher sa transformation en une nouvelle guerre régionale généralisée.
Certes, l’accord demeure entouré de nombreuses zones d’ombre et des dossiers majeurs, notamment celui du programme nucléaire iranien, restent en suspens. Néanmoins, certains points évoqués témoignent d’une orientation différente de celle qui a prévalu jusqu’à présent. Parmi eux figure un accord régional réciproque de non-agression, par lequel chaque partie s’engagerait à ne pas attaquer l’autre ni ses alliés.
Au-delà de deux camps opposés
À première vue, ce dispositif pourrait donner l’impression d’un Moyen-Orient divisé entre deux camps: l’Iran et ses alliés d’un côté, les États-Unis et leurs partenaires de l’autre. La réalité est cependant beaucoup plus complexe.
L’«axe iranien», souvent évoqué au cours des dernières années, n’est plus aujourd’hui en mesure d’agir comme un bloc cohérent et puissant. La dernière guerre a considérablement affaibli l’Iran sur les plans économique, militaire et politique, tout en réduisant une partie importante de ses capacités stratégiques. Les forces qui lui sont associées dans la région subissent elles aussi des pressions inédites. Le Hezbollah fait face à des défis internes et externes majeurs ; les Houthis sont confrontés à une pression militaire et politique croissante ; quant à l’Irak, il demeure loin d’avoir retrouvé une stabilité complète. Si cet accord est effectivement signé, il consacrerait moins l’ascension de l’influence iranienne qu’il n’organiserait une phase de repli tout en évitant un effondrement chaotique.
À l’inverse, le camp opposé ne peut pas davantage être décrit comme un axe homogène. Israël et les États du Golfe partagent certes une inquiétude commune face au comportement de l’Iran, mais leurs visions de l’avenir régional divergent largement. Les monarchies du Golfe privilégient la stabilité, le développement économique, l’attraction des investissements et l’évitement des conflits. Israël continue, quant à lui, de s’appuyer sur une doctrine de sécurité fondée sur les frappes préventives et l’élimination des menaces stratégiques potentielles. Les priorités de la Jordanie, de l’Égypte, des Émirats arabes unis ou du Qatar ne coïncident pas toujours avec celles d’Israël ni même avec celles de Washington.
Par conséquent, parler de deux blocs opposés peut s’avérer trompeur. Ce qui semble émerger est davantage un nouveau système de gestion du conflit qu’un système d’alliances rigides. Son objectif principal n’est ni l’unification des partenaires ni la disparition des divergences, mais l’établissement de limites à l’escalade afin d’éviter la répétition d’une guerre régionale comme celle que la région vient de connaître.
Les États arabes, principaux bénéficiaires
Le récent conflit a démontré la fragilité de la sécurité régionale lorsqu’une confrontation initialement limitée aux États-Unis, à Israël et à l’Iran s’est transformée en conflit multiforme impliquant les pays du Golfe, la Jordanie, le Liban, le Yémen, l’Irak ainsi que les voies maritimes internationales. Tous les acteurs ont compris que la poursuite d’une telle dynamique risquait de devenir politiquement, économiquement et militairement insoutenable.
Sous cet angle, l’accord ne vise pas à instaurer une paix globale mais plutôt à organiser la compétition entre les différentes puissances. Il s’apparente davantage à un nouvel ensemble de règles d’engagement qu’à un traité de paix au sens classique du terme. Son objectif premier est d’empêcher la prochaine guerre plutôt que d’en éliminer les causes profondes.
Les États du Golfe devraient être les principaux bénéficiaires de cette évolution. Ils se sont retrouvés au cœur des menaces lors de la dernière guerre, que ce soit par des attaques directes ou par les risques pesant sur leurs infrastructures énergétiques, hydrauliques, portuaires et aéroportuaires. Toute réduction durable du risque de confrontation militaire leur offrirait une opportunité précieuse de revenir à leurs priorités fondamentales: développement, modernisation et diversification économique.
Dans le même temps, l’accord semble refléter une conviction grandissante dans plusieurs capitales: le renversement du régime iranien n’était pas nécessairement la meilleure option. L’Iran n’est pas un petit État dont le système politique pourrait être remplacé facilement. Il s’agit d’un pays de plusieurs dizaines de millions d’habitants disposant d’institutions militaires et sécuritaires puissantes. Un effondrement brutal du régime aurait pu provoquer un chaos intérieur, des guerres civiles et des conflits régionaux dont les conséquences auraient été potentiellement plus graves que la situation actuelle. L’option du «containment» et de la régulation apparaît désormais plus acceptable que celle d’un effondrement complet.
Toutefois, la fin de la guerre ne signifie pas la fin de l’isolement de l’Iran. Même si l’accord parvient à instaurer une période d’accalmie, les relations entre Téhéran et son environnement arabe ne retrouveront pas rapidement leur normalité. La confiance, érodée par des décennies de tensions, de guerres et d’opérations militaires, nécessitera de longues années pour être reconstruite. L’Iran pourrait ainsi se retrouver dans une nouvelle équation: moins de confrontation militaire, mais sans véritable réintégration politique dans son environnement régional.
Un autre dossier, tout aussi important que les arrangements sécuritaires, pourrait émerger: celui des réparations et compensations. Les dommages causés aux individus, aux entreprises et aux institutions durant le conflit pourraient donner lieu à une vague de procédures judiciaires. Plusieurs avocats et experts juridiques étudient déjà la possibilité de réclamer des indemnisations à partir des avoirs et fonds iraniens gelés ou déposés aux États-Unis et dans d’autres pays occidentaux. Si cette dynamique se confirme, elle pourrait devenir l’un des dossiers les plus sensibles de l’après-guerre.
Le passage à l’entente politique sera long et semé d’obstacles
L’accord devra également répondre à des interrogations complexes concernant sa mise en œuvre. Inclura-t-il l’arrêt du soutien militaire aux groupes armés ? Israël pourra-t-il poursuivre ses opérations préventives contre le Hezbollah ou contre les positions iraniennes ? Comment réagir à une attaque menée par les Houthis ou par un autre acteur non étatique contre des navires ou des intérêts n’appartenant pas aux États signataires de l’accord ? Ces questions montrent que le passage de l’entente politique à son application concrète sera long et semé d’obstacles.
Le devenir du parapluie sécuritaire américain dans le Golfe constitue également l’une des principales interrogations soulevées par toute nouvelle architecture régionale. Depuis plusieurs décennies, la sécurité du Golfe repose sur un partenariat stratégique avec les États-Unis, considérés comme le principal garant de la stabilité régionale, de la liberté de navigation et de la protection des infrastructures vitales. Or, la dernière guerre a révélé les limites de ce modèle lorsque plusieurs États du Golfe se sont retrouvés exposés aux attaques malgré l’importante présence militaire américaine dans la région. Dès lors, tout futur accord américano-iranien sera évalué non seulement à l’aune de sa capacité à prévenir un nouveau conflit, mais également en fonction de sa capacité à préserver la crédibilité des engagements sécuritaires américains envers leurs partenaires du Golfe.
Il paraît peu probable que les États du Golfe acceptent un dispositif transformant les États-Unis d’allié stratégique en simple médiateur neutre entre les capitales arabes et Téhéran, ou offrant à l’Iran et à ses alliés des gains politiques et sécuritaires sans traitement des sources de menace qui affectent la région depuis des décennies. Les pays du Golfe soutiennent la stabilité et la fin des guerres, et pourraient en être les premiers bénéficiaires. Ils n’accepteront cependant pas que la paix serve de couverture à la consolidation de l’influence des milices armées ou à l’affaiblissement du principe de dissuasion qui constitue l’un des fondements de la sécurité régionale. Le succès de tout accord dépendra donc non seulement de sa capacité à faire taire les armes, mais aussi de sa faculté à rassurer les États du Golfe quant à la protection de leur sécurité, de leur souveraineté et de leurs intérêts stratégiques.
En définitive, la comparaison la plus pertinente n’est peut-être pas celle de la Guerre froide opposant deux blocs irréconciliables, mais plutôt celle du système d’équilibre européen du XIXe siècle, dans lequel les grandes puissances n’étaient ni totalement alliées ni totalement ennemies, mais s’entendaient sur certaines règles afin d’éviter l’effondrement de l’ordre régional et la transformation de la rivalité en guerre générale.
L’importance de cet accord ne réside donc pas dans la création de nouveaux axes géopolitiques, mais dans la possibilité qu’il ouvre d’une nouvelle phase de gestion du conflit au Moyen-Orient. Une phase où les divergences ne disparaissent pas et où les contradictions demeurent, mais où elles sont encadrées par des règles et des limites susceptibles d’empêcher la région de replonger dans une guerre à grande échelle. La question demeure néanmoins ouverte: ces équilibres fragiles pourront-ils résister à l’épreuve du temps, ou ne constituent-ils qu’une trêve temporaire avant une nouvelle séquence de tensions et de conflits?








