
La rue Yonge de Montreal en hiver, où plusieurs bureaux de change incriminés par Washington sont domiciliés.
Washington accuse huit entreprises ontariennes et britanno-colombiennes de servir de passerelle financière à l’Iran. Le registre fédéral, lui, les tenait toutes pour dûment inscrites.
Vendredi 6 novembre, le Trésor américain a ajouté huit noms canadiens à sa liste de sanctions. Ni banques ni multinationales : des bureaux de change, six en Ontario, deux en Colombie-Britannique. Washington les accuse d’avoir converti des rials iraniens en actifs numériques pour faire sortir de l’argent d’Iran sans passer par une banque et, pour certains, d’avoir blanchi l’argent de la drogue 1. Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a pesé ses mots : « Le Canada ne peut pas être un refuge pour les facilitateurs financiers illicites » 1. La phrase vise huit comptoirs. Elle s’adresse à Ottawa.

Le siège du département du Trésor des États-Unis, à Washington. Photo : AgnosticPreachersKid, Wikimedia Commons, licence CC BY 3.0.
Dans ses fiches d’identification, l’Office of Foreign Assets Control, le service du Trésor chargé des sanctions, donne pour chacune des huit sociétés un numéro d’inscription au CANAFE, l’agence fédérale de lutte contre le blanchiment 2.
Les huit y figurent. Les huit sont « inscrites ».

Le 8 novembre, j’ai saisi ces numéros un à un dans le registre public du CANAFE 3. Que l’on me comprenne bien : ce constat n’accuse pas le CANAFE. Le registre le précise lui-même, l’inscription n’est ni une approbation ni une autorisation ; elle atteste seulement que l’entreprise a rempli les exigences légales 3. Mais il dit quelque chose. Ces entreprises n’opéraient pas en marge du système. Elles en faisaient partie. Le registre est mis à jour chaque mois. La page consultée porte la date du 4 novembre, deux jours avant les sanctions ; les statuts ont pu changer depuis. Le tableau qui suit met côte à côte, pour chaque société, ce que lui reproche Washington et ce qu’en sait le registre canadien.
| Société et enseignes | Adresses déclarées | Inscription au CANAFE | Ce que reproche le Trésor américain |
| Diverse Trade Inc. « Million Exchange », « Millionex » | Richmond Hill et Toronto (Ont.), Montréal (Qc) | M19315656 Inscrite depuis le 11/09/2019 | Des adresses liées ont envoyé l’équivalent de centaines de milliers de dollars vers des adresses liées au CGRI ou au terrorisme. Blanchiment de produits de la drogue, notamment pour Ryan Wedding. |
| 1380079 B.C. Ltd. « Amin Exchange Vancouver », « Sarafi Amin » | North Vancouver (C.-B.), Montréal (Qc) | M23258996 Inscrite depuis le 30/05/2023 | A reçu des centaines de milliers de dollars de la plateforme iranienne Shelbit. Aurait blanchi des millions de dollars de produits de la drogue à Toronto, Vancouver et Montréal ; la succursale de Vancouver l’aurait fait pour Wedding. |
| Top PC Technician Inc. alias 2840711 Ontario Inc., « Amin Exchange Toronto » | North York et Thornhill (Ont.) | M21487848 Inscrite depuis le 10/06/2021 | Société affiliée à 1380079 B.C. sous la même enseigne Amin Exchange ; les reproches visant l’enseigne la concernent. |
| NIA Nations Currency Ltd. « NIA Exchange » | Vancouver et North Vancouver (C.-B.) | M21153461 Inscrite depuis le 15/01/2021 | Transactions avec des adresses associées au CGRI et avec Nobitex, Wallex, Ramzinex et Bitpin. |
| 2397639 Ontario Ltd. « Farah Exchange » | North York (Ont.) | M19648033 Inscrite depuis le 20/03/2019, pour le change et le transfert de fonds seulement | Centaines de milliers de dollars de transactions avec Shelbit et Wallex. Milliers de dollars envoyés vers des adresses associées au terrorisme, millions vers des adresses associées à Wedding. |
| CCC Inc. « Cryptoyal », « Sarafi Capital », « Parsis Exchange », « Salam Exchange » et autres | North York (Ont.), même local que B Galaxy | N300000785 Inscrite depuis le 23/06/2026 Aucune inscription antérieure | Une adresse liée a reçu des centaines de milliers de dollars d’adresses associées au terrorisme. Son site se dit agréé en Iran et au Canada. |
| B Galaxy Inc. « Cryptoyal », « C Exchange » | North York et Thornhill (Ont.) | N300001022 Inscrite depuis le 14/07/2026 Inscription antérieure M21190259 (2021-2025), expirée | Annonce des actifs numériques « en quantité illimitée » contre des devises iraniennes. Aucun montant précisé. |
| Darvish Exchange alias Kanata MD Inc., « Canada Exchange » | Richmond Hill et North York (Ont.) | N300000169 Inscrite depuis le 20/02/2026 Inscription antérieure M22655096 (2022-2024), expirée, sans la monnaie virtuelle | Une adresse liée a traité avec Nobitex, Wallex, Aban Tether et Shelbit. |
Sources : [1], [2], [3]. Les faits reprochés sont des allégations du Trésor américain, non éprouvées devant un tribunal.
Une rue, une diaspora
Sur une carte, le dossier se lit d’un coup d’œil. Les six sociétés ontariennes ont toutes au moins une adresse sur la même artère, la rue Yonge, entre North York et Richmond Hill 2. Deux d’entre elles, CCC Inc. et B Galaxy, partagent le même local et la même enseigne, Cryptoyal 2,3. Deux autres, Diverse Trade et 1380079 B.C., déclarent aussi une adresse à Montréal 2. Le Québec est donc concerné.

Graphique : CCFAG. Sources : [2], [3].
Cette concentration n’a rien de mystérieux. North York est le cœur de la communauté iranienne du Grand Toronto, et Richmond Hill compte de nombreux immigrants iraniens 8. Au recensement de 2021, environ 280 000 Canadiens se sont déclarés d’origine iranienne ou persane 9. Au registre, les enseignes persanes sont nombreuses, à commencer par « Sarafi », qui veut simplement dire « bureau de change » 3. Pour bien des familles, ces comptoirs restent un moyen d’envoyer de l’argent à des proches en Iran, dont les banques sont visées par des sanctions. Rien, dans ce dossier, ne met en cause la grande majorité de ces commerces ni leurs clients. Je crois même que c’est ce qui rend le secteur commode pour qui veut passer inaperçu : on se fond plus facilement dans une rue où l’on ressemble à ses voisins.
Des dates qui dérangent
Trois des huit entreprises ont obtenu une inscription en 2026. CCC Inc. s’inscrivait pour la première fois, le 23 juin. Les deux autres faisaient leur retour. Darvish Exchange, sous sa raison sociale Kanata M.D., avait laissé expirer une première inscription en 2024 ; elle est revenue le 20 février en ajoutant la monnaie virtuelle à ses services. B Galaxy, dont l’inscription avait expiré en août 2025, est revenue le 14 juillet, à une nouvelle adresse 3. Quand CCC Inc. et B Galaxy ont obtenu leur inscription, Washington avait déjà sanctionné, le 2 juin, les plateformes iraniennes Nobitex, Wallex, Bitpin et Ramzinex 1. Et la directive ministérielle canadienne qui impose de traiter comme à risque élevé toute opération liée à l’Iran s’appliquait déjà à toutes les entités déclarantes 6.

Graphique : CCFAG. Sources : [1], [2], [3], [6].
Selon la société d’analyse TRM Labs, l’adresse numérique que le Trésor attribue à CCC Inc. a reçu 300 070 dollars américains en juin 2025 4. C’était un an avant la première inscription de l’entreprise au registre 3. Je n’en tire aucune conclusion : l’adresse a pu servir à autre chose, ou à une structure antérieure. C’est pourtant exactement le genre de question que le CANAFE devrait pouvoir éclairer.
Farah Exchange, elle, est inscrite pour le change de devises et le transfert de fonds. Pas pour la monnaie virtuelle 3. Le Trésor lui attribue pourtant une adresse sur la chaîne TRON et des centaines de milliers de dollars d’échanges en actifs numériques avec les plateformes Shelbit et Wallex 1,2.
Et puis il y a les noms. La fiche américaine de CCC Inc. en aligne sept autres 2. Le Trésor écrit que plusieurs de ces sociétés ont changé de nom et d’adresse pour échapper aux contrôles, sans dire lesquelles 1. Le registre canadien, lui, garde la mémoire des enseignes. Depuis 2017, trois autres sociétés ont exploité le nom Amin Exchange au 7181 de la rue Yonge, à Thornhill, l’adresse où le Trésor situe aujourd’hui Top PC Technician. Toutes ont déclaré avoir cessé leurs activités entre 2019 et 2020 2,3. Rien ne prouve un lien avec les sociétés sanctionnées. Pour un enquêteur, c’est une piste.
Ce que racontent les chaînes de blocs
Les montants donnent l’échelle. TRM Labs a passé au crible les adresses désignées. Entre janvier 2025 et février 2026, celle de Million Exchange aurait reçu 120,7 millions de dollars américains et en aurait envoyé 121,8 millions. Environ 8,3 millions par mois en 2025, un pic à 19,4 millions en janvier 2026, puis une chute brutale à 1,4 million en février 4.
Du côté de NIA Nations Currency, environ 20,6 millions de dollars auraient circulé dans chaque sens entre janvier 2025 et début novembre 2026, soit à peu près un million par mois. Entre le 30 juin et le 25 août 2026, NIA aurait viré 968 342 dollars à Amin Exchange, en 21 opérations 4. C’était après les sanctions contre Nobitex et Wallex. Ces chiffres appellent de la prudence. Ils mesurent des flux, pas des fonds illicites, et TRM rappelle elle-même que les données de chaîne de blocs n’établissent ni la connaissance ni l’intention des parties 4.
L’ombre de Ryan Wedding
Le nom le plus connu du dossier n’est pas iranien. Selon le Trésor, trois des huit sociétés ont travaillé pour Ryan Wedding : Million Exchange, Amin Exchange par sa succursale de Vancouver, et Farah Exchange 1. L’homme a représenté le Canada en planche à neige aux Jeux olympiques de 2002. Les autorités américaines l’accusent d’avoir dirigé un réseau de cocaïne sous la protection du cartel de Sinaloa. Arrêté au Mexique en janvier, il attend aux États-Unis des procès prévus en mars et en octobre 2027 5. Il est présumé innocent.
Un régime sous sanctions et un réseau de trafiquants qui passeraient par les mêmes guichets : quiconque a appris à lire les réseaux criminels de l’intérieur n’en sera pas surpris. Le blanchiment ne fait pas de politique. Il vend un service, celui de transformer de l’argent qu’on ne peut pas montrer en argent qu’on peut déplacer.
Une alerte publique dès juin
Ce qui me frappe le plus, c’est que rien de tout cela n’était secret. En juin 2026, l’enquêteur indépendant connu sous le pseudonyme de ZachXBT a publiquement appelé Washington à sanctionner deux de ces sociétés, NIA Nations Currency et Million Exchange. Selon lui, elles avaient servi à blanchir le produit de vols violents commis à domicile et d’extorsions 10,11. Fin août, il plaçait le Canada au premier rang des pays qu’il juge les pires pour les victimes de la criminalité liée aux cryptomonnaies, et décrivait Toronto comme l’un des foyers mondiaux de la fraude 12. ZachXBT est un enquêteur privé et anonyme. Aucun tribunal n’a vérifié ses affirmations, et je n’ai pas pu consulter directement son message de juin. Mais l’alerte était publique. Les virements de NIA vers Amin Exchange relevés par TRM ont eu lieu après 4. Les sanctions américaines sont tombées cinq mois plus tard.
Le CANAFE sait révoquer
Il serait injuste de dire que le CANAFE est resté les bras croisés. Le registre recense 36 entreprises dont l’inscription a été révoquée à la date du 24 mars 2026. Neuf avaient pignon sur la rue Yonge, entre North York et Richmond Hill 3. Le registre ne dit pas pourquoi. Il précise seulement qu’une révocation intervient lorsqu’une entreprise n’a pas répondu à une demande de précisions, n’a pas prêté assistance au CANAFE ou a été jugée inadmissible 3. Aucune des huit sociétés sanctionnées par Washington ne figure dans cette vague.
La suite est plus instructive encore. Une seule adresse, le 7181, rue Yonge, à Thornhill, cumule 37 inscriptions d’entreprises de services monétaires depuis 2015 3. Trois des entreprises révoquées le 24 mars y avaient leurs locaux. Dans chacun de ces trois locaux, une autre société a obtenu son inscription en juin ou en juillet ; deux d’entre elles avaient été constituées dans les deux mois qui ont suivi la révocation 3. Une quatrième entreprise de la même adresse, révoquée le 29 mai, a vu une société au nom presque identique s’inscrire au même local le 20 octobre. À Richmond Hill, une entreprise révoquée le 24 mars a retrouvé une inscription le 2 novembre, sous la même raison sociale et le même nom 3.
Je ne nomme pas ces entreprises. Elles ne sont visées par aucune sanction, et rien ne les relie à l’Iran ni aux huit sociétés désignées par Washington. Un local repris n’est pas une preuve. Mais il faut se méfier des adresses qui changent de nom plus souvent que de locataire.
Ce que les sanctions ne disent pas
Les désignations du Trésor sont des mesures administratives ; aucun tribunal ne les a examinées. Côté canadien, le CANAFE s’est borné à indiquer qu’il avait travaillé avec son homologue américain, le FinCEN 13. La sanction américaine gèle les avoirs situés aux États-Unis et interdit aux personnes et entreprises américaines de traiter avec ces sociétés 1. Elle ne les ferme pas. Le Trésor l’écrit d’ailleurs : elles sont toujours en activité 1.
La question pour Ottawa
Le Trésor précise avoir agi en coordination avec le CANAFE 1. Le régulateur canadien était donc informé. Depuis 2020, la directive ministérielle oblige en outre les entreprises inscrites à lui déclarer toute opération en provenance ou à destination de l’Iran, quel qu’en soit le montant 6. Si ces huit entreprises ont fait leurs déclarations, le CANAFE disposait de l’information. Si elles ne les ont pas faites, elles enfreignaient la directive tout en conservant leur inscription. Une procédure est peut-être en cours sans être publique : le CANAFE ne communique rien sur une entreprise au-delà de ce qui figure au registre 3. Je lui laisse volontiers le bénéfice du doute.
Les faits, eux, sont têtus. Les huit sociétés ont traversé la vague de révocations du 24 mars, l’alerte publique de juin et les sanctions américaines contre les plateformes iraniennes avec lesquelles, selon Washington, elles traitaient. À la date du dernier registre publié, aucune n’avait perdu son inscription. Trois en avaient même obtenu une en 2026. Huit bureaux de change, huit inscriptions valides. C’est peut-être là le vrai sujet.
Didier Aubrais est président fondateur du Cercle Canadien Francophone d’Analyse Géostratégique (CCFAG) et président de Groupe DA Détection-Action. Formation en criminologie et en criminalistique, il compte près de trente ans d’expérience en sécurité d’État et en renseignement privé. Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur.
Références
[1] Département du Trésor des États-Unis, communiqué sb0686, 6 novembre 2026. « Operation Economic Outcast Sanctions Eight Canadian Money Services Businesses Enabling Iranian Regime ». https://home.treasury.gov/news/press-releases/sb0686
[2] Office of Foreign Assets Control (OFAC), « Recent Actions », 6 novembre 2026. Fiches d’identification des huit entités (alias, adresses, numéros d’inscription, adresses TRON). https://ofac.treasury.gov/recent-actions/20261106
[3] CANAFE, Registre des entreprises de services monétaires, version du 4 novembre 2026, consulté le 8 novembre 2026. https://fintrac-canafe.canada.ca/msb-esm/reg-eng
[4] TRM Labs, novembre 2026. « OFAC Designates Eight Canadian Money Services Businesses Under Operation Economic Outcast ». https://www.trmlabs.com/resources/blog/ofac-designates-eight-canadian-money-services-businesses-under-operation-economic-outcast
[5] La Presse canadienne, via Global News, 6 novembre 2026, mis à jour le 7 novembre. « U.S. Treasury sanctions Canadian firms connected to Ryan Wedding and Iran ». https://globalnews.ca/news/12140771/us-canada-sanctions-iran-ryan-wedding/
[6] CANAFE. Directive ministérielle sur les opérations liées à l’Iran (en vigueur depuis le 25 juillet 2020, étendue en novembre 2025). https://fintrac-canafe.canada.ca/obligations/dir-iri-eng
[7] Reuters, via Yahoo Finance Canada, 6 novembre 2026. « US Treasury sanctions Canadian money services firms over Iran-related transactions ». https://ca.finance.yahoo.com/news/us-treasury-sanctions-canadian-money-210207886.html
[8] The World (PRI), 3 mai 2016. « Tehranto » : la communauté iranienne de North York et de Richmond Hill. https://theworld.org/stories/2016/05/03/tehranto
[9] L’Encyclopédie canadienne. « Iranian Canadians » (données du recensement de 2021). https://thecanadianencyclopedia.ca/en/article/iranians
[10] PANews, novembre 2026. « US Treasury Sanctions 8 Canadian Money Services Businesses, Two of Which Were Named by ZachXBT ». https://panews.io/articles/01a1bad8-05ff-774b-b0e9-2d6eb90b005c
[11] Blockchain.News, 2 juin 2026. « ZachXBT: Sanction Iranian OTC Brokers in Canada ». https://blockchain.news/flashnews/zachxbt-sanction-iranian-otc-brokers-canada
[12] GN Crypto, 22 août 2026. « ZachXBT Labels Canada Worst Country for Crypto Fraud ». https://www.gncrypto.news/news/zachxbt-labels-canada-worst-country-for-crypto-fraud/
[13] Al Jazeera (d’après Reuters), 7 novembre 2026. « US Treasury sanctions eight Canadian money exchange firms over Iran ties » (déclaration du CANAFE). https://www.aljazeera.com/economy/2026/11/7/us-treasury-sanctions-eight-canadian-money-exchange-firms-over-iran-ties







