
Le camp de réfugiés sahraouis El Aaiún à Tindouf.
Par Abdel Fattah Madmoune Secrétaire général Adjoint de l’Observatoire Géostratégique de Genève
Entre blocage du processus référendaire, implication stratégique de l’Algérie et évolution des rapports de force internationaux, la question du Sahara entre dans une nouvelle phase. L’impasse diplomatique révèle les limites d’un processus devenu difficilement applicable.
L’expiration, le 31 octobre 2026, du mandat de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO), sans adoption d’une résolution de renouvellement au Conseil de sécurité, constitue un tournant majeur dans le dossier du Sahara marocain. Les deux projets de résolution concurrents présentés par Washington et Moscou n’ont pas obtenu l’approbation nécessaire, plongeant l’avenir de la mission dans une incertitude inédite.
Cet épisode ne marque pas, à lui seul, la disparition définitive de la MINURSO ni le règlement du différend. Il révèle néanmoins l’essoufflement d’un dispositif international .
Plus de trente-cinq ans après l’instauration du cessez-le-feu, une interrogation s’impose : peut-on continuer à défendre indéfiniment un mécanisme dont les conditions fondamentales de réalisation n’ont jamais été réunies?
Le référendum : une promesse devenue une impasse politique
À l’origine, le référendum devait permettre aux populations concernées de choisir librement leur avenir. Mais très rapidement, la détermination du corps électoral est devenue le principal obstacle au processus. Qui est Sahraoui ? Sur quels critères établir l’appartenance à la population habilitée à voter ? Faut-il retenir les personnes recensées lors de la période coloniale espagnole, leurs descendants, les membres des tribus historiquement établies dans le territoire ou encore les populations ayant des liens familiaux et historiques avec la région ?
Ces questions ne sont pas secondaires. Elles constituent le cœur même de la difficulté. La réalité historique du Sahara s’inscrit dans un espace géographique transfrontalier, marqué par les migrations, les liens tribaux et les déplacements des populations nomades. Les frontières contemporaines n’ont pas toujours correspondu aux espaces de circulation traditionnels des communautés sahariennes.
Les camps de Tindouf, situés en territoire algérien, accueillent ainsi des populations dont les parcours familiaux et géographiques sont divers. Des liens historiques et familiaux existent avec plusieurs pays de la région, notamment la Mauritanie, le Mali et l’Algérie. Des origines plus lointaines sont également parfois évoquées. Il seraitdonc réducteur de considérer que toute personne vivant dans les camps de Tindouf possède automatiquement la même origine territoriale ou la même légitimité électorale.
La question fondamentale demeure celle de la définition objective et consensuelle du corps électoral. L’expérience de la MINURSO a précisément démontré combien cette question est complexe. Les désaccords autour des critères d’identification et des listes électorale ont progressivement rendu le référendum initialement envisagé pratiquement inapplicable.
L’Algérie : un acteur incontournable, mais certainement pas désintéressé
Il est désormais difficile d’analyser le dossier du Sahara sans examiner le rôle central de l’Algérie. Officiellement, Alger affirme soutenir le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination et présente son engagement comme une position de principe. Pourtant, son implication politique, diplomatique, logistique et stratégique auprès du Front Polisario dépasse largement celle d’un simple observateur extérieur.
L’Algérie accueille les camps de Tindouf, soutient diplomatiquement le Polisario et intervient régulièrement dans les enceintes internationales pour défendre ses positions sur le dossier. Dès lors, une question légitime mérite d’être posée : cette mobilisation relève-t-elle exclusivement d’une solidarité politique ou répond-elle également à des intérêts géopolitiques propres ?
La rivalité historique entre Rabat et Alger, les ambitions d’influence en Afrique du Nord et au Sahel, les équilibres régionaux ainsi que la question du leadership maghrébin constituent autant de facteurs qui permettent de comprendre la dimension stratégique de l’engagement algérien. Il est judicieux donc de reconnaître que le conflit est devenu, au fil des décennies, un instrument majeur de la compétition géopolitique entre le Maroc et l’Algérie. La participation de l’Algérie aux discussions diplomatiques internationales confirme d’ailleurs qu’elle ne peut être considérée comme un acteur périphérique.
Une question démographique qui mérite transparence et rigueur
L’un des aspects les plus sensibles du dossier concerne la composition démographique des populations vivant dans les camps de Tindouf. Les chiffres avancés par les différentes parties divergent considérablement. Le Front Polisario et les autorités algériennes évoquent plus de 160 000 personnes dans les camps, tandis que le HCR apporte une assistance à environ 90 000 réfugiés vulnérables, selon les données rapportées par Reuters le 2 novembre 2026.Cette différence souligne la nécessité d’un travail de recensement indépendant, transparent et actualisé.
Un tel recensement devrait permettre de distinguer les personnes originaires du territoire, leurs descendants, les populations déplacées et les personnes dont les attaches historiques et familiales se situent dans d’autres régions. Il ne s’agit nullement de contester arbitrairement l’identité sahraouie de populations ayant vécu plusieurs générations dans les camps. Il s’agit de garantir que toute démarche politique reposant sur la volonté populaire s’appuie sur des données fiables et vérifiables.
La question est d’autant plus importante que le référendum, dans sa conception initiale, supposait un corps électoral clairement identifié et accepté par toutes les parties. Sans accord sur ces critères, le risque est de transformer le droit à l’autodétermination en une revendication sans mécanisme concret de mise en œuvre.
Le Maroc face à une nouvelle configuration diplomatique
Pendant que le processus référendaire s’enlisait, le Maroc a progressivement consolidé sa stratégie diplomatique autour de son initiative d’autonomie présentée en 2007. Cette proposition prévoit une large gestion des affaires locales par les populations du territoire, dans le cadre de la souveraineté marocaine. La résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée en 2025, avait déjà placé la proposition marocaine au cœur des négociations, en la considérant comme une base de discussion en vue d’une solution politique définitive, mutuellement acceptable et conforme au principe d’autodétermination.
Les développements d’octobre 2026 montrent cependant que les divergences internationales demeurent importantes. Le veto russe au projet américain et l’échec du projet concurrent russe illustrent la difficulté de parvenir à un consensus sur l’avenir de la mission onusienne.
Pour Rabat, cette évolution constitue une occasion de défendre davantage son approche politique et de mettre en avant les limites du référendum. Mais elle implique également une responsabilité : démontrer que l’autonomie proposée peut constituer une solution politique crédible, inclusive et durable, capable de répondre aux aspirations de toutes les composantes de la population concernée.
Sortir de la logique du conflit permanentAprès près d’un demi-siècle de confrontation, le dossier du Sahara ne peut raisonnablement rester prisonnier des calculs politiques et des rivalités régionales. Les populations des camps de Tindouf ont droit à des perspectives concrètes, à la dignité et à un avenir débarrassé de l’incertitude. Les habitants du Sahara administré par le Maroc ont également droit à la stabilité, au développement et à une représentation politique effective.
L’Algérie, de son côté, ne peut durablement se soustraire à une réflexion sur les conséquences régionales de son engagement dans ce conflit. Une normalisation des relations avec le Maroc serait bénéfique à l’ensemble du Maghreb, dont l’intégration économique demeure lourdement pénalisée par cette rivalité. L’expiration du mandat de la MINURSO ne doit donc pas être interprétée comme une victoire définitive d’une partie sur l’autre. Elle devrait plutôt constituer un signal fort : le temps est venu de réexaminer les instruments diplomatiques, les mécanismes de représentation et les conditions d’une solution politique réaliste.
La véritable question n’est plus seulement de savoir si un référendum peut encore être organisé. Elle est de savoir si la communauté internationale peut continuer à s’accrocher à un mécanisme dont les conditions d’application restent profondément contestées, alors qu’une nouvelle dynamique diplomatique se dessine autour de l’autonomie.







