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Éthiopie : un conflit atroce sur le point d’ensanglanter le pays

La prise des aéroports du Tigré et les combats signalés dans la région voisine de l’Afar font craindre l’effondrement de la paix conclue en 2022. Sept mouvements armés annoncent vouloir renverser le Premier ministre Abiy Ahmed. Parmi eux figurent deux anciens ennemis : le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) et les milices Fano de l’Amhara. Pour les populations, la menace est celle d’une nouvelle guerre dans des régions qui portent encore les stigmates de la précédente.

L’Éthiopie réunit plus de quatre-vingts groupes ethnolinguistiques. Les Amharas et les Tigréens, surtout présents dans les hautes terres du Nord, parlent respectivement l’amharique et le tigrigna, deux langues sémitiques ; ils sont majoritairement chrétiens orthodoxes. Les Oromos, plus nombreux et implantés principalement au centre et au sud, parlent l’afaan oromo, une langue couchitique, et comptent des chrétiens comme des musulmans. Les Afars, au nord-est, et les Somalis, à l’est, parlent également des langues couchitiques et sont majoritairement musulmans. Les régions portent souvent le nom d’un peuple, mais aucune carte administrative ne restitue à elle seule la diversité de leurs habitants.

Ces populations n’ont pas été réunies dans un même État au même moment. L’État éthiopien possède un ancien noyau politique dans les hautes terres du Nord. Son territoire actuel s’est dessiné surtout à la fin du XIXe siècle : Ménélik II, d’abord roi du Choa puis empereur de 1889 à 1913, a étendu son autorité vers le Sud, l’Ouest et l’Est. Ses conquêtes ont incorporé des royaumes, des villes et des sociétés jusque-là gouvernés par leurs propres dirigeants, alors que les puissances européennes progressaient dans la Corne de l’Afrique.

Cette expansion a suscité des résistances. Certains souverains ont négocié leur soumission et conservé une part d’autonomie ; d’autres ont combattu les armées impériales. Les Oromos arsi leur ont notamment opposé une résistance prolongée. Les alliances variaient toutefois selon les lieux : des chefs oromos ont aussi participé à l’expansion de l’Empire. De cette histoire subsistent des mémoires opposées : pour les uns, la construction d’un État capable de préserver son indépendance ; pour les autres, la conquête et la domination des périphéries.

Après la chute de la dictature militaire en 1991, une coalition dominée par le TPLF a établi un système fédéral reposant largement sur les langues et les identités régionales. La Constitution de 1995 a reconnu aux «nations, nationalités et peuples » le droit à l’autonomie, voire, selon une procédure définie, à la sécession. Elle devait répondre à l’héritage d’un pouvoir centralisé. Pourtant, la délimitation des régions, le partage des ressources et la répartition des pouvoirs entre Addis-Abeba et les autorités régionales sont restés disputés. Ces enjeux donnent sa profondeur politique au conflit actuel.

Des aéroports saisis, des combats au-delà du Tigré

Le 23 septembre, des forces tigréennes ont pris le contrôle des aéroports de Mekele et de Shire, selon l’AFP. Le contrôle de celui d’Axoum était également évoqué, sans être établi avec la même certitude. Ethiopian Airlines a suspendu ses vols vers les trois villes. Des combats entre forces tigréennes et fédérales ont en outre été signalés à Abala et Erebti, dans la région voisine de l’Afar. Les hostilités débordent donc déjà le seul Tigré, même si leur étendue demeure difficile à mesurer.

La prise des aéroports a aussi une portée politique. L’accord de paix de 2022 prévoyait que les autorités fédérales reprennent le contrôle de l’espace aérien, de la sécurité aérienne et des installations fédérales au Tigré. Leur passage aux mains des forces tigréennes remet en cause l’un des arrangements concrets sur lesquels reposait la paix.

Pourquoi la guerre avait éclaté en 2020

La guerre de 2020 trouvait ses racines dans la lutte pour le contrôle de l’État fédéral et l’autonomie du Tigré. Le TPLF avait été le pilier de la coalition au pouvoir de 1991 à 2018. L’arrivée d’Abiy Ahmed a mis fin à cette prééminence ; son projet de réunir les partis de la coalition dans un nouveau Parti de la prospérité a accentué la rupture. Le TPLF refusait de s’y fondre et dénonçait une concentration du pouvoir à Addis-Abeba. Le gouvernement, de son côté, contestait la légitimité des dirigeants tigréens après leur refus de reconnaître l’autorité fédérale.

Le report des élections nationales pendant la pandémie de 2020 a transformé cette rivalité en crise ouverte. Le Tigré a organisé son propre scrutin régional en septembre, rejeté par Addis-Abeba. Début novembre, une attaque contre le commandement nord de l’armée fédérale, attribuée par le gouvernement au TPLF, a déclenché l’offensive fédérale. La crise de légitimité et de contrôle des forces armées est devenue une guerre de deux ans. L’armée éthiopienne, les forces érythréennes et des formations amhara ont combattu les forces tigréennes. Le conflit s’est ensuite étendu à l’Amhara et à l’Afar.

L’intervention érythréenne et la destruction du Tigré

L’Érythrée n’était pas un acteur secondaire. Son armée a traversé la frontière pour combattre le TPLF aux côtés des forces fédérales. Cette intervention s’inscrivait dans une longue hostilité entre le pouvoir érythréen et les dirigeants tigréens. Des enquêtes ont documenté des massacres de civils, des violences sexuelles, des enlèvements et des pillages commis par des soldats érythréens. Des exactions graves ont aussi été attribuées aux autres parties au conflit. Le bilan humain exact reste impossible à établir. Pour la guerre de 2020 à 2022, l’estimation d’environ 600 000 morts est souvent reprise. Elle englobe les décès liés aux violences, à la faim et à l’effondrement de l’accès aux soins ; ce chiffre ne constitue pas un décompte définitif.

À ce bilan s’ajoutent les destructions matérielles et la désorganisation de la vie quotidienne. Des établissements de santé ont été endommagés ou pillés, des services interrompus et des habitants déplacés. Une étude consacrée au système sanitaire tigréen a constaté des dommages dans la grande majorité des structures évaluées. Même après la fin des combats, réparer les bâtiments, rétablir les soins et permettre aux déplacés de rentrer demandent des années.

L’accord de Pretoria : une paix qui avait laissé des questions ouvertes

Le 2 novembre 2022, après des négociations conduites sous l’égide de l’Union africaine à Pretoria, le gouvernement fédéral et le TPLF ont signé un accord de cessation permanente des hostilités. Il prévoyait notamment la protection des civils, l’accès humanitaire, le désarmement des combattants tigréens, le rétablissement de l’autorité fédérale et une administration régionale provisoire. Le sort des territoires contestés devait être réglé selon la Constitution éthiopienne.

L’accord a mis fin à la guerre ouverte, sans dissiper la défiance. L’Érythrée, pourtant engagée militairement, ne participait pas aux négociations. Ses forces ont continué à commettre des exactions dans des zones qu’elles occupaient après la signature. Les territoires disputés entre le Tigré et l’Amhara, le retour des déplacés et la justice pour les victimes sont demeurés des sujets particulièrement sensibles.

Pourquoi la crise repart

En mai 2026, le TPLF a rétabli ses institutions politiques d’avant-guerre et désigné de nouveau Debretsion Gebremichael à la tête de la région. Cette décision remettait en cause l’administration provisoire prévue par l’accord de Pretoria. Le TPLF accusait, de son côté, Addis-Abeba de ne pas respecter cet accord, notamment sur le financement de l’administration régionale. Des affrontements sporadiques et des frappes de drones signalés ces derniers mois ont aggravé la crise. Les accusations réciproques doivent être distinguées des faits vérifiés.

À cette rupture régionale s’ajoute une contestation nationale. Sept mouvements ont annoncé une alliance visant à renverser Abiy Ahmed et à instaurer un gouvernement de transition. Elle réunit le TPLF, le mouvement Fano de l’Amhara, l’Armée de libération oromo et quatre autres formations issues des régions Somali, Afar et Benishangul-Gumuz.

Le rapprochement entre Fano et le TPLF constitue le retournement le plus frappant. Pendant la guerre du Tigré, les milices Fano combattaient le TPLF aux côtés de l’armée fédérale. Elles se sont ensuite soulevées contre Addis-Abeba. Leur opposition commune à Abiy Ahmed ne règle ni leurs différends territoriaux ni la question de leur capacité à mener des opérations coordonnées. L’annonce d’une alliance ne prouve pas l’existence d’un front militaire unifié.

Le risque d’un embrasement régional

Les civils du Tigré, de l’Afar et de l’Amhara sont les premiers exposés : nouveaux déplacements, accès aux soins interrompu, routes et liaisons aériennes coupées, difficultés d’acheminement de l’aide. La précédente guerre a montré combien une rupture des services essentiels pouvait tuer loin des lignes de front.

Le risque de débordement extérieur est réel. Dès 2020, des dizaines de milliers de Tigréens s’étaient réfugiés au Soudan. Parallèlement, des affrontements opposaient forces soudanaises et éthiopiennes autour du territoire frontalier contesté d’al-Fashaga. Il faut distinguer ces deux phénomènes : l’exode était une conséquence directe de la guerre du Tigré ; le différend territorial avait ses propres causes, même si la guerre a aggravé les tensions à la frontière.

À l’est, les combats signalés dans l’Afar rappellent l’extension de la guerre à cette région en 2021. Les tensions entre communautés afar et issa, notamment à Djibouti et dans les zones frontalières, constituent un autre dossier. Les éléments disponibles ne permettent pas de présenter les Issas comme un acteur constitué de la guerre du Tigré ou des combats actuels.

L’autre inconnue majeure est l’Érythrée. Alliée d’Addis-Abeba contre le TPLF en 2020, elle s’est depuis brouillée avec le gouvernement éthiopien. Addis-Abeba accuse aujourd’hui Asmara d’aider la nouvelle alliance; l’Érythrée a rejeté par le passé de telles accusations. Rien ne permet, à ce stade, de tenir pour acquise une nouvelle intervention érythréenne ou une guerre entre les deux États. Un tel développement changerait toutefois l’échelle du conflit.

Au-delà de la capacité des sept mouvements à renverser Abiy Ahmed, une autre question s’impose : les dirigeants éthiopiens peuvent-ils encore empêcher cette crise, déjà étendue à plusieurs régions, de replonger des millions de personnes dans une guerre dont le pays n’a jamais réparé les ravages ?

Sources externes

AFP, combats et aéroports, 23 septembre 2026

Reuters, alliance des sept mouvements, 21 septembre 2026

AP, composition de l’alliance, 21 septembre 2026

Accord de Pretoria, 2 novembre 2022

Commission éthiopienne des droits humains et Haut-Commissariat de l’ONU, enquête conjointe

Human Rights Watch, violences après l’accord

Étude sur les dommages au système de santé du Tigré

Formation de l’État éthiopien, Cambridge University Press

Conquête et résistance oromo, Cambridge University Press

Éthiopie et fédéralisme, ConstitutionNet

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