
La milice paramilitaire des Forces de Soutien Rapide (FSR) à El Fasher, après la prise de la ville en 2025.
Depuis le 15 avril 2023, un conflit armé oppose l’armée régulière des Forces Armées Soudanaises (SAF) sous commandement du Général Abdel Fattah al Burhan (depuis le Putsch d’octobre 2021) à une milice paramilitaire les Forces de Soutien Rapide (FSR). Celle-ci est formée de milices Janjawides, responsables de crimes de guerre lors de la guerre au Darfour depuis 2003, selon Human Rights Watch. Elle est dirigée par le Général Mohamed Hamdan Dagalo. La milice FSR est un mélange de combattants arabes soudanais et d’étrangers de pays voisins, principalement le Tchad et la Libye. La première apparition des Janjawides remonte à l’année 1988, après la victoire du Président Tchadien Hissène Habré, soutenu par la France et les États-Unis contre l’armée Libyenne qui a mis fin aux visées territoriales de la Libye et repoussé cette milice armée vers le Darfour.
UNE BREVE HISTOIRE DU SOUDAN La nation soudanaise contemporaine s’est lentement constituée au cours des siècles par la convergence de séries entremêlées de facteurs externes et internes, relevant tout à la fois de la géographie, de la population et de l’histoire de la région. Les recherches anthropologiques et archéologiques indiquent qu’au cours de la période prédynastique, la Haute Égypte de Nagada et la Nubie étaient ethniquement et culturellement presque identiques, et qu’elles ont donc développé simultanément des systèmes de royauté pharaonique vers 3300 avant J-C.
L’historienne Grandin Nicole nous décrit la complexité des rapports des peuplements de la région du Soudan entre eux et avec le voisinage proche, qui sont toujours d’actualité : « Jusque dans la plus lointaine antiquité, cette histoire apparaît comme liée plus ou moins à l’histoire politique de la vaste région formée par tout le Nord-Est de l’Afrique et la péninsule arabique. Mais elle est surtout liée, de façon privilégiée, à l’histoire de l’Égypte depuis les temps pharaoniques, par la vertu du Nil et d’une continuité écologique[…]La vallée du Nil concentre toute la vie économique de la région et le fleuve constitue la seule source de vie […]Le Nil a en effet été à la fois le principal agent physique des rapports qui se sont établis, au-delà de la zone frontalière, entre le Nord et le Sud du Soudan, et la motivation profonde, sur le double plan du réel et du mythique, qui a déterminé la création de ces rapports ».(Grandin,1982).
Après des vagues de colonisation chrétienne, islamique, puis britannique, un condominium anglo-égyptien a été établi en 1899 au Soudan. Un statut juridique hybride et inédit. En 1951, le roi Farouk prend le titre de roi d’Égypte et du Soudan, et il signe un traité anglo-égyptien en 1953 reconnaissant le droit du Soudan à l’autodétermination. Depuis son indépendance du condominium anglo-égyptien le 1er janvier 1956, le Soudan a connu une succession de coups d’État militaires, et de guerres civiles. Il faut savoir qu’avant même la proclamation officielle de l’indépendance, les affrontements opposaient les forces gouvernementales aux rebelles du sud, qui réclamaient l’autonomie, et à des groupes nomades armés. L’indépendance a donc marqué la fin de la domination coloniale, mais a ouvert une période d’instabilité politique durable. Les premières et secondes guerres civiles soudanaises, ainsi que le conflit du Darfour, ont détruit l’espérance de voir renaître un jour une gouvernance civile responsable.
Lors de l’insurrection de 2003 menée par l’Armée de libération du Darfour et le Mouvement pour la justice et l’égalité, le gouvernement soudanais a eu recours aux milices janjawides sur le théâtre de guerre, s’appuyant sur cette organisation pour assurer sa force de répression. À la destitution du Président soudanais Omar el Bechir et son emprisonnement le 11 avril 2019, cette milice est devenue la principale opposition à l’armée régulière. En réalité, le Centre Africain d’Études Stratégiques (CAES) estime à plusieurs dizaines le nombre de groupes actifs dans le conflit. Composées de forces militaires et paramilitaires, de milices tribales, de brigades islamistes, de groupes d’autodéfense communautaires, de bandes criminelles et de mercenaires étrangers, ces forces armées présentent une grande diversité de motivations, de chaînes de commandement, de structures organisationnelles et de formations (CAES, 2026). Cela ne facilite guère la tâche des forces de l’Armée Soudanaise pour maîtriser la sécurité nationale dans un environnement de guerre par procuration.
Les Émirats et le cartel de l’or

Avant même le début de la guerre civile en 2023, les principaux belligérants au Soudan, les Forces Armées Soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR), se disputaient les ressources naturelles du pays. Le contrôle des gisements d’or et la gestion de la contrebande sont les principaux moteurs du conflit. L’exploitation minière artisanale de l’or représente la majeure partie de la production aurifère du Soudan, dont la plus grande partie est exportée vers les Émirats arabes unis, soit directement, soit indirectement via des pays voisins comme le Tchad, l’Égypte, l’Érythrée et le Soudan du Sud. Les Émirats arabes unis et l’Égypte exercent une influence considérable et soutiennent les camps opposés au conflit (Soliman et Baldo, 2025).
« Selon la Banque centrale du Soudan, les Émirats auraient absorbé près de 90 % des exportations officielles d’or soudanais durant le premier semestre 2025. À l’échelle du continent, l’ONG Swissaid évalue à près de 30 milliards de dollars une valeur de l’or artisanal non déclaré qui rejoindrait chaque année Dubaï […] Ce transfert de fonds volés ne constitue pas un cas isolé. Une organisation américaine The Sentryavait révélé en octobre 2025 l’existence d’un ensemble d’entreprises basées à Dubaï, utilisées pour convertir l’or du conflit en liquidités au profit de financiers proches des FSR. Ce réseau serait piloté par un chef paramilitaire Mohamed Dagalo, dit « Hemedti », qui aurait bâti autour du commerce aurifère un empire s’étendant à l’élevage, la construction et le secteur bancaire » (Hessoun, 2026).
Une guerre par procuration
Les affrontements depuis avril 2023 ont provoqué la famine au nord Darfour et au Kordofan avec 34 millions de personnes dans le besoin d’aide humanitaire et 13,5 millions de personnes déplacées selon les estimations de l’Organisation des Nations Unies au 15 juillet 2026 (ONU, 2026). Les deux parties en conflit reçoivent chacune des soutiens d’acteurs étrangers : l’Arabie Saoudite, l’Égypte et la Turquie pour les FAS, et les Émirats Arabes Unis et Israël pour les FSR. Ce qui entretient et complique le conflit en mettant en difficulté les tentatives de médiation.
Le 6 juillet 2026, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a condamné fermement le siège et l’offensive des FSR à El Obeid par des frappes de drones contre des infrastructures civiles, et surtout les violences sexuelles utilisées comme armes de guerre, ainsi que l’utilisation de la famine comme méthode de combat (ONU-Conseil des droits de l’homme, 2026). Les États-Unis n’ont jamais dénoncé publiquement le rôle des Émirats Arabes Unis dans le financement de l’armement des FSR et surtout son installation d’une base logistique en Ethiopie, à proximité du principal barrage hydro-électrique de Roseires au sud-est du Soudan.
Cependant, ils ont condamné l’intervention étrangère sans nommer les pays concernés. La tentative de Washington de trouver une issue au conflit soudanais menée par l’envoyé spécial des États-Unis, Mossad Boulos, depuis 2023 semble être irréaliste. Et curieusement, on ne retrouve pas la milice des FSR dans le rapport sur le terrorisme de 2024 publié par les Etats-Unis, malgré les multiples condamnations des organisations affiliées à l’ONU (US Department of State, 2026).
Le 12 août 2026, la milice des FSR déclare avoir pris le contrôle de la ville de Geissan, dans l’État du Nil bleu au sud-est du Soudan, à la frontière de l’Éthiopie. Il est clair qu’elle cherche à reprendre l’initiative dans le Nil bleu après le dernier revers essuyé au Kordofan et au Darfour (RFI, 2026).
Certaines prises de positions divergentes des Émirats Arabes Unis laisse à penser qu’une nouvelle voie politique au niveau du Moyen-Orient s’est érigée à contre-courant des pays de cette région, et ne correspond pas aux lignes directrices de la Ligue des États Arabes, de l’Organisation de la Conférence Islamique et du Conseil de Coopération du Golfe. Il s’agit d’un axe de la fragmentation selon l’Arabie Saoudite. On peut citer le soutien des EAU au Conseil de transition du Sud Yémen depuis sa création en 2017, le rétablissement des relations diplomatiques avec l’ancien gouvernement syrien de Bachar al-Assad en 2018, son adhésion aux accords d’Abraham en 2020, son soutien aux Forces de soutien rapide FSR au Soudan en 2023, son retrait de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole en 2026, et son projet de construction d’une base militaire secrète au Somaliland pour Israël et les États-Unis à Berbera, révélé par le quotidien Le Monde du 7 juillet 2026 .
« Du Yémen à la Somalie et au Soudan, Riyad accuse Abou Dhabi de poursuivre une stratégie de fragmentation, en soutenant la formation de groupes paramilitaires qui minent l’unité des États et la stabilité régionale. Les Émirats parrainent le mouvement séparatiste dans le sud du Yémen, la force paramilitaire du général Mohammed Hamdan Daglo, dit « Hemetti », au Soudan ou encore le territoire séparatiste du Somaliland » (Sallon, 2026).
Perspectives incertaines et aspirations à la résolution du conflit
Les décideurs américains et européens doivent désormais prendre en compte que la politique du Golfe est marquée par une compétition entre deux approches différentes à Riyad et Abou Dhabi. L’avenir géopolitique régional se façonnera à travers les interactions entre l’activisme préventif émirati et le processus de désescalade saoudien. Laquelle des deux stratégies s’avérera la plus durable face aux pressions économiques, sécuritaires et internationales persistantes ? La question reste posée. Gérer cette réalité, plutôt que supposer une convergence, constitue désormais un défi analytique et opérationnel capital pour ceux qui s’intéressent à la sécurité du Golfe, aux marchés énergétiques et à la stabilité régionale (Hellyer, 2026).
Les États voisins du Soudan et ceux de la région au sens large feront toujours partie de son avenir, et l’exploitation des richesses minières, notamment l’or, restera la braise alimentant l’insécurité du Soudan. Cependant, ces dynamiques et rivalités régionales peuvent être réduites par l’application d’une politique sécuritaire et humanitaire de l’ONU, associant à la fois une médiation internationale et une présence de polices de maintien de la paix.
La régionalisation des opérations de paix, l’hybridation des acteurs, et la transformation de l’ONU en instance de coordination et de soutien risquent de créer un vide sécuritaire si la reconfiguration de la mise en œuvre des missions de maintien de paix de l’ONU ne repose pas sur des processus crédibles et adaptés (Liégeois, 2026).
Il apparaît de plus en plus évident que les convoitises de l’Égypte et des Émirats arabes unis au Soudan conduiront à la fragmentation du Soudan après la première scission Nord-Sud du 9 juillet 2011, et à plus de crimes de guerre. La mission la plus cruciale pour la diplomatie est de veiller à ce que la communauté internationale puisse s’impliquer avec l’Union Africaine de manière plus cohérente dans la mise en œuvre des processus onusiens de résolution pacifique des conflits. Ceci afin de permettre aux populations civiles de cette région du monde de vivre en dehors des violences financées par certaines puissances étatiques et à l’État du Soudan de mettre fin aux activités de la criminalité en bande organisée.







