Il y a quelques jours, un lecteur m’a écrit après ma tribune sur l’ouverture de la route arctique. Sa question était simple, presque anodine : les Émiratis de DP World, ce géant portuaire de Dubaï, vont-ils s’intéresser aux infrastructures de ce nouvel axe du Nord ? J’ai commencé à chercher pour lui répondre. Et plus je cherchais, plus je comprenais que sa question, sous ses airs techniques, touchait un nerf que personne au Canada ne veut vraiment palper.
La réponse courte : DP World ne va pas s’y intéresser. Il y est déjà. Des deux côtés à la fois. Et c’est précisément ce grand écart qui devrait nous faire réfléchir.

Un pied à Moscou
Commençons par l’Est. Dès juillet 2021, DP World a signé un accord avec Rosatom, la corporation nucléaire d’État russe qui administre la route maritime du Nord, pour développer ensemble le transport de conteneurs à travers l’Arctique. En octobre 2023, les deux partenaires ont concrétisé : une coentreprise a été enregistrée à Moscou pour organiser ce transit. Et en mars dernier, il y a trois mois à peine ils ont annoncé vouloir bâtir ensemble un « géant logistique international », adossé au réseau mondial de DP World.
Pour saisir l’audace de ce positionnement, il faut mesurer le vide autour. Maersk, CMA CGM, Hapag-Lloyd : les plus grands transporteurs occidentaux se sont retirés de cette route, par crainte des sanctions, des coûts d’assurance, du risque de réputation. Même COSCO, le géant chinois, ne l’emprunte plus depuis 2022. Y opérer, c’est traiter directement avec Rosatom et s’exposer aux sanctions secondaires américaines. Presque tout le monde a reculé. DP World, lui, a avancé.
Ce choix n’est pas passé inaperçu. En juillet 2024, l’agence anticorruption ukrainienne a inscrit DP World sur sa liste des « sponsors internationaux de la guerre », citant sa coopération renforcée avec la Russie. Au Royaume-Uni, où l’entreprise exploite une zone franche stratégique sur la Tamise, des voix parlementaires réclament la rupture des liens. Le débat existe, ailleurs. Il n’a simplement pas encore traversé l’Atlantique.
Un pied à Contrecœur
Car pendant qu’il tisse à Moscou, DP World s’installe chez nous. L’entreprise exploite déjà cinq terminaux canadiens : Vancouver, Fraser Surrey, Nanaimo, Prince Rupert, Saint John. En janvier, elle a achevé la modernisation de Saint John, un chantier de 178 millions de dollars. Et le 10 avril dernier, elle a lancé la construction de son sixième : le terminal de Contrecœur, qu’elle exploitera pendant quarante ans, dans une coentreprise avec La Caisse de dépôt et placement du Québec. Autrement dit, avec l’épargne-retraite des Québécois.

Le terminal Centerm de Vancouver, exploité par DP World depuis 2006. Photo : Wikimedia Commons, CC BY-SA.
Une précision s’impose ici, car elle n’est pas anodine. On parle souvent du « terminal du Port de Montréal », parce que le projet est piloté par l’Administration portuaire de Montréal. Mais le terminal lui-même ne sera pas sur l’île de Montréal : il s’élève à Contrecœur, une municipalité de la Rive-Sud située une cinquantaine de kilomètres en aval, le long du Saint-Laurent. La nuance a son importance. Ce n’est pas le vieux port urbain qu’on confie à DP World ; c’est une porte d’eau profonde flambant neuve, pensée pour accueillir les plus grands porte-conteneurs, à l’entrée du corridor laurentien qui irrigue tout l’est du continent.
Prenons un instant pour laisser les deux images se superposer. À une extrémité de la route arctique, DP World bâtit l’avenir logistique de la Russie avec le bras d’une corporation d’État dont le Canada a sanctionné les filiales du complexe nucléaire militaire et plusieurs dirigeants. À l’autre extrémité, le même DP World bâtit, avec le capital public québécois, une porte d’entrée commerciale majeure du Canada sur quarante ans.
Je précise, parce que la rigueur l’exige : le Canada n’a pas sanctionné Rosatom dans son ensemble. Il a frappé le cœur dur — les entités liées à l’armement nucléaire, l’agence d’exportation de technologie atomique, des membres de ses conseils de direction. La branche logistique, celle qui s’associe à Dubaï, échappe encore à la liste. La ligne de faille ne sépare pas le Canada de Rosatom ; elle traverse Rosatom lui-même. Et DP World a posé chaque pied de part et d’autre de cette ligne.
La stratégie des détroits, appliquée à la glace
Ce comportement n’a rien d’incohérent. Il est même parfaitement logique pour Dubaï. Les Émirats ont bâti leur puissance sur une idée : ne jamais dépendre d’un seul détroit, d’un seul allié, d’une seule route. Se rendre indispensables à tous les camps, pour n’être à la merci d’aucun. Partenaire de Rosatom sur la route russe, partenaire du capital québécois sur la façade atlantique canadienne : quelle que soit la route arctique qui finira par s’imposer celle de Sibérie aujourd’hui, ou le passage du Nord-Ouest canadien demain Dubaï touchera le péage. C’est un pari sans perdant, rendu possible par une position rare : assez proche de l’Occident pour opérer en Amérique du Nord, assez neutre pour serrer la main de Moscou.
Pour être juste, DP World se défend de toute ambiguïté. L’entreprise affirme n’avoir pas d’« opérations actives » en Russie et se dit concentrée sur la fluidité du commerce mondial. C’est une réponse recevable ; les accords signés ne sont pas tous des opérations en cours. Mais un signataire n’est pas un inconnu de passage, et la question demeure : peut-on développer la route logistique d’un adversaire stratégique et opérer les portes commerciales de son rival, sans qu’aucune des deux parties n’ait à s’en expliquer ?
Ce que le Canada devrait se demander
Alors, positif ou négatif pour le Canada, cette présence émiratie ? Honnêtement, les deux — et c’est pour cela qu’elle mérite mieux qu’un communiqué de bienvenue.
Le positif est réel, tangible, chiffrable. Des milliards investis, des milliers d’emplois pendant la construction de Contrecœur, une capacité portuaire accrue de soixante pour cent à l’Est, exactement la diversification commerciale que réclame le gouvernement Carney face à l’imprévisibilité américaine. Un opérateur de classe mondiale qui mise sur le Canada, c’est une bonne nouvelle économique. Il serait malhonnête de le nier.
Le négatif est plus discret, mais plus profond, et le voici sans détour : on ne peut pas revendiquer haut et fort sa souveraineté dans l’Arctique — quarante milliards annoncés, « nous assumons l’entière responsabilité de notre sécurité », un port en eau profonde à bâtir à Grays Bay — tout en confiant les clés de ses infrastructures commerciales à l’opérateur qui tient l’autre bout de la route polaire avec le partenaire russe qu’on prétend contenir. La souveraineté ne se découpe pas en tranches. Elle ne peut pas être farouche au Nord et distraite sur le Saint-Laurent.
Et voici la question que personne à Ottawa n’a encore posée à voix haute, celle que mon lecteur a effleurée sans le savoir. Le jour où le Canada cherchera un opérateur pour son futur port arctique de Grays Bay, DP World sera un candidat naturel : il a l’expérience polaire, six terminaux canadiens, le capital de La Caisse à ses côtés. Le Canada confiera-t-il alors sa porte arctique — le symbole même de la souveraineté qu’il proclame — à l’entreprise qui bâtit la route arctique de la Russie ? Et s’il refuse, sur quel principe, quand il l’a déjà accueillie de Vancouver à Contrecœur, d’un océan à l’autre ?
Je n’ai pas la réponse. Mais je sais qu’une souveraineté qui ne se pose pas la question ne la mérite pas longtemps. Dans mon métier, on apprend vite une chose : ce n’est jamais le partenaire qui vous trahit qui fait le plus de dégâts. C’est celui dont on n’a jamais voulu examiner les autres amitiés.
Didier Aubrais est Président-Fondateur du Groupe DA Détection-Action, cabinet d’intelligence économique et d’enquêtes spécialisées (Laval, Québec — Genève), et Président fondateur du Cercle Canadien Francophone d’Analyse Géostratégique (CCFAG).
Sources et références
1. Gcaptain / Reuters — « Russia’s Rosatom and DP World Team Up to Develop Arctic Shipping Route », juillet 2021. Accord initial DP World–Rosatom pour développer le transport conteneurisé sur la route maritime du Nord ; engagement d’investissement de 2 milliards $ avec le fonds russe RDIF ; « Northern Transit Corridor ».
https://gcaptain.com/russias-rosatom-and-dp-world-team-up-to-develop-arctic-shipping-route
2. Énergies de la Mer / Reuters / Interfax — « DP World et Rosatom concrétisent leur accord pour la route de l’Arctique », octobre 2023. Création de la coentreprise International Container Logistics, enregistrée à Moscou, pour le transit de conteneurs sur la NSR.
3. Infomédiaire — « Russie : Rosatom et DP World veulent créer un géant logistique international », mars 2026. Projet d’entreprise logistique commune adossée au réseau de DP World (plus de 60 terminaux, capacité dépassant 90 millions d’EVP) ; contrôle émirati de DP World.
Source : infomediaire.net (Rosatom et DP World, mars 2026
4. The Diplomat — « Asia Is Racing to the Arctic, But It’s Not Easy », juillet 2026. Retrait de Maersk, CMA CGM, Hapag-Lloyd et COSCO de la NSR par crainte des sanctions ; Sealegend Shipping et New New Shipping comme principaux opérateurs non russes (14 voyages conteneurisés en 2025) ; accords Rosatom–DP World et Rosatom–Inde ; Allianz Commercial (Safety and Shipping Review 2026) sur les risques.
https://thediplomat.com/2026/07/asia-is-racing-to-the-arctic-but-its-not-easy
5. Democracy for Sale / KSE Institute — « Starmer urged to cut ties with P&O Ferries owner over links to Russia », octobre 2024. Inscription de DP World par l’agence anticorruption ukrainienne (NACP) sur la liste des « sponsors internationaux de la guerre » (juillet 2024) ; débat britannique sur le Thames Freeport ; position de DP World (« pas d’opérations actives » en Russie).
6. RazomUA Media — « DP World and Rosatom: joint venture gives Russia access to global port network », avril 2026. Analyse des risques de contournement de sanctions ; sortie de DP World du terminal ukrainien « Yuzhny » (mars 2026, vendu à TIS) ; réseau de plus de 78 terminaux dans 45 pays, ~10 % du fret mondial.
7. Affaires mondiales Canada — « Le Canada annonce des sanctions supplémentaires contre les secteurs militaire et nucléaire de la Russie », 23 août 2023. Sanctions contre 4 individus et 29 entités, dont des filiales de Rosatom (complexe d’armement nucléaire, agence d’exportation de technologie nucléaire) ; membres des conseils de surveillance et de direction de Rosatom déjà listés antérieurement.
8. Gazette du Canada, Partie 2 — Règlement modifiant le Règlement sur les mesures économiques spéciales (Russie), mars 2026. Depuis 2014, plus de 3 300 individus et entités sanctionnés (Russie, Bélarus, Ukraine, Moldavie) ; plus de 400 navires listés ; ajout de 100 navires de la « flotte fantôme ».
https://gazette.gc.ca/rp-pr/p2/2026/2026-03-11/html/sor-dors30-eng.html
9. DP World Marks New Milestone in Canada (GlobeNewswire) — « Contrecoeur Expansion Groundbreaking », 10 avril 2026. Début de la construction du terminal de Contrecœur (Port de Montréal) ; +1,15 million d’EVP (~60 % de capacité additionnelle) ; sixième terminal canadien de DP World ; coentreprise avec La Caisse.
10. FreightWaves — « Canada port, DP World complete $178M modernization », 14 janvier 2026. Achèvement du projet de modernisation de la façade ouest du port de Saint John (178 M$, dont plus de 54 M$ de DP World, 2022–2025) ; Fonds des corridors de diversification commerciale du Canada (3,6 G$).
https://www.freightwaves.com/news/canada-port-dp-world-complete-178m-modernization
11. High North News / Bellona — « Russia’s Arctic Shipping Route Turns Into « Dark Fleet » Corridor », décembre 2025. Une centaine de navires sous sanctions sur la NSR ; changements de pavillon répétés et coupures d’AIS ; Rosatom a cessé de publier les positions des navires et le bilan des incidents.
12. Port de Montréal — Communiqué, « DP World in Canada and the MPA Sign Joint Development Agreement », septembre 2025. Structure du projet Contrecœur ; DP World responsable des travaux terrestres et de l’exploitation pour 40 ans ; mise en service prévue en 2030 ; angle « souveraineté économique canadienne » cité par l’Administration portuaire.https://www.port-montreal.com/en/the-port-of-montreal/news/news/press-release/dp-world-en



