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Le détroit de Gibraltar et la géopolitique des corridors maritimes à l’ère des perturbations

Par Professeur El Hassane HZAINE

Le détroit de Gibraltar est, comme le dirait Paul Pascon (ethnologue franco-marocain), un lieu composite qui porte dans ses eaux les mémoires superposées de périodes historiques séculaires. En effet, dès le IXe siècle av. J.-C., les Phéniciens ont tissé les premiers liens entre l’Afrique et l’Europe, suivis par les Carthaginois puis les Romains, qui ont transformé ce passage en une artère vitale des échanges humains et commerciaux.

Le premier choc géopolitique survient en 711 apr. J.-C., lorsque le chef militaire omeyyade Tariq Ibn Ziyad et son armée musulmane franchissent le détroit, inaugurant sept siècles de présence musulmane marqués par une culture andalouse florissante sur les deux rives.

Le deuxième choc est celui de la Reconquista chrétienne et de l’annexion par l’Espagne des deux présides, Melilla (1496) et Ceuta (1580), enclaves marocaines devenues des symboles durables de frontière disputée. Le troisième choc intervient en 1704 avec la prise du Rocher par les Britanniques, entérinée par le traité d’Utrecht (1713) : Gibraltar devient alors la « porte de la Méditerranée », pivot logistique et de renseignement de l’Empire britannique, surtout après l’ouverture du canal de Suez en 1869.

Le XXe siècle apporte son lot de secousses géopolitiques : les protectorats français et espagnol au Maroc (1912–1956) fragmentent la rive sud, tandis que Tanger est érigée en zone internationale (1923–1956). L’indépendance du Maroc en 1956 restaure la souveraineté nationale, mais laisse en suspens les provinces sahariennes, Ceuta, Melilla et les îles Zaffarines.

Aujourd’hui, le détroit vit sous un « équilibre triadique » fragile entre le Maroc, le Royaume-Uni et l’Espagne, encadré par la Convention de Montego Bay de 1982, mais fragilisé par des différends persistants.

L’importance stratégique et la vulnérabilité des détroits maritimes varient selon leur environnement géopolitique, la nature des régimes politiques des États riverains, le volume et la sensibilité des flux qu’ils transportent, ainsi que la disponibilité – ou l’absence – d’itinéraires alternatifs viables. À cet égard, on peut distinguer les points de passage « contournables », comme le canal de Suez, où un détour par le cap de Bonne-Espérance reste possible, bien qu’au prix de retards importants, de coûts de fret plus élevés et de perturbations logistiques majeures, et les points de passage « non substituables », comme le détroit d’Ormuz et, dans une certaine mesure, celui de Gibraltar, dont la fermeture provoquerait des chocs systémiques immédiats, affectant les marchés énergétiques mondiaux, les chaînes d’approvisionnement et l’économie mondiale.

Tensions géopolitiques et montée en puissance du détroit de Gibraltar

Long de 58 km et se resserrant jusqu’à 14,4 km, le détroit de Gibraltar constitue le seul lien naturel entre l’Atlantique et la Méditerranée, ainsi qu’une frontière naturelle entre l’Europe et l’Afrique. La profondeur de ses seuils (jusqu’à 900 m) permet le passage de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (Brown, 2009). Le régime libéral du passage inoffensif, codifié par la Convention de Montego Bay de 1982 (UNCLOS), interdit aux États côtiers d’entraver la navigation, garantissant ainsi la liberté de circulation essentielle au commerce mondial.

Le détroit est l’une des voies maritimes les plus fréquentées au monde. En moyenne, plus de 100 000 navires commerciaux y transitent chaque année, soit environ 300 par jour. Ce flux comprend des pétroliers, des porte-conteneurs, des navires roulier (ro-ro) et des ferries. Par exemple, sur la seule ligne Algésiras–Tanger Med, le trafic de camions a atteint 44 426 unités en février 2026, tandis que le nombre total de traversées sur l’ensemble des lignes du détroit se chiffre à plusieurs milliers par mois.

Face à la paralysie des détroits orientaux en mars 2026 (chute de 95 % du trafic à Ormuz, réduction de 60 % à Suez), le détroit de Gibraltar s’est imposé comme une soupape de sécurité mondiale : des compagnies maritimes, dont Maersk, Hapag-Lloyd et CMA CGM, ont annoncé rediriger leurs navires via le cap de Bonne-Espérance.

Au-delà de la logistique maritime, le détroit est également devenu une route vitale pour la sécurité énergétique européenne, reliant les gisements africains à l’Europe du Sud via des gazoducs sous-marins. Toutefois, cette artère est aussi un théâtre de rivalités géopolitiques multiples où se croisent les intérêts de puissances locales et extra-régionales.

En effet, la crise d’Ormuz et les conflits récurrents au Moyen-Orient ont consolidé la position du détroit de Gibraltar comme passage maritime essentiel. Le contournement massif par le cap de Bonne-Espérance a renforcé la valeur stratégique de Gibraltar et des ports environnants – notamment Tanger Med et Algésiras, ainsi que Valence, Cadix et Nador West-Med (bientôt opérationnel). Le détroit capte désormais environ 10 % du trafic maritime mondial, confirmant son rôle de substitut logistique aux goulets d’étranglement moyen-orientaux paralysés.

Géoéconomie : ports et corridors énergétiques

Le centre de gravité maritime s’est déplacé vers l’ouest. L’investissement de 7 milliards de dollars du Maroc dans Tanger Med (10,2 millions d’EVP en 2024) a dépassé Algésiras. Parallèlement, le détroit de Gibraltar est devenu essentiel à la sécurité énergétique européenne. L’Espagne exploite six terminaux de regazéification (40 % de la capacité de l’UE). Deux gazoducs traversent le fond marin : le GME (Algérie-Maroc-Espagne, suspendu en 2021) et Medgaz (Algérie-Espagne, 10 à 16 milliards de m³/an). Toute perturbation aurait des conséquences immédiates sur les prix de l’énergie en Europe.

Par ailleurs, le Maroc et l’Algérie poursuivent des programmes concurrents de modernisation navale, influençant l’équilibre des capacités de surveillance. Les deux pays sont engagés dans une compétition portuaire (Tanger Med contre Djen Djen et El Hamdania), gazière (Medgaz contre le projet Nigeria-Maroc) et diplomatique. L’exclusion de l’Algérie du projet de tunnel fixe Maroc-Espagne renforce son sentiment d’encerclement. Cette rivalité freine encore l’intégration du Maghreb.

Sur le plan énergétique, le Maroc se positionne comme un futur hub d’hydrogène vert (projet Sila Atlantik), tandis que le projet de tunnel fixe (8,5 à 15 milliards d’euros) vise à créer une interdépendance structurelle entre les deux rives.

Vulnérabilités et facteurs de tension : le triangle de l’instabilité

Plusieurs facteurs pourraient déstabiliser le détroit de Gibraltar, à commencer par l’influence croissante de l’Iran. Bien que l’Iran n’ait pas d’accès direct à la Méditerranée, ses menaces de fermeture des voies maritimes relèvent d’une logique de dissuasion et de levier diplomatique.

Téhéran cherche ainsi à accroître son pouvoir de négociation, notamment avec les États-Unis sur son programme nucléaire, en étendant son influence sur les détroits stratégiques, y compris via des acteurs intermédiaires.

La capacité de projection indirecte de l’Iran en Méditerranée n’est pas hypothétique : elle a été à l’origine de la rupture diplomatique entre le Maroc et l’Iran en mai 2018, lorsque Rabat a présenté des preuves de livraisons de drones et missiles au Front Polisario via le Hezbollah.

En décembre 2023, un commandant des Gardiens de la révolution a explicitement menacé de fermer « la mer Méditerranée, le détroit de Gibraltar et d’autres voies maritimes ». Une telle menace pourrait être mise en œuvre par des acteurs non étatiques alliés (Polisario, Hezbollah, Houthis) ou par du harcèlement naval indirect.

En 2025, le Washington Post a révélé que des combattants du Polisario avaient été formés en Syrie par le Hezbollah, illustrant l’existence d’un « triangle d’instabilité » (Algérie–Iran–Polisario) aux abords du détroit.

Par ailleurs, la rivalité entre Rabat et Alger constitue la tension structurelle la plus ancienne de la région : fermeture des frontières depuis 1994, différend sur le Sahara marocain, ambitions géopolitiques concurrentes.

Crises territoriales et instrumentalisation politique : une épée de Damoclès

Deux facteurs supplémentaires, liés aux relations hispano-marocaines, pourraient déstabiliser le détroit. L’instrumentalisation de la « menace marocaine » par la droite espagnole, notamment l’extrême droite (comme Vox), alimente des tensions potentielles.

Cependant, plusieurs contraintes limiteraient leur impact : engagements européens de l’Espagne, obligations au sein de l’OTAN, et surtout alliance stratégique entre Rabat et Washington, renforcée en avril 2026.

L’épisode de l’îlot Persil (2002) rappelle qu’un incident mineur peut rapidement dégénérer et nécessiter une médiation internationale.

La stratégie de multi-alignement du Maroc : un facteur de stabilité

Dans un monde multipolaire, le Maroc a développé une stratégie de multi-alignement, jouant un rôle de pont entre puissances rivales. Cette approche en fait un pivot entre États-Unis, Chine, Europe et pays du Golfe.

Le Maroc dispose également d’atouts en soft power et en géoéconomie : 70 % des réserves mondiales de phosphates, industrie automobile développée, positionnement en nearshoring, et stratégie d’hydrogène vert.

Nouvelles synergies pour une stabilité consolidée

Malgré les tensions, des dynamiques positives émergent : projet de tunnel sous-marin Maroc-Espagne, Coupe du monde 2030 coorganisée, et avancées sur la question du Sahara. Ces initiatives pourraient renforcer l’interdépendance et réduire les risques de rupture.

Le détroit de Gibraltar apparaît comme un espace stratégique où convergent logistique, énergie et rivalités géopolitiques. Sa stabilité dépend de la gestion de multiples tensions. Dans ce contexte, le Maroc, par sa stratégie et son positionnement, apparaît comme un facteur clé de stabilité. Une détente régionale et le développement de projets structurants pourraient réduire significativement les risques pesant sur ce corridor vital pour l’Europe.

References

1. O’Reilly, J. G. (1988). The regional geopolitics of the Strait of Gibraltar. Durham University.

2. Hzaine, E. H. (Moroccan World News March 2026). Straits under tension: crossroads of world trade and theatres of strategic rivalries

3. Brown, J. A. O. C. (2009). Anglo-Moroccan Relations and Gibraltar. Cambridge University.

4. Hzaine, E. H. (Morocco World News 2026). « Morocco, a Strategic Pivot in a Multiplex World ».

5. Shatha Abdul Rahman Al-Saadi and all, the regional and international geopolitical dimensions of the Gibraltar region.

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