
Depuis quelques mois, l’économie libyenne montre des signes d’asphyxie, et la population se retrouve dans un état de lassitude face à la dégradation des prestations des institutions politiques, sécuritaires et économiques du pays. Le gouverneur de la Banque centrale de Libye Issa Naji a réussi à faire signer un budget d’union nationale entre les deux gouvernements : à l’Est , le Gouvernement de Stabilité Nationale (GSN) sous les ordres du Maréchal Haftar Khalifa et soutenu par la Chambre des représentants à Tobrouk, et à l’Ouest, le Gouvernement de l’Union Nationale (GUN) dirigé par Dbeibah Abdel Hamid appuyé par le Haut Conseil d’État de Tripoli et reconnu par les Nations-Unies.
Cette dualité des gouvernements rivaux ne facilite pas la mise en œuvre effective de la politique budgétaire du pays. Des combats se sont intensifiés dans l’ouest du pays et les manifestations politiques perdurent depuis quinze années sans voir se réaliser les aspirations populaires démocratiques tant souhaitées par la population.
Depuis l’attaque du 8 août 2026 par des drones de fabrication ukrainienne sur la raffinerie de Zawiya occasionnant la destruction d’une station électrique ainsi qu’une cuve contenant treize millions de litres d’essence, selon la Société Breiga responsable du complexe pétrolier, des soupçons sont dirigés vers le gouvernement de Dbeibah qui garde toujours le silence sur les résultats de l’enquête.
Deux jours après cette attaque, le chef des renseignements militaires de l’armée du Maréchal Haftar, le Général de brigade Al Mansouri Fawzi est assassiné à Benghazi par un engin explosif à la voiture piégée. Ces deux événements marquent l’escalade du conflit et risquent de provoquer le déraillement du Plan Boulos proposé par le Président Trump, et surtout de la feuille de route de la Cheffe de la mission d’appui des Nations Unies en Libye (MANUL), Madame Hanna Serwa Tetteh.
Lors d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, par visio-conférence, sur le pays en 2025, cette représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU pour la Libye avait déclaré qu’elle ne saurait trop insister sur les effets néfastes des institutions parallèles où la moindre nomination ou réforme peut devenir le prétexte d’un affrontement. La coexistence de deux systèmes judiciaires, de deux budgets et d’une myriade d’autorités autonomes mine selon elle la légitimité même de l’État. Le peuple libyen mérite la stabilité politique et une paix durable, encore faut-il que la communauté internationale, elle aussi, parle d’une seule voix (ONU, 2025).
Le Plan Boulos
L’administration Trump a tenté d’aider les Libyens à unifier leurs institutions sécuritaires, financières et administratives, proposant notamment la création d’un nouveau pouvoir exécutif inclusif pour gouverner jusqu’à la tenue d’élections. Massad Boulos, beau-père de Tiffany Trump et conseiller principal du président pour les affaires arabes et africaines, Jeremy Berndt, chargé d’affaires, et des représentants du commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM) se sont rendus en Libye à plusieurs reprises depuis 2025, encourageant un accord en avril 2026 sur le premier budget national unifié de la Libye […]
Les États-Unis ont renforcé les liens commerciaux, avec notamment des accords pétroliers et gaziers conclus en 2026 avec Chevron et un accord d’amélioration de la production de vingt milliards de dollars avec Conoco Phillips et Total Energies ( Blanchard, 2026). Selon la déclaration du porte-parole de la Maison Blanche du 18 avril 2026, l’Égypte, la France, l’Allemagne, l’Italie, le Qatar, l’Arabie saoudite, la Turquie, les Émirats arabes unis, le Royaume-Uni et les États-Unis d’Amérique saluent la signature, le 11 avril, d’un budget unifié pour la Libye à l’horizon 2026. Cet accord est susceptible de favoriser une stabilité et une prospérité renforcée pour la Libye (US Department of State, 2026).
En étudiant certaines réactions d’analyses politiques, nous retenons que le risque d’aggraver les divisions au sein des élites libyennes est de plus en plus évident, car ce plan retarde la tenue des élections et met à l’avant de la scène politique un arrangement entre trois grandes familles, celles de Trump, Dbeibah et Haftar.
La politique du Président Trump est basique et ne repose pas sur la recherche de la légitimité produite par les élections, mais se concentre sur la négociation entre familles : l’une à Washington qui contrôle les flux financiers internationaux et certaines sociétés pétrolières, l’autre à Tripoli gérant la représentation des institutions administratives et financières de la Libye, et la dernière à Benghazi qui dirige la chaîne de la production et des terminaux d’exportation pétroliers et gaziers. Finalement, ce modèle de règlement du conflit se résume plus à un deal entre trois propriétaires Dbeibah-Haftar-Trump, sans participation du peuple. Une question se pose à présent : ce Plan Boulos survivra-t-il à l’avenir ?
L’imbroglio de l’ingérence étrangère
Les Libyens, inspirés par la Révolution tunisienne, s’étaient mis à contester ouvertement le régime. Kadhafi avait réagi de la façon la plus brutale qui soit, en déclenchant une véritable guerre civile avec l’appui de mercenaires recrutés dans l’Afrique sahélienne […] Alors que la capitale de la Cyrénaïque menaçait de tomber face à la contre-offensive kadhafiste, les avions de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) intervenaient au secours des insurgés pour prévenir un massacre.
Au bout de plusieurs mois de combats indécis et au prix de quelques milliers de morts, les insurgés finirent par s’emparer de Tripoli. Kadhafi et le dernier carré de ses fidèles ont résisté un temps à Syrte, ville natale du dictateur. Une attaque aérienne de l’OTAN le tuait, le 20 octobre 2011, alors qu’il tentait de fuir la ville (Roman-Amat, 2020).
Après ce succès de la coalition démocratique, l’anarchie s’est installée dans le pays. Les Occidentaux ont fui le désordre qu’ils avaient contribué à créer. Du fait de l’insécurité générale, la production pétrolière s’effondrait de 1,5 million de barils/jour en 2011 à 200.000 en 2014. Le pays devenait la proie de chefs de bande qui tentaient de s’approprier les ressources pétrolières ou spéculaient sur le transit des migrants africains vers l’Europe (Dignat, 2021). Après l’assassinat du Président Kadhaf, le chaos a régné en Libye avant de prendre l’aspect d’un conflit gelé qui engendrait de temps à autres des crises périodiques stabilisées par les chefs de guerres et les représentants des deux gouvernements rivaux le GUN et le GSN mais aussi par l’ingérence étrangère.
Fin 2019 et début 2020, en effet, la Turquie est intervenue de manière décisive pour empêcher la chute de Tripoli lors de l’offensive du Maréchal Haftar. En déployant des drones, des systèmes de guerre électronique et des conseillers, et en facilitant le transfert de combattants syriens, Ankara a modifié l’équilibre des forces, brisé le siège de Tripoli et repoussé les forces de l’Armée Nationale Libyenne (ALN) jusqu’à la ligne de Syrte.
La Turquie a ainsi renforcé son influence stratégique grâce à l’accès militaire, aux partenariats de formation et à des accords maritimes et économiques […] Moscou a renforcé les capacités opérationnelles de l’Armée Nationale Libyenne et a consolidé sa présence militaire dans des zones stratégiques autour de Syrte, de Jufra et du Croissant pétrolier. La Libye offre ainsi à la Russie un levier d’influence sur le flanc sud de l’Europe et une plateforme d’accès à l’Afrique du Nord et au Sahel (ASA, 2026).
Les sociétés de sécurité militaire privées soutenues par le Kremlin sont arrivées pour la première fois en Libye vers 2016, lorsqu’une société de conseil militaire, Russian Security Systems (RSB-Group), a mené des opérations de déminage dans le nord-est de la Libye, une région sous le contrôle de l’ALN.
En mai 2018, une société militaire privée russe distincte, connue sous le nom de groupe Wagner, a commencé à aider les opérations de l’ALN pendant la guerre civile libyenne. En mai 2023, le groupe Wagner avait établi sa présence sur au moins quatre bases aériennes libyennes. Après la mort d’Evgueni Prigojine, chef de Wagner, en août 2023, le Kremlin a annoncé que les réseaux africains de Wagner seraient remplacés par Africa-Corps (Chapman et al., 2026).
L’administration du Président Trump cherche, elle, à renverser une décennie de désengagement américain en Libye suite à l’assassinat de l’ambassadeur américain Chris Stevens en 2012, en imposant la nomination de Saddam Haftar, fils du Maréchal Haftar, au poste de futur Chef du Conseil Présidentiel de la Libye.
Ainsi Washington vise deux objectifs principaux : l’un, géostratégique, qui consiste à réduire l’implantation des forces militaires de la Russie par le biais des activités de l’AFRICOM, et l’autre, géoéconomique avec le développement du marché de l’énergie et la promotion des activités des sociétés pétrolières américaines. La visite de Saddam Haftar effectuée le 29 juin 2026 au septième étage du département du Secrétaire d’État Marco Rubio pour sa préparation de chef militaire à la présidence de la Libye n’a pas été bien perçue par certains politiques et notamment ceux du cercle de Dbeibah. Cette initiative américaine ravive le mécontentement de la population libyenne et inquiète l’équipe de la MANUL. Sont-ce les personnes le véritable problème ou est-ce le système dans lequel elles opèrent ?
L’Égypte, les Émirats arabes unis, le Qatar, l’Italie et la France sont des acteurs de moindre influence géostratégique que la Turquie, la Russie ou les États-Unis d’Amérique.
La dimension internationale est un autre aspect crucial de la gestion des migrations en Libye. En raison de sa position stratégique, le pays attire divers acteurs régionaux et internationaux, chacun avec ses propres intérêts. L’Union Européenne a joué un rôle majeur en essayant de limiter le flux migratoire vers l’Europe avec une aide financière, des formations pour les garde-côtes libyens et des projets de développement. Ces initiatives font toutefois l’objet de critiques, car elles privilégient le contrôle des frontières au détriment des droits des migrants (Monyani, 2024).
Les appels au retrait des forces militaires étrangères sont populaires et fréquemment réitérés dans les instances nationales et internationales, mais sans effets.
Constat d’une impasse
L’existence d’un double exécutif et l’enlisement des négociations entre parties rivales concernant l’adoption d’un cadre militaire unifié permettant d’ouvrir la voie à l’organisation d’un nouveau scrutin, augure d’une impasse. Aucun des deux gouvernements n’exerce d’autorité sur l’ensemble du territoire, et tous deux s’appuient sur des groupes armés et un soutien étranger pour se maintenir au pouvoir et viser la richesse dans une économie rentière où la corruption est endémique.
La Libye se retrouve piégée entre les enjeux des puissances étrangères occidentales et orientales et la fragmentation des forces politiques et militaires internes. Cette situation fragilise la coopération régionale africaine et peut entraîner des alignements contradictoires parmi les voisins confrontés à des flux d’armes, mercenaires et pressions migratoires, et risque de dégénérer en un nouveau conflit aux conséquences bien au-delà des frontières libyennes, vers le Tchad, l’Égypte l’Algérie, le Niger, le Soudan ou d’aboutir à la scission du pays.
Références
- ASA, African Security Analysis, La crise libyenne en 2025 : fragmentation, influence étrangère et perspectives de stabilité, le 2 janvier 2026, https://www.africansecurityanalysis.org/reports/libya-s-crisis-in-2025-fragmentation-foreign-influence-and-prospects-for-stability
- Blanchard, Christopher M, Libye et politique américaine, Congressional Research Service, le 21 juillet 2026, https://www.congress.gov/crs_external_products/IF/PDF/IF11556/IF11556.36.pdf
- Chapman, B, Word, C , Coffey, S , O’Brien, S et al., Libye : La Russie développe des infrastructures de bases aériennes susceptibles de lui permettre de consolider sa présence militaire en Afrique du Nord et au Sahel. de l’Université du Texas à Austin, le 3 juin 2026. https://www.tearline.mil/public_page/libya-russia-develops-air-base-infrastructure-likely-to-secure-military-foothold-in-sahel-region
- Dignat, Alban, 20 octobre 2011 Kadhafi est tué par ses opposants et l’OTAN, le 22.10.2021. https://www.herodote.net/20_octobre_2011-evenement-20111020.php
- Monyani, Margaret, Sables mouvants Politique et gouvernance migratoire en Libye, en Tunisie et en Egypte,Institut d’Etudes de Sécurité,2024, https://issafrica.org/fr/recherches/rapport-sur-afrique-du-nord/sables-mouvants-politique-et-gouvernance-migratoires-en-libye-en-tunisie-et-en-egypte
- ONU, Organisation des Nations Unies, Libye : deux gouvernements, une même impasse, ONU info, l’actualité mondiale, un regard humain, le 14 octobre 2025. https://news.un.org/fr/story/2025/10/1157675
- Roman-Amat, Beatrice, 1er septembre 1969,Kadhafi renverse le roi Idriss Ier en Libye, le 25.08.2020. https://www.herodote.net/1er_septembre_1969-evenement-19690901.php
- U.S.Department of State, Déclaration conjointe sur l’accord budgétaire unifié pour la libye, le 18 avril 2026. https://www.state.gov/releases/office-of-the-spokesperson/2026/04/joint-statement-on-libya-unified-budget-agreement/







