Il faut d’abord lever toute ambiguïté. Déplorer la manière dont l’affaire vénézuélienne a été traitée sur la scène internationale ne revient ni à défendre Nicolás Maduro, ni à cautionner un régime corrompu, autoritaire et largement illégitime. Le Venezuela n’est ici ni un modèle ni une cause. Il est un révélateur. Et ce qu’il révèle devrait inquiéter au premier chef Genève.
Car ce qui se joue dépasse de loin le sort d’un dirigeant contesté. L’intervention américaine, assumée hors de tout cadre multilatéral, illustre la rupture nette avec un ordre international fondé sur des règles communes, la négociation et la médiation. Cet ordre, Genève en a été l’un des centres névralgiques, l’un des symboles les plus visibles et les plus durables. Or c’est précisément cet ordre qui est aujourd’hui remis en cause, contesté, parfois méthodiquement contourné.
À Genève, on continue pourtant trop souvent à analyser ces événements comme s’ils étaient périphériques, comme s’ils ne concernaient que des théâtres lointains. C’est une erreur d’analyse majeure. La question n’est pas Maduro. La question est la disparition progressive du multilatéralisme qui faisait de Genève un lieu indispensable. Lorsque les grandes puissances choisissent l’unilatéralisme, la coercition et le rapport de force, Genève n’est plus au centre du jeu : elle en devient un décor.
Les discours rassurants entendus ces dernières semaines de la part de certaines autorités suisses sur la solidité de la Genève internationale traduisent un manque de réalisme préoccupant. Ils donnent l’impression que l’on croit encore traverser une mauvaise passe, alors que nous assistons à un changement d’époque. Ce n’est pas une crise conjoncturelle du multilatéralisme, c’est une remise en cause structurelle de son utilité même aux yeux des puissants.
Les signaux sont pourtant clairs. Ce qui s’est produit en décembre devant la Cinquième Commission de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, chargée des questions budgétaires, en est une illustration frappante. Les tensions sur les contributions, les blocages financiers, les arbitrages politiques sur les budgets de l’ONU montrent que la contestation du système ne se limite plus aux discours : elle touche désormais le cœur matériel de l’édifice. Quand les budgets vacillent, ce sont les lieux comme Genève qui sont directement exposés.
Croire que des financements supplémentaires suffiront à préserver la Genève internationale relève de l’illusion. Le problème n’est pas l’argent. Le problème est que le monde pour lequel Genève avait été pensée est en train de disparaître.
L’approche doit donc être assumée pour ce qu’elle est : égocentrée sur Genève, non par narcissisme, mais par lucidité. Genève a longtemps bénéficié d’un système qui garantissait sa centralité. Ce système se délite. Les lendemains risquent de déchanter si l’on continue à refuser de regarder cette réalité en face. Ce n’est pas en répétant les mantras du multilatéralisme que l’on empêchera sa marginalisation.
Il est temps de comprendre que l’on ne défend pas Genève en niant le changement d’époque, mais en l’acceptant. La véritable question n’est plus de savoir comment sauver à tout prix un modèle hérité du passé, mais de savoir ce que Genève peut encore être dans un monde qui ne croit plus aux règles communes. Faute de cette prise de conscience, Genève ne sera pas victime d’un complot extérieur, mais de son propre aveuglement.
Alain Jourdan
Rédacteur en chef, Secrétaire général de l’Observatoire géostratégique de Genève