
Un conteneur de transport renfermant du cobalt 60, récupéré lors de l’arrêt de l’unité 8, est entreposé dans la piscine secondaire de combustible irradié. Photo Nordion.
Seize milliards de dispositifs médicaux américains passent chaque année par quelques réacteurs ontariens. Personne n’en parle — et c’est le second angle mort qui devrait inquiéter Ottawa. On mesure le rapport de force canado-américain en acier, en aluminium, en bois d’œuvre et en pétrole. On compte les milliards d’exportations menacées. On oublie une dépendance d’un autre ordre : sans un isotope produit dans une poignée de réacteurs canadiens, une grande partie du matériel médical stérile utilisé dans les hôpitaux américains ne serait pas stérile. Le Canada détient là un point de passage obligé. Il ne l’a jamais compté — et il est en train, sans l’avoir décidé, de le laisser filer.
Depuis la rupture des négociations commerciales, le 21 août, et l’entrée en vigueur de droits de douane américains de 50 %, le Canada cherche ses moyens de pression. L’inventaire qu’on en dresse se répète sans varier : l’électricité, la potasse, l’uranium, le pétrole lourd des raffineries du Midwest. Ce sont des leviers réels. Ils sont aussi abondamment discutés, ce qui signifie qu’ils sont anticipés. Il en existe un autre, que ni Ottawa ni Washington ne mentionnent jamais dans leurs communiqués, et qui n’apparaît dans aucune analyse du rapport de force. Il tient dans un mot que les diplomates n’emploient pas : le cobalt 60.
Seize milliards d’objets
Le cobalt 60 est un radio-isotope. Son rayonnement gamma sert à trois choses : stériliser du matériel médical à usage unique, traiter certains cancers par radiochirurgie, et assainir des aliments. La première application est massive. Selon les industriels du secteur, le cobalt 60 stérilise chaque année plus de seize milliards de dispositifs médicaux à usage unique aux États-Unis, et environ 40 % de tous les dispositifs jetables produits dans le monde. Gants, seringues, blouses, cathéters, implants, champs opératoires : l’inventaire ordinaire d’un bloc opératoire.
La seconde application est plus étroite mais non moins sensible. Le cobalt 60 dit à haute activité spécifique alimente le Gamma Knife, appareil de radiochirurgie stéréotaxique utilisé contre les tumeurs cérébrales complexes. Or ce matériau ne s’achète pas sur un marché mondial fluide. Il se fabrique dans des réacteurs nucléaires, et pas dans n’importe lesquels.
Une chaîne courte, précise, et presque entièrement canadienne
Le procédé est ancien et remarquablement peu redondant. Des barres de cobalt 59 — l’isotope stable, banal, extrait comme métal ordinaire — sont chargées dans des porte-échantillons fabriqués par Cameco Fuel Manufacturing, à Cobourg, en Ontario. Ces barres sont ensuite insérées dans des réacteurs CANDU à eau lourde, où elles séjournent entre vingt-quatre et trente mois, parfois jusqu’à trois ans, pendant que le réacteur produit normalement son électricité. Elles en ressortent transformées en cobalt 60.
Les réacteurs concernés sont ceux de Bruce Power, dans le comté de Bruce, et ceux d’Ontario Power Generation à Darlington et à Pickering. Le matériau irradié est ensuite acheminé vers une installation de Nordion, à Ottawa, où il est transformé en sources scellées, puis expédié dans plus de quarante pays.
La concentration de cette chaîne est l’élément décisif. L’Association mondiale du nucléaire estime que la quasi-totalité de l’approvisionnement mondial destiné à un usage médical et à la stérilisation provient de réacteurs CANDU — une technologie canadienne, exploitée principalement au Canada, et par ailleurs en Argentine, en Chine, en Inde, en Corée du Sud et en Roumanie.
Entre le geste chirurgical pratiqué à Boston et une barre de métal glissée dans un réacteur du sud de l’Ontario, il n’y a que vingt-quatre mois et très peu d’intermédiaires.
Sur les chiffres
Les sources divergent sur la part canadienne, et il faut le dire. L’Association nucléaire canadienne, organisme de représentation de l’industrie, avance que plus de 70 % de l’approvisionnement mondial est produit dans des centrales canadiennes et que le Canada en raffine plus de 90 %. World Nuclear News, plus prudent, évoque environ la moitié de l’approvisionnement mondial d’origine canadienne. L’écart tient probablement à la distinction entre production brute et raffinage, et au fait que le premier chiffre émane d’un acteur intéressé. Retenons la fourchette basse : même à 50 %, aucune autre source ne peut absorber un arrêt canadien à court terme, puisque l’irradiation elle-même demande deux à trois ans.
Le second angle mort : nous tenons les réacteurs, pas le carnet de commandes
Ici s’ouvre la partie de l’analyse qui devrait retenir l’attention d’Ottawa, et qui n’a, à ma connaissance, jamais été formulée publiquement. Nordion, l’entreprise ottavienne qui transforme et distribue ce cobalt 60, est une filiale du groupe Sotera Health — un groupe américain, coté aux États-Unis. Nordion (Canada) Inc. est canadienne par son adresse, ses installations et ses employés. Elle ne l’est pas par son actionnariat de contrôle. La distinction n’est pas théorique. Elle sépare deux formes de pouvoir qu’on confond trop souvent.
Le Canada détient le goulot physique : les réacteurs, la technologie CANDU, la capacité d’irradiation, les décennies de savoir-faire réglementaire. Cela ne se délocalise pas. Un pays qui voudrait s’en passer devrait construire des réacteurs, obtenir des autorisations et attendre plusieurs années. Le Canada ne détient pas le goulot commercial : la relation client, le réseau de distribution dans plus de quarante pays, la marque, les contrats à long terme. Cette couche-là appartient à un groupe étranger.
Autrement dit, le Canada produit la matière et quelqu’un d’autre décide à qui elle est vendue. C’est exactement le type de configuration qui donne l’illusion d’un levier tout en le vidant de sa substance. Sur le papier, le Canada est incontournable. Dans les faits, il est fournisseur.

Janvier 2026 : la fenêtre commence à se refermer
Et pendant qu’à Ottawa on ne comptait pas ce levier, quelqu’un, à Washington, l’a compté. Le 27 janvier 2026 — sept mois avant la rupture, en pleine guerre tarifaire — Westinghouse, Nordion et PSEG Nuclear ont annoncé la signature d’accords commerciaux de long terme visant à établir la toute première production commerciale de cobalt 60 dans des réacteurs à eau pressurisée américains, à la centrale de Salem, au New Jersey. La technique repose sur des inserts absorbants qui irradient des cibles de cobalt pendant le fonctionnement normal du réacteur, avec une récolte tous les dix-huit mois. La Commission de réglementation nucléaire américaine examine la demande de modification de licence ; la mise en œuvre est visée pour 2026.
Le communiqué est explicite sur l’objectif : bâtir une chaîne d’approvisionnement nationale, fiable et évolutive, en cobalt 60 aux États-Unis. Il faut mesurer ce que cela signifie. Les États-Unis, qui n’ont jamais produit commercialement cet isotope, s’y mettent — dans les mois mêmes où ils imposaient au Canada les droits de douane les plus lourds de l’histoire de la relation. Ils ne le formulent pas comme une manœuvre commerciale, et rien n’indique que ce soit le cas : la demande mondiale augmente et la diversification des sources est une préoccupation ancienne du secteur. Mais l’effet, lui, sera le même.
Le seul levier canadien que personne ne mentionnait est en train d’être méthodiquement neutralisé, et le Canada n’a pas eu à en débattre, puisqu’il n’a jamais reconnu le posséder.
Détail qui achève de résumer la situation : le projet américain est mené avec Nordion, et le cobalt 60 produit à Salem doit être fourni à Nordion. La sortie de dépendance américaine passe par l’entreprise canadienne — filiale d’un groupe américain — qui bénéficiait de cette dépendance. Chacun agit rationnellement. Personne ne défend l’intérêt canadien, parce que ce n’est le mandat de personne.
Ce qu’il faut en faire, et ce qu’il ne faut surtout pas en faire

Disons-le sans ambiguïté, car le sujet s’y prête aux mauvaises lectures : il ne saurait être question d’utiliser les isotopes médicaux comme moyen de pression. Restreindre l’approvisionnement en cobalt 60 reviendrait à retarder des stérilisations et des traitements contre le cancer. Ce serait indéfendable moralement, contraire aux engagements internationaux du Canada en matière nucléaire, et probablement plus destructeur pour notre réputation que n’importe quel tarif douanier. Aucun gouvernement canadien sérieux ne l’envisagera, et il a raison.
Le propos est ailleurs. Un levier n’a pas besoin d’être actionné pour compter. Il compte parce qu’il existe, qu’il est reconnu des deux côtés de la table, et qu’il rappelle à chacun que l’interdépendance n’est jamais à sens unique. Ce que révèle ce dossier, c’est que le Canada ne sait même pas ce qu’il détient.
Trois conséquences pratiques en découlent.
D’abord, faire l’inventaire. Personne, à ma connaissance, ne tient au gouvernement fédéral une cartographie à jour des points de passage obligés où le Canada est difficilement substituable pour l’économie américaine. Le cobalt 60 en est un ; il y en a certainement d’autres, et on ne les découvrira pas par hasard.
Ensuite, distinguer la production de la commercialisation. Une souveraineté industrielle qui s’arrête à l’usine n’est pas une souveraineté. La question de savoir qui contrôle la couche commerciale d’un secteur stratégique devrait faire partie de l’examen des investissements étrangers, au même titre que la propriété des actifs physiques.
Enfin, cesser de considérer ces secteurs comme des dossiers de santé publique dépourvus de dimension stratégique. Le cobalt 60 relève à la fois de la médecine, de l’énergie, du commerce et de la sécurité nationale. Au Canada, il ne relève surtout de personne en particulier.
Les droits de douane sont désormais en vigueur et la riposte canadienne s’organise. On parlera d’acier, d’aluminium et de produits laitiers. On ne parlera pas des seize milliards d’objets stériles qui, cette année encore, seront passés par l’Ontario avant d’entrer dans un bloc opératoire américain.
Un pays qui ignore ce qu’il détient ne le perd pas dans une négociation. Il le perd sans en avoir eu une.
Références
01 Westinghouse / Nordion / PSEG — communiqué du 27 janvier 2026 : première production commerciale de cobalt 60 en REP américain à Salem ; seize milliards de dispositifs stérilisés annuellement aux États-Unis ; examen de la demande par la NRC.
02 American Nuclear Society — Nuclear Newswire — 28 janvier 2026 : détail technique des inserts absorbants ; récolte tous les dix-huit mois ; 40 % des dispositifs à usage unique. 03 World Nuclear News — procédé d’irradiation du cobalt 59 en réacteur CANDU ; environ la moitié de l’approvisionnement mondial d’origine canadienne ; quasi-totalité de l’approvisionnement médical issu de réacteurs CANDU. world-nuclear-news.org/articles/bruce-completes-largest-to-date-radioisotope-deliv
04 Nordion / Bruce Power / Cameco — chaîne de production : porte-échantillons fabriqués à Cobourg, insertion en réacteur, séjour de 24 à 30 mois, traitement à Ottawa.
05 Association nucléaire canadienne — plus de 70 % de l’approvisionnement mondial produit au Canada ; plus de 90 % raffiné au Canada ; 40 % des dispositifs jetables mondiaux. Chiffres d’origine sectorielle.
06 Bruce Power — 31 mars 2026 : récolte de cobalt 60 à l’unité 8 ; cobalt à haute activité spécifique destiné au Gamma Knife.
07 Nordion — février 2026 : soutien aux réfections des réacteurs ontariens producteurs ; mise en production des unités 1 et 4 de Darlington ; accord d’évaluation avec la Roumanie (Cernavodă).
08 Quartz / Radio-Canada — droits de douane américains de 50 % en vigueur le 19 août 2026 ; article 338 de la loi tarifaire de 1930 ; environ 20 G$ d’importations visées.
Didier Aubrais est président fondateur du Cercle Canadien Francophone d’Analyse Géostratégique (CCFAG). Formation en criminologie et en criminalistique, il compte près de trente ans d’expérience en sécurité d’État et en renseignement privé. Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur.







