
La nouvelle mission des émissaires de Donald Trump des 5 et 6 septembre, ne signifie pas que Moscou et Kiev se rapprochent d’un compromis territorial. La Russie réclame non seulement les régions qu’elle occupe, mais aussi des parties de l’Ukraine que son armée n’a pas prises. Kiev pourrait envisager un gel militaire de la ligne de front, mais refuse de transformer l’occupation en souveraineté russe. Entre obstacle constitutionnel, légitimité politique, garanties européennes et pression américaine, un traité de paix paraît hors de portée. Un armistice précaire reste plus concevable.
Steve Witkoff et Jared Kushner, les envoyés spéciaux américains, affirment que des « progrès substantiels » ont été réalisés, notamment pour programmer de nouveaux pourparlers trilatéraux entre les États-Unis, la Russie et l’Ukraine. Cette formulation décrit toutefois un progrès dans l’organisation des négociations, et non une avancée vérifiable sur leur contenu. Aucun accord territorial, aucune carte commune et même aucune date de rencontre trilatérale n’ont été rendus publics. La diplomatie recommence à circuler ; le principal obstacle demeure intact.
Une trêve beaucoup plus limitée qu’annoncé
La présentation américaine mérite également une précision. Le « cessez-le-feu de trois jours » évoqué autour de la mission Witkoff-Kushner n’était pas une suspension générale des combats. Il concernait essentiellement certaines frappes aériennes contre les capitales afin de faciliter les déplacements et les discussions. Vladimir Poutine a refusé d’étendre cette pause à l’ensemble de la ligne de front. Les opérations militaires ont donc continué. Cette ambiguïté est révélatrice : Washington cherche à créer une dynamique politique à partir de mesures limitées, tandis que les deux belligérants conservent leurs moyens de pression. Les mots employés par les délégations — « substantiel », « utile », « constructif » — ne doivent pas être confondus avec une modification des positions territoriales.
Ce que réclame Moscou
La Russie veut s’accaparer en plus de la Crimée, annexée en 2014, les oblasts ukrainiens de Donetsk, Louhansk et ceux de Zaporijjia et Kherson, dont elle a proclamé l’annexion en 2022. Cette revendication porte sur les frontières administratives complètes de ces quatre régions, alors que l’armée russe n’en contrôle pas la totalité. Moscou demande par conséquent à l’Ukraine de retirer ses soldats de territoires qui n’ont pas été conquis par l’armée russe. Cette différence entre la ligne de front et la carte revendiquée par le Kremlin est au cœur de l’impasse.
| Territoire | Position russe | Nœud de la négociation |
| Crimée | Souveraineté russe et reconnaissance internationale | Kiev refuse toute reconnaissance juridique |
| Louhansk | Intégration complète à la Russie | Région presque entièrement sous contrôle russe |
| Donetsk | Retrait ukrainien de toute la partie encore tenue par Kiev | Principal verrou territorial immédiat |
| Zaporijjia | Reconnaissance de l’annexion de l’ensemble de l’oblast | La capitale régionale reste ukrainienne |
| Kherson | Reconnaissance de l’annexion de l’ensemble de l’oblast | La ville de Kherson et la rive droite restent ukrainiennes |
La priorité immédiate paraît être la partie occidentale de l’oblast de Donetsk. Le Kremlin estime encore pouvoir améliorer sa position par les armes. Vladimir Poutine a rappelé aux envoyés américains que la Russie avançait sur le terrain et qu’un règlement devait traiter les « causes profondes » du conflit. Ce vocabulaire renvoie à un ensemble plus large d’exigences politiques et stratégiques, mais il sert aussi à maintenir la revendication territoriale maximale. Selon Reuters, les émissaires américains ont présenté plusieurs pistes, sans que le Kremlin dévoile leur contenu ni confirme le moindre compromis.
La Russie peut-elle encore conquérir les territoires qu’elle revendique ?
La carte des cinq régions revendiquées révèle une autre dimension du verrou territorial : toutes les zones encore contrôlées par l’Ukraine ne présentent pas la même difficulté militaire. La Russie peut encore conquérir de nouveaux secteurs, surtout dans le Donetsk et dans le reliquat ukrainien du Louhansk. En revanche, l’occupation complète des quatre oblasts annexés exigerait des opérations d’une ampleur très supérieure à celles que l’armée russe est actuellement capable de conduire.
Le Donetsk constitue l’objectif le plus accessible, mais aussi le plus coûteux. Les forces russes se rapprochent de la ceinture fortifiée de Sloviansk, Kramatorsk, Droujkivka et Kostiantynivka. Elles peuvent encore obtenir des gains et menacer certaines de ces villes. Leur conquête successive imposerait toutefois de percer plusieurs lignes défensives urbaines, puis de soutenir une avance sous la surveillance constante des drones ukrainiens. La situation est beaucoup moins favorable à Moscou dans le Zaporijjia. Pour contrôler l’ensemble de l’oblast, l’armée russe devrait non seulement progresser profondément vers le nord, mais aussi s’emparer de Zaporijjia, grande ville ukrainienne éloignée de la ligne actuelle. Dans le Kherson, l’objectif paraît plus difficile encore : la Russie devrait franchir le Dniepr, établir et ravitailler plusieurs têtes de pont, puis reconquérir la ville de Kherson et toute la rive droite.
Dans les conditions actuelles, la conquête intégrale des zones encore ukrainiennes paraît donc très improbable à court ou moyen terme. Le 7 septembre, l’Institute for the Study of War ne relevait aucune avancée russe confirmée dans les directions de Pokrovsk et de l’ouest de Zaporijjia. L’institut estimait déjà en août que le rythme russe était insuffisant pour prendre rapidement le reste du Donetsk.
Le calcul de Vladimir Poutine semble dès lors reposer moins sur une victoire militaire rapide que sur la durée. Le Kremlin peut espérer que l’Ukraine finira par manquer d’hommes, que ses soutiens occidentaux se diviseront ou que Washington exercera sur Kiev une pression suffisante pour obtenir par la négociation les territoires que l’armée russe ne parvient pas à conquérir. La revendication maximale conserve ainsi une fonction militaire, mais aussi diplomatique : elle transforme des terres encore ukrainiennes en monnaie d’échange.
La petite marge de Witkoff : dissocier le Donbass des oblasts méridionaux
Cette hiérarchie des difficultés militaires laisse néanmoins à Steve Witkoff une étroite marge de négociation. Washington pourrait tenter de dissocier le Donbass des deux oblasts méridionaux : concentrer le marchandage sur le Louhansk, presque entièrement occupé, et sur la partie du Donetsk que l’Ukraine contrôle encore, sans exiger immédiatement l’évacuation des zones ukrainiennes de Zaporijjia et de Kherson.
Le schéma consisterait à geler la situation dans le Louhansk, puis à rechercher dans le Donetsk une formule de démilitarisation, de zone économique spéciale ou de retrait limité assorti de garanties. Dans le Zaporijjia et le Kherson, la ligne de contact deviendrait simplement celle du cessez-le-feu. Kiev conserverait notamment la ville de Zaporijjia, la ville de Kherson et la rive droite du Dniepr, sans reconnaître juridiquement les annexions russes.
Pour le Kremlin, cette dissociation serait difficile à accepter : les quatre oblasts ont été intégrés au droit russe et Vladimir Poutine continue d’en revendiquer les frontières administratives complètes. Elle pourrait toutefois être présentée non comme un renoncement, mais comme le report du règlement définitif. Moscou maintiendrait ses revendications de principe tout en cessant d’exiger, comme préalable à l’arrêt des combats, la remise de territoires qu’elle paraît incapable de conquérir. Cette distinction constitue peut-être la seule ouverture territoriale encore disponible pour la médiation américaine.
Ce que Kiev peut négocier — et ce qu’il refuse
La position juridique ukrainienne demeure le rétablissement de la souveraineté dans les frontières internationalement reconnues de 1991, Crimée comprise. L’Ukraine pourrait sans doute accepter un gel de la ligne de contact et reporter le règlement définitif du statut des territoires occupés. Une telle formule reviendrait à tolérer provisoirement un contrôle russe de fait sans reconnaître une souveraineté russe de droit sur les territoires occupés. Cette distinction, apparemment juridique, est politiquement fondamentale : elle reviendrait pour Kiev à suspendre la guerre sans légitimer l’annexion.
En revanche, Volodymyr Zelensky refuse d’évacuer les zones que l’Ukraine contrôle encore pour les remettre à la Russie. Il considère également qu’une cession territoriale définitive ne pourrait pas être décidée par le seul président : elle devrait passer par les institutions ukrainiennes et, selon la formule retenue, par un référendum. Après la rencontre de Kiev, Zelensky a indiqué que les dirigeants devraient discuter des questions territoriales, sans prétendre pouvoir en décider seuls. Les discussions ont également porté sur les garanties de sécurité et économiques, indispensables pour éviter qu’un cessez-le-feu ne devienne une simple pause avant une nouvelle offensive.
L’obstacle constitutionnel et la légitimité de Zelensky
La distinction entre occupation de fait et souveraineté de droit pourrait fournir à Kiev une issue provisoire. L’Ukraine pourrait à la rigueur accepter que certains territoires demeurent momentanément sous contrôle russe, sans reconnaître les annexions et sans modifier juridiquement ses frontières. Le cessez-le-feu serait alors séparé du règlement territorial définitif. Cette formule contournerait temporairement une difficulté constitutionnelle majeure. L’article 73 de la Constitution ukrainienne dispose que toute modification du territoire doit être décidée exclusivement par un référendum national. . Ni le président, ni le gouvernement, ni même le Parlement ne peuvent donc reconnaître seuls l’abandon définitif d’une partie du pays.
La situation de Volodymyr Zelensky ajoute une difficulté politique. Son mandat électif de cinq ans est arrivé à échéance en mai 2024 ; il demeure néanmoins juridiquement président. L’article 108 prévoit qu’il exerce ses fonctions jusqu’à l’entrée en fonctions d’un successeur, tandis que la législation ukrainienne interdit l’organisation d’élections sous la loi martiale. Sa légitimité électorale n’a donc pas été renouvelée depuis 2019. Cela ne l’empêche pas légalement de négocier, mais rend politiquement beaucoup plus difficile la signature d’un accord irréversible abandonnant des territoires. Moscou pourrait en outre exploiter cette situation pour contester la validité de sa signature. Une cession formelle supposerait donc vraisemblablement la fin ou la suspension de la loi martiale, une consultation populaire et, probablement, une nouvelle légitimation du pouvoir ukrainien.
Le compromis américain de la « zone économique libre »
Pour tenter de combler l’écart, Washington avait proposé de transformer la partie du Donbass encore contrôlée par Kiev en zone économique libre et démilitarisée. Les forces ukrainiennes s’en retireraient, sans que l’armée russe n’y entre; le statut souverain du territoire resterait volontairement en suspens. Cette construction cherche à rendre possible un cessez-le-feu sans obliger Kiev à reconnaître l’annexion et sans contraindre Moscou à renoncer publiquement à sa revendication. Mais elle est contestée par les deux parties. L’Ukraine redoute qu’un retrait affaiblisse sa ligne défensive. Le Kremlin objecte que ces territoires sont déjà, selon le droit russe, partie intégrante de la Fédération et ne peuvent donc être administrés par une tierce partie.
Le 25 août, Reuters rapportait que Moscou mettait en doute la faisabilité de cette zone, tandis que Zelensky liait toute formule territoriale aux garanties de sécurité et à une validation démocratique ukrainienne.
Trump peut-il acheter un compromis russe ?
Washington dispose d’un autre levier : la normalisation économique. Lors de la rencontre du 5 septembre à Moscou, la coopération économique et de grands projets bilatéraux ont été évoqués en même temps que le règlement de la guerre. Dès février 2025, Steve Witkoff estimait qu’un accord de paix pourrait permettre aux entreprises américaines de reprendre leurs activités en Russie. À l’image des formules envisagées avec l’Iran, les États-Unis pourraient proposer une levée graduelle de sanctions, des licences financières, le retour d’investisseurs et des coopérations dans l’énergie, les minerais ou l’Arctique. Chaque avantage serait lié à une étape vérifiable : cessation des frappes, respect d’une ligne de cessez-le-feu ou retrait convenu.
Cette comparaison a cependant ses limites. Une grande partie des avoirs russes immobilisés et des sanctions commerciales dépend des Européens ; certaines mesures américaines relèvent du Congrès. Surtout, Poutine poursuit des objectifs territoriaux et stratégiques que l’argent ne suffit probablement pas à effacer. Un programme économique pourrait devenir le prix d’un cessez-le-feu ou accompagner un compromis déjà accepté. Il paraît moins capable d’acheter à lui seul le renoncement de Moscou aux territoires que la Russie revendique.
Les Européens, soutien indispensable ou frein au compromis ?
La marge de manœuvre de Zelensky ne dépend pas uniquement de Moscou et de Washington. Les conseillers à la sécurité nationale du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne se sont invités dans la dernière phase des discussions de Kiev. Leur présence traduit une volonté de ne pas laisser l’Ukraine seule face aux propositions américaines et d’être associés à tout dispositif de garanties. Les Européens ne s’opposent pas officiellement à un cessez-le-feu. Londres paraît néanmoins particulièrement déterminée à empêcher un accord qui transformerait les gains militaires russes en acquis politiques, priverait l’Ukraine de positions défensives essentielles et laisserait à Moscou le temps de préparer une nouvelle offensive. Leur ligne peut se résumer ainsi : oui à une négociation, non à une paix assimilable à une capitulation sans garanties militaires solides.
Cela ne signifie pas que la Grande-Bretagne cherche à faire échouer les pourparlers. Le Premier ministre britannique Andy Burnham et Donald Trump ont déclaré vouloir poursuivre leurs efforts en faveur d’un cessez-le-feu. Mais les Européens refusent qu’un accord soit négocié entre Washington et Moscou puis imposé à Kiev sans mécanisme de sécurité crédible.
Cette protection renforce la position ukrainienne, mais elle réduit également la liberté de Zelensky. S’il accepte une concession territoriale jugée excessive, il risque d’affaiblir le soutien politique européen. S’il refuse le compromis recherché par Donald Trump, il risque d’affaiblir le soutien militaire de Washington. Deux conceptions occidentales de la paix apparaissent ainsi : l’une, américaine, privilégie la conclusion rapide d’un accord ; l’autre, européenne, insiste sur les conditions de sa durabilité.
Donetsk, la paix contre une forteresse
Le véritable marchandage se concentre donc sur les villes et les positions fortifiées de l’ouest de Donetsk encore aux mains de l’Ukraine. Pour Moscou, leur transfert permettrait de compléter politiquement l’annexion du Donbass. Pour Kiev, les abandonner sans combat reviendrait à offrir à la Russie ce qu’elle n’a pas réussi à conquérir, tout en supprimant une partie essentielle de la profondeur défensive ukrainienne. Le différend ne se réduit ainsi pas à une querelle de frontières. Il engage les conditions militaires de l’après-guerre. Une ligne de cessez-le-feu mal garantie pourrait devenir la ligne de départ d’une future offensive. Inversement, l’exigence ukrainienne d’un retour immédiat aux frontières de 1991 reste hors de portée d’un compromis acceptable aujourd’hui aux yeux de Moscou.
Un traité impossible, un armistice encore concevable
Le Kremlin dit ne pas exclure de nouveaux pourparlers trilatéraux, tout en jugeant prématuré d’en annoncer la date et le lieu. Kiev est favorable à leur principe, mais n’accepte aucune concession territoriale. Les États-Unis affirment avoir obtenu un mouvement diplomatique, sans publier la nouvelle proposition qu’ils ont transmise aux deux capitales. À ce stade, les « progrès substantiels » annoncés par Steve Witkoff doivent donc être compris dans un sens étroit : les canaux sont rouverts et la préparation d’une nouvelle rencontre avance. Rien ne permet encore de conclure que Vladimir Poutine renonce à exiger des territoires non conquis, ni que Volodymyr Zelensky accepte de les abandonner.
Un véritable traité de paix paraît dès lors impossible dans les conditions actuelles. La Russie demande à l’Ukraine de lui céder ce que son armée n’a pas conquis ; Kiev ne peut juridiquement abandonner ses territoires sans consulter sa population ; les Européens refusent un accord qui laisserait l’Ukraine sans garanties suffisantes. Le résultat le plus vraisemblable, si les négociations aboutissent, serait donc un armistice précaire : les armes se tairaient sans que la guerre soit politiquement terminée.
La négociation ne bute pas seulement sur la question de savoir qui conservera les territoires occupés. Elle bute sur une exigence plus radicale : Moscou veut que l’Ukraine lui remette, au nom de la paix, une partie de ce que la guerre ne lui a pas donné.
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Sources externes
- Steve Witkoff — communication officielle sur la mission à Moscou et à Kiev, 6 septembre 2026
- Reuters — rencontre de Moscou, positions du Kremlin et coopération économique, 5 septembre 2026
- Présidence ukrainienne — déclaration de Volodymyr Zelensky après les discussions de Kiev, 6 septembre 2026
- Conseil de l’Europe — Constitution de l’Ukraine, articles 73 et 108
- Reuters — entretien Trump-Burnham sur la recherche d’un cessez-le-feu, 7 septembre 2026








