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Pendant que le monde regarde Ormuz, la route du Nord s’ouvre

Par Didier Aubrais

Lundi dernier, le premier ministre canadien s’est rendu à Kuujjuaq, un village de trois mille habitants au nord du Québec, accompagné de six de ses ministres. Six. Pour rencontrer les dirigeants inuits et parler souveraineté, sécurité, défense. L’événement a eu droit à quelques dépêches, puis le monde est retourné regarder Ormuz, la mer Rouge, Téhéran. C’est une erreur. Et je voudrais expliquer pourquoi, parce que ce qui se joue dans le Grand Nord en ce moment même est probablement le déplacement stratégique le plus important — et le moins commenté — de la décennie.

Un navire que personne n’a vu passer

L’Istanbul Bridge au terminal Baltic Hub de Gdansk, le 19 octobre 2025, au terme de sa traversée inaugurale de l’Arctique — 26 jours depuis Ningbo.

Remontons à septembre dernier. Un porte-conteneurs de trois cents mètres, l’Istanbul Bridge, quitte le port chinois de Ningbo avec près de cinq mille conteneurs de panneaux solaires, de batteries et de colis du commerce en ligne. Vingt jours plus tard, il accoste à Felixstowe, en Angleterre. Puis Hambourg. Puis Gdansk. Vingt jours, là où le canal de Suez en demande quarante et le cap de Bonne-Espérance cinquante. Il est passé par le nord — le long des côtes sibériennes, par cette «route de la soie polaire» que Pékin a inscrite dans ses plans dès 2018.

Ce n’était pas une expérience. C’était l’inauguration d’une ligne commerciale, baptisée «ArcticExpress». Et voici le détail qui devrait vous faire lever les yeux de votre journal: le service régulier — hebdomadaire ou bimensuel — démarre cet été. Celui-ci. Pendant que vous lisez ces lignes, la première saison commerciale régulière de l’histoire de l’Arctique est en train de s’ouvrir.

Les crises du Sud financent la route du Nord

Il y a un lien que je n’ai lu nulle part, et qui me semble pourtant sauter aux yeux: chaque missile tiré en mer Rouge, chaque tension dans le détroit d’Ormuz, chaque semaine de détour par le cap de Bonne-Espérance rend la route polaire plus rentable. Les crises que le monde entier regarde sont le meilleur agent commercial de la route que personne ne regarde. Pékin n’a même pas besoin de le dire: les assureurs maritimes et les chargeurs font le calcul tout seuls.

J’ai passé ma carrière à observer comment s’installent les positions d’influence, et je reconnais ici une méthode que je connais bien. On ne conquiert pas l’Arctique avec des navires de guerre. On y entre par le commerce, la science, l’investissement. Une station de recherche en Islande. Des participations dans des ports. Des campagnes de cartographie des fonds marins. Des prêts. Chaque pièce est civile, légitime, défendable. C’est l’ensemble qui dessine autre chose — une infrastructure qui sert le commerce aujourd’hui et servira ce qu’on voudra demain. La Chine se déclare d’ailleurs elle-même «État quasi arctique», formule remarquable pour un pays dont le port le plus septentrional se trouve à la latitude de Naples.

Et derrière la Chine, la Russie, qui contrôle la route et possède plus de la moitié de la flotte mondiale de brise-glaces, dont onze à propulsion nucléaire. Le Canada, lui, attend encore la livraison des siens.

Le paradoxe américain

Voici maintenant le plus étrange. Le passage du Nord-Ouest — la version canadienne de cette route, à travers notre archipel arctique — est revendiqué par Ottawa comme eaux intérieures depuis toujours. Washington, elle, soutient qu’il s’agit d’un détroit international, ouvert à tous. Les deux alliés avaient appris à vivre avec ce désaccord grâce à un accord de coopération signé en 1988. Cet accord semble aujourd’hui écarté, et l’administration américaine parle d’envoyer un navire de guerre dans le passage sans autorisation canadienne.

Prenez une seconde pour mesurer l’absurdité stratégique: si Washington obtenait gain de cause et que le passage devenait juridiquement un détroit international, qui en profiterait? Pas les États-Unis, qui y naviguent déjà. Les navires chinois et russes, qui obtiendraient un droit de passage opposable dans l’arrière-cour de l’Amérique du Nord. Au nom de la fermeté, on ouvrirait la porte à ceux qu’on prétend contenir. Dans mon métier, on appelle ça un autobut.

Quarante milliards que personne n’a expliqués

Les deux routes de l’Arctique : la Route maritime du Nord, empruntée par l‘« Arctic Express » chinois, et le passage du Nord-Ouest canadien. Carte : Groupe DA, 2026.

C’est dans ce contexte — et seulement dans ce contexte — que les décisions canadiennes récentes prennent leur sens. En mars, à Yellowknife, Mark Carney a annoncé un plan de plus de quarante milliards de dollars pour l’Arctique, dont trente-deux milliards pour des bases avancées, avec cette phrase : « Le Canada assume l’entière responsabilité de la défense de sa souveraineté dans l’Arctique. » Il a soumis à l’approbation accélérée un port en eau profonde sur l’océan Arctique, à Grays Bay, et un corridor routier de quatre cents kilomètres pour l’atteindre. Puis il s’est envolé pour la Norvège, observer les exercices de l’OTAN et rencontrer les pays nordiques. Yellowknife, Oslo, Kuujjuaq : le triangle n’est pas un hasard.

Les médias ont couvert ces annonces comme des dépenses militaires de plus. Presque personne n’a fait le lien avec le porte-conteneurs de Ningbo. C’est pourtant la même histoire : un pays qui comprend que sa façade nord — quarante pour cent de son territoire, les trois quarts de son littoral — cesse d’être un mur de glace pour devenir une avenue. Et qu’une avenue sans surveillance appartient à celui qui la fréquente.

Ce que l’Europe devrait comprendre

Le lecteur européen pourrait croire ce dossier lointain. Il ne l’est pas: l’Europe est le terminus de cette route. Rotterdam, Hambourg, Gdansk deviennent les gares d’arrivée d’un réseau pensé, financé et cadencé ailleurs. Le Parlement européen l’a compris à sa manière, en votant en novembre dernier la révision d’une stratégie arctique jugée dépassée. Mais entre une résolution parlementaire et cinq mille conteneurs qui accostent, il y a la différence entre regarder et agir.

Le Grand Nord fond, s’ouvre et se peuple d’intérêts. Ceux qui attendent que ce dossier fasse la une pour s’y intéresser découvriront qu’entre-temps, les positions auront été prises — les ports, les corridors, les contrats, les précédents juridiques. Dans le Grand Nord comme ailleurs, la géographie n’attend pas les distraits.

On regarde tous Ormuz. Il faudrait aussi regarder la glace. C’est là que le monde de demain est en train de se dessiner — et il avance, lui, à quinze nœuds.

Didier Aubrais est Président-Fondateur du Groupe DA Détection-Action, cabinet d’intelligence économique et d’enquêtes spécialisées (Laval, Québec — Genève), et Président du Cercle Canadien Francophone d’Analyse Géostratégique (CCFAG).

Sources et références

1. La Presse — «Mark Carney rencontre des dirigeants inuits à Kuujjuaq», 30 juin 2026. Réunion du Comité de partenariat entre les Inuits et la Couronne avec six ministres; souveraineté arctique, sécurité et défense à l’ordre du jour; déclaration « Nous assumons l’entière responsabilité de notre sécurité et de notre souveraineté dans l’Arctique ».

2. RTBF — «L’Arctique, la nouvelle route maritime entre la Chine et l’Europ», octobre 2025. Voyage inaugural de l’Istanbul Bridge (Ningbo → Felixstowe en 18-20 jours vs 40 jours via Suez); projet de ligne régulière « Arctic Express »; lien avec les attaques en mer Rouge.

3. Mer et Marine — «Un porte-conteneurs a ouvert une nouvelle ligne entre la Chine et l’Europe via l’Arctique», octobre 2025. Détails techniques : 4 843 EVP, 20 jours pour 7 850 milles, sans escorte de brise-glace; escales Felixstowe, Hambourg; première ligne régulière saisonnière Chine-Europe via la Route maritime du Nord.

4. Global Times / Xinhua — «China-Europe Arctic route to enter regular summer operation in 2026», octobre 2025. 4 890 conteneurs (modules photovoltaïques, stockage d’énergie, e-commerce); plan de liaisons régulières hebdomadaires ou bimensuelles dès 2026, avec objectif de navigation à l’année.

5. France-Soir — «Arctic Express : quand un porte-conteneurs chinois traverse l’Arctique», octobre 2025. Flotte russe de brise-glaces : plus de 50 % de la flotte mondiale, 11 brise-glaces nucléaires, 40 diesel-électriques, 4 nucléaires en construction.

6. Policy Options / IRPP — «Arctique: pourquoi Washington soutient-il les intérêts chinois?», février 2026. Analyse du paradoxe juridique américain : la position « détroit international » sur le passage du Nord-Ouest avantage objectivement la Chine; transits non autorisés de 1969, 1985 et 2005; accord de coopération arctique de 1988.

7. Radio-Canada (OHdio) — «La lutte du Canada pour la souveraineté sur les eaux arctiques», 2026. L’Accord de coopération dans l’Arctique de 1988 écarté par l’administration Trump; projet américain d’envoyer un navire de guerre dans le passage du Nord-Ouest.

8. Association canadienne pour l’OTAN — «La souveraineté canadienne à l’épreuve du Passage du Nord-Ouest», avril 2026. Trafic maritime dans l’Arctique canadien presque triplé en 25 ans; risque d’internationalisation de facto; Arctique = 40 % du territoire canadien; réserves estimées (USGS : 13 % du pétrole et 30 % du gaz non découverts mondiaux).

9. Cabinet du premier ministre du Canada — Communiqué, 12 mars 2026 : « Le premier ministre Carney annonce un nouveau plan ambitieux pour défendre, développer et transformer le Nord ». Plan de plus de 40 milliards $ (dont 35 milliards pour l’Arctique); 32 milliards pour les emplacements avancés de Yellowknife, Inuvik, Iqaluit et Goose Bay; Fonds d’infrastructure pour l’Arctique (1 milliard $).

https://www.pm.gc.ca/fr/nouvelles/communiques/2026/03/12/premier-ministre-carney-annonce-nouveau-plan-ambitieux-defendre

10. La Presse — « Défense de l’Arctique : Mark Carney annonce des investissements de 32 milliards », 12 mars 2026. Annonce à Yellowknife avant départ pour la Norvège (exercices Cold Response de l’OTAN, sommet du Conseil nordique-canadien); projets soumis au Bureau des grands projets : port en eau profonde de Grays Bay, Corridor économique et de sécurité de l’Arctique (400 km).

https://www.lapresse.ca/actualites/politique/2026-03-12/defense-de-l-arctique/mark-carney-annonce-des-investissements-de-32-milliards.php

11. Le Taurillon — « Quand les Nouvelles Routes de la Soie investissent l’Arctique », mars 2026. Route de la soie polaire dans la stratégie chinoise depuis 2018; méthodes d’investissement, transferts de technologie et prêts; Observatoire scientifique arctique sino-islandais; vote du Parlement européen (novembre 2025) demandant la révision de la stratégie arctique de l’UE.

https://www.taurillon.org/quand-les-nouvelles-routes-de-la-soie-investissent-l-arctique?lang=fr

12. Affaires mondiales Canada — « La Politique étrangère du Canada pour l’Arctique » (2024, consultée 2026). Position juridique canadienne (eaux intérieures aux termes d’un titre historique); acquisition de 8 brise-glaces dont 2 polaires; jusqu’à 12 sous-marins capables de naviguer sous la glace.

https://international.canada.ca/fr/affaires-mondiales/organisation/rapports/politique-arctique-2024
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