
Portrait de Benjamin Netanyahu, peint sur un mur. Photo Thierry Ehrmann.
Les révélations qui secouent Israël depuis quelques jours pourraient être dévastatrices pour l’actuel inoxydable premier Ministre Benjamin Netanyahou qui s’accroche pourtant à son poste en pleine nouvelle campagne électorale dans le pays. Le calendrier interroge bien sûr puisque nous sommes au cœur d’une des campagnes électorales les plus décisives de ces dernières années en Israël bientôt trois ans après les terribles massacres commis par le Hamas, le 7 octobre 2023, provoquant au sud du pays la mort de près de 1200 personnes.
Selon une enquête récente publiée par le quotidien libéral de gauche «Haaretz», Mohammed ben Zayed, président des Émirats arabes unis, aurait personnellement averti Benjamin Netanyahou, une dizaine de jours avant le 7 octobre 2023, que le Hamas préparait une opération majeure contre Israël. Une source émiratie a depuis confirmé au «Times of Israël» l’existence de cet avertissement. Le bureau du Premier ministre israélien dément formellement. Même les services Israéliens avaient dit en leur temps avoir prévenu Bibi !
À quelques semaines des élections législatives israéliennes du 27 octobre, l’affaire est évidemment une bombe politique. Elle intervient au pire moment pour un Premier ministre qui a construit une grande partie de sa carrière sur une promesse : lui seul serait capable de garantir la sécurité d’Israël. Or c’est précisément cette promesse que le 7 octobre a pulvérisée.
Un désastre qui ne tombe plus du ciel
Le massacre commis par le Hamas le 7 octobre 2023 demeure d’abord la responsabilité de ceux qui l’ont préparé et exécuté. Plus de 1 200 personnes furent tuées et 251 prises en otage. Rien dans les erreurs israéliennes ne saurait atténuer la responsabilité des assassins. Mais cette évidence n’interdit pas une autre question : comment l’État disposant des services de renseignement parmi les plus performants au monde a-t-il pu être surpris à ce point ? Surtout quand on repense à leurs faits d’armes au Liban et en Iran depuis ?
Car la révélation émiratie ne surgit pas de nulle part. Nous savons désormais que les signaux d’alerte existaient. L’armée israélienne avait eu connaissance bien avant l’attaque d’un projet du Hamas ressemblant spectaculairement à ce qui allait se produire. Des observatrices militaires avaient signalé des entraînements inquiétants et les déplacements notamment de picks-ups. Dans les heures précédant l’attaque, de nouveaux indices furent détectés. Et l’ancien patron du Shin Bet, Ronen Bar, aurait même alerté Nétanyahou quelques jours auparavant sur le risque d’un « tremblement de terre » à venir provoqué par le Hamas. Mais l’hubris de Bibi semblait plus forte, l’enfermant dans un aveuglement politique et stratégique total.
Pendant des années, Netanyahou a considéré que le Hamas pouvait être contenu. La division palestinienne avait même un intérêt politique évident : un Hamas maître de Gaza et une Autorité palestinienne affaiblie en Cisjordanie rendaient encore plus improbable la constitution d’un interlocuteur palestinien suffisamment fort pour négocier un État. Les transferts d’argent qatari vers Gaza furent ainsi autorisés par Israël et les Etats-Unis dans cette logique de maintien du statu quo. Le problème est que le Hamas, lui, ne considérait manifestement pas ce statu quo comme une fin tant son idéologie ne s’arrête pas à un hypothétique État palestinien mais continue à prôner la destruction d’Israel et… des Juifs !
Le gouvernement du chaos
À cette erreur stratégique s’en ajoute une autre qui est une des causes majeures de tout ce qui est survenu. Lorsque Nétanyahou revient au pouvoir fin 2022, il choisit de s’allier aux composantes les plus radicales de la droite israélienne. Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich ne sont pas des partenaires anodins. Ils sont des bombes à retardement car ils représentent une droite nationaliste et religieuse pour laquelle la question palestinienne ne doit plus tellement être résolue que définitivement évacuée.
La Cisjordanie devient progressivement l’un des centres de gravité politiques et sécuritaires du gouvernement. Colonisation, protection des implantations, violences entre colons et Palestiniens, provocations autour des lieux saints : la tension monte pendant que Gaza paraît paradoxalement sous contrôle. C’est là l’une des grandes tragédies du 7 octobre.
Israël avait tellement intégré l’idée que le Hamas était dissuadé qu’il n’avait tout simplement pas préparé son dispositif à une offensive de cette ampleur. Lorsque des milliers d’assaillants franchissent la frontière, attaquent les kibboutzim et massacrent les participants du festival Nova, le système s’effondre. Dans certains endroits, les habitants doivent se défendre seuls pendant des heures. À Be’eri, l’enquête de Tsahal a établi que les habitants et leurs équipes locales de sécurité ont supporté l’essentiel des combats pendant les sept premières heures. L’armée elle-même a reconnu qu’elle n’était pas préparée à un scénario d’infiltration massive simultanée.
Ce constat rend la nouvelle révélation plus grave encore. Si Netanyahou a effectivement reçu personnellement un avertissement du président émirati et si celui-ci mentionnait explicitement Yahya Sinwar et la préparation d’une opération majeure, il ne sera plus possible de présenter le 7 octobre comme une catastrophe totalement imprévisible.
1973-2023 : cinquante ans d’aveuglement
L’histoire israélienne permet de remettre en perspective le 7 octobre car il y a déjà eu un cas précédent de déni frappant du pouvoir à l’égard d’une menace existentielle contre l’Etat hébreu. Le 6 octobre 1973, jour de Yom Kippour, l’Égypte et la Syrie attaquaient Israël. Là aussi, les informations existaient. Là aussi, les dirigeants et les services avaient construit une grille d’analyse tellement solide qu’ils avaient fini par écarter ce qui ne correspondait plus à leurs certitudes.
Golda Meir ne fut évidemment pas accusée d’avoir souhaité la guerre. Mais le traumatisme fut tel qu’une commission d’enquête fut créée et que sa responsabilité politique finit par emporter son gouvernement. Cinquante ans et un jour plus tard, Israël subissait le plus grand massacre de son histoire contemporaine.
La différence est que Benjamin Netanyahou refuse toujours qu’une commission nationale indépendante établisse l’ensemble des responsabilités politiques du 7 octobre. Et c’est ici que la question devient également électorale.
À quelques semaines du scrutin, Nétanyahou joue peut-être la bataille la plus difficile de son interminable carrière. À 76 ans, après avoir été plus longtemps Premier ministre que n’importe quel autre dirigeant israélien, il n’a plus grand-chose à conquérir. Il lui reste en revanche énormément à perdre : le pouvoir, son immunité, son héritage politique et surtout le récit historique de son action. La poursuite des opérations à Gaza, l’explosion régulière de la Cisjordanie et la radicalisation de certains de ses alliés entretiennent ainsi une situation dans laquelle l’urgence sécuritaire a repoussé sans cesse l’heure des comptes. Peut être plus pour longtemps







