
Des personnes déplacées par les violences dans la région du Catatumbo (archive). HCR / Lucas Molet
Dix ans après la signature de l’accord de paix entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), le bilan est paradoxal. D’un côté, l’accord a atteint son objectif le plus ambitieux: mettre fin à une guerre civile qui, pendant plus d’un demi-siècle, a fait des centaines de milliers de morts et des millions de déplacés. De l’autre, la violence persiste dans de vastes régions du pays où les groupes armés ont remplacé la guérilla démobilisée. Pour les Nations Unies, cette résurgence ne traduit pas l’échec de la paix, mais celui de son application incomplète.
À écouter Miroslav Jenča, représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour la Colombie, lprincipal problème n’est plus aujourd’hui militaire. Il est institutionnel. Présentant son rapport devant le Conseil de sécurité, le diplomate slovaque a livré un constat qui renverse une idée largement répandue: les violences qui secouent aujourd’hui le Catatumbo, le Cauca ou certaines régions du Pacifique ne sont pas d’abord le résultat de la capacité des groupes armés à se réorganiser. Elles révèlent surtout l’incapacité persistante de l’État colombien à occuper durablement les territoires abandonnés par les FARC.
Le vide laissé par la guerre n’a jamais été comblé
L’accord de paix de 2016 ne se limitait pas au désarmement de la principale guérilla d’Amérique latine. Son ambition était plus profonde : transformer les régions rurales qui avaient servi de sanctuaire aux FARC pendant plusieurs décennies. L’idée était simple. Là où la guérilla contrôlait les populations, l’État devait progressivement prendre le relais en apportant routes, écoles, centres de santé, justice, police, titres fonciers et débouchés économiques.,Or, près de dix ans plus tard, cette substitution demeure largement inachevée.
Dans de nombreuses zones rurales, les administrations restent absentes, les infrastructures insuffisantes et les perspectives économiques limitées. Ce vide a été rapidement investi par d’autres acteurs: dissidences des FARC, Armée de libération nationale (ELN), organisations criminelles et réseaux liés au narcotrafic.
La géographie de la violence actuelle en est l’illustration la plus frappante. Comme le souligne Miroslav Jenča, «les zones où la violence est aujourd’hui la plus aiguë sont précisément celles où la mise en œuvre de l’accord et la présence des institutions de l’État ont été insuffisantes». Autrement dit, les conflits contemporains ne se développent pas malgré l’accord de paix, mais dans les espaces où celui-ci n’a jamais véritablement produit tous ses effets.
Le Catatumbo, laboratoire des nouvelles guerres
Le département du Catatumbo concentre aujourd’hui l’ensemble des fragilités colombiennes. Située à la frontière avec le Venezuela, cette région stratégique constitue depuis longtemps une plaque tournante des cultures de coca, du trafic de drogue et de la contrebande.
Après le départ des FARC, plusieurs organisations armées ont cherché à contrôler cet espace. Les affrontements se sont intensifiés en 2025, malgré les initiatives gouvernementales de développement territorial. Le conflit lui-même évolue. Aux embuscades traditionnelles, aux mines antipersonnel et aux enlèvements s’ajoutent désormais des drones utilisés à des fins militaires, signe que même des groupes armés non étatiques s’approprient des technologies autrefois réservées aux armées régulières.
Cette modernisation de la violence intervient alors que ses causes restent profondément anciennes: pauvreté, enclavement, faiblesse des institutions et absence d’alternatives économiques.
Une réussite souvent oubliée: la réintégration des anciens combattants
Cette détérioration sécuritaire tend parfois à masquer l’un des succès majeurs de l’accord de paix. Environ 13 000 membres des FARC ont déposé les armes en 2016. Plus de 11 000 poursuivent encore aujourd’hui leur processus de réintégration dans la société.
Pour les Nations Unies, peu de processus de désarmement dans le monde affichent un taux de retour aussi faible à la lutte armée. Ce résultat constitue probablement le principal acquis de l’accord. Il démontre qu’une guérilla ayant combattu pendant plus d’un demi-siècle peut abandonner les armes sans que la majorité de ses membres replongent dans la clandestinité. Mais cette réussite reste extrêmement fragile. Depuis 2016, plus de 500 anciens combattants ont été assassinés.
Ces violences rappellent que la réintégration ne dépend pas uniquement de la volonté des ex-guérilleros. Elle suppose également que l’État soit capable d’assurer leur protection, leur accès à la justice et leur insertion économique. À défaut, les groupes armés disposent d’un terrain favorable pour recruter ou intimider d’anciens combattants.
La réforme rurale, clé de voûte de la paix
Au-delà de la sécurité, le cœur du projet de paix demeure la transformation des campagnes colombiennes. Le conflit armé s’est construit pendant des décennies autour d’inégalités foncières particulièrement fortes. L’accord de 2016 prévoyait donc une vaste réforme rurale destinée à redistribuer des terres, sécuriser les titres de propriété, développer les infrastructures et favoriser l’accès au crédit. Les programmes de développement territorial concernent désormais 170 municipalités, tandis que la redistribution foncière avance progressivement, notamment au bénéfice des petits agriculteurs, des femmes rurales et des communautés autochtones.
Mais, là encore, l’accès à la terre ne suffit pas. Comme le rappelle Miroslav Jenča, posséder une parcelle n’a de sens que si les familles peuvent y vivre en sécurité, obtenir des financements, produire et commercialiser leurs récoltes. Les attaques récentes contre plusieurs bénéficiaires de la réforme illustrent la persistance de rapports de force locaux qui continuent de remettre en cause l’autorité de l’État.
Une transition politique sous haute surveillance
Le contexte politique renforce encore les incertitudes. L’arrivée au pouvoir, en août, du président élu Abelardo de la Espriella intervient après une campagne largement dominée par les questions de sécurité. Le nouveau chef de l’État hérite d’un processus de paix qui a déjà survécu à deux alternances politiques, mais dont la crédibilité dépendra désormais de sa capacité à produire des résultats concrets dans les territoires les plus fragiles.
Pour les Nations Unies, remettre en cause l’accord constituerait une erreur stratégique. Les difficultés actuelles ne démontrent pas son inefficacité. Elles montrent surtout que les volets civils — réforme rurale, développement territorial, présence institutionnelle — n’ont jamais bénéficié de la même priorité que le désarmement.
Le véritable test de la paix
À l’approche du dixième anniversaire de l’accord, prévu en novembre, la Colombie offre une leçon qui dépasse largement ses frontières. Le pays a démontré qu’il était possible de convaincre une guérilla de déposer les armes et d’éviter un retour massif à la guerre civile. Peu de processus de paix dans le monde peuvent revendiquer un tel résultat. Mais il rappelle également une réalité souvent sous-estimée: un accord ne met pas fin à un conflit par lui-même.
La paix ne se mesure pas seulement au silence des armes. Elle se construit dans la capacité de l’État à remplacer durablement les pouvoirs de fait par des institutions légitimes, des services publics et des perspectives économiques. Dix ans après les FARC, la Colombie n’est plus un pays en guerre civile. Elle demeure cependant confrontée au défi le plus difficile de toute sortie de conflit: transformer une victoire diplomatique en présence effective de l’État sur les territoires longtemps gouvernés par la violence.
Surmonter les causes structurelles du conflit –inégalités, exclusion, impunité et méfiance– n’est pas la tâche d’un seul gouvernement, «mais la responsabilité de l’État», a affirmé la représentante de la Colombie, Mme Leonor Zalabata aux Nations Unies. Par conséquent, garantir la sécurité de ceux qui ont déposé les armes, des communautés et de ceux qui œuvrent à la transformation des territoires reste une priorité absolue.







