Accueil / Conflits / Yémen : Riyad se prépare-t-il à empêcher un « Ormuz houthi » à Bab el-Mandeb ?

Yémen : Riyad se prépare-t-il à empêcher un « Ormuz houthi » à Bab el-Mandeb ?

En quelques semaines, la trêve de fait qui avait figé une grande partie du front yéménite depuis 2022 s’est nettement érodée. Les Houthis, alliés de l’Iran, frappent le port de Mokha, la navigation en mer Rouge et les installations saoudiennes ; les forces gouvernementales répondent par des drones et des contre-attaques locales ; dans la province d’Al-Jawf, une mobilisation tribale menace les axes d’approvisionnement vers les zones contrôlées par les Houthis, maîtres de Sanaa depuis 2014. Le 30 août, un pétrolier a encore été touché à l’ouest de Mokha. Les 30 et 31 août, les forces gouvernementales disent avoir intercepté plusieurs bateaux-drones houthis « kamikazes » près des îles de Hanish et de Zuqar, tandis que deux missiles balistiques ont encore visé le secteur au sud d’Al-Khawkhah dans la nuit du 31 août au 1er septembre. Dans le même temps, des sources yéménites proches du gouvernement affirment que 75 experts militaires iraniens sont arrivés en juin et juillet pour renforcer notamment les capacités navales, balistiques et de drones des Houthis ; cette dernière information n’est pas confirmée indépendamment. Le véritable enjeu dépasse donc la seule reprise de la guerre civile : il s’agit de savoir si Riyad et ses partenaires laisseront les Houthis transformer leur capacité de nuisance à distance en dispositif de coercition militaire au plus près de Bab el-Mandeb, au moment où l’Iran exerce déjà une pression comparable à Ormuz.

Pendant plusieurs années, l’Arabie saoudite a cherché à sortir progressivement de la guerre du Yémen. L’intervention lancée en 2015 n’avait ni éliminé le pouvoir houthi à Sanaa ni rétabli l’autorité du gouvernement internationalement reconnu sur l’ensemble du territoire. Après la trêve de 2022, Riyad avait privilégié une combinaison de négociation, de dissuasion et de soutien aux forces yéménites alliées, avec pour priorité de sécuriser sa frontière méridionale plutôt que de reprendre une campagne militaire à grande échelle.

Cette logique est aujourd’hui remise en cause. Le 27 août, le New York Times estimait que l’Arabie saoudite semblait se préparer à une nouvelle confrontation avec les Houthis, après des semaines d’attaques contre des navires, des aéroports et des installations pétrolières. Le quotidien ne dit pas qu’une décision de guerre a déjà été prise ; il souligne en revanche que le royaume et le mouvement chiite houthi se rapprochent à nouveau du seuil d’un conflit ouvert.

La nuance est essentielle. Riyad n’a aucun intérêt à reproduire mécaniquement la guerre de 2015. Mais le contexte de 2026 est différent : les Houthis ne menacent plus seulement la frontière saoudienne. Ils cherchent à peser sur l’ensemble du dispositif énergétique et maritime du royaume, alors même qu’Ormuz reste instable et que le port de Yanbu est devenu une voie de contournement indispensable pour le brut produit dans l’est du Royaume, acheminé vers la mer Rouge par l’oléoduc Est-Ouest.

Mokha et la côte occidentale : le front qui se rapproche du détroit

Le point de bascule se situe peut-être moins à Sanaa qu’au bord de la mer Rouge. Depuis le début d’août, le port de Mokha, tenu par les forces anti-houthies, est devenu une cible récurrente. Le 15 août, son directeur annonçait la suspension des activités commerciales après plus de vingt-cinq tirs de missiles en quelques jours, sept morts et environ 16 millions de dollars de dégâts. Les frappes se sont ensuite poursuivies contre Mokha et Al-Khawkhah, ville côtière de la province de Hodeidah, située au nord de Mokha, tandis que les affrontements terrestres se multipliaient autour de Taëz et sur la côte.

Cette pression s’exerce sur un secteur qui n’est pas neutre. Autour de Mokha sont déployées les forces de Tarek Saleh — Gardiens de la République et Résistance nationale —, qui ont été constituées et longtemps soutenues par les Émirats arabes unis. Les Brigades des Géants ne sont pas concentrées autour de Mokha au même titre que les forces de Tarek Saleh : elles conservent cependant une présence sur la côte de la mer Rouge, notamment dans le sud de Hodeïda, tandis qu’une partie de leurs unités est déployée dans le sud du pays. Même après le retrait militaire émirati, cette architecture demeure. Si les Houthis tentaient de progresser durablement vers Mokha, puis Bab el-Mandeb, ils affronteraient donc en partie le dispositif militaire que les Emirats (EAU) avaient contribué à bâtir sur cette côte.

Aucune grande offensive houthie vers Bab el-Mandeb n’est confirmée à ce stade. Des chiffres allant jusqu’à 20 000 combattants ont circulé, mais ils ne sont pas suffisamment corroborés pour être retenus. Ce qui est établi est déjà significatif : les Houthis maintiennent une pression soutenue sur Mokha, Al-Khawkhah et Taëz, tandis que les forces gouvernementales et la Résistance nationale répondent de manière plus coordonnée qu’au début de l’été.

Bab el-Mandeb : la guerre maritime s’intensifie

La bataille se lit d’abord dans les statistiques de navigation. Après l’annonce houthie du 20 juillet d’un blocus contre les navires liés à l’Arabie saoudite, le trafic visible à Bab el-Mandeb est tombé autour de 32 passages quotidiens, contre environ 50 auparavant. Reuters relevait également qu’une part croissante des chargements de Yanbu s’effectuait désormais avec l’AIS (transpondeur) coupé ou interrompu, au point que les évaluations des flux saoudiens divergent fortement selon les sociétés de suivi. Un signal inverse rappelle toutefois que le détroit n’est ni fermé ni paralysé : Reuters/Kpler a comptabilisé 27 transits visibles à Bab el-Mandeb le 31 août, un plus haut sur trois jours. Cinq concernaient des pétroliers Aframax ou Suezmax, mais aucun VLCC (pétrolier de très grande capacité) ni méthanier. Ces données AIS n’intègrent pas les bâtiments naviguant transpondeur coupé, ce qui impose de distinguer trafic visible et flux réels.

Les itinéraires se sont eux aussi déformés. Une part croissante du brut saoudien remonte la mer Rouge vers Suez ou utilise le pipeline SUMED entre Ain Sokhna et Sidi Kerir. À la mi-août, les chargements à Sidi Kerir avaient atteint un record de 2,17 millions de barils par jour, dont environ 90 % de brut saoudien. Des cargaisons destinées à l’Asie peuvent ainsi remonter vers la Méditerranée, être transbordées ou transférées via SUMED, puis repartir par Gibraltar et contourner l’Afrique. Pour l’Asie du Nord-Est, ce détour peut ajouter près d’un mois au voyage.

Les attaques montrent surtout que la zone de menace s’élargit. Le 11 août, l’attaque du cargo Tihamah à Bab el-Mandeb a tué quatre membres d’équipage et deux sauveteurs. Le 24 août, le pétrolier saoudien Amzan a été touché au large de Yanbu, avec un incendie maîtrisé et aucun blessé. Le 30 août, un pétrolier sous pavillon panaméen a signalé avoir été frappé par un missile à environ 40 milles nautiques à l’ouest de Mokha ; il a poursuivi sa route par ses propres moyens, sans victime signalée.

Le même jour, les forces gouvernementales yéménites ont annoncé avoir détruit de manière préventive une embarcation houthie télécommandée alors qu’elle se préparait, selon elles, à attaquer des navires commerciaux en mer Rouge. L’opération a été rendue publique par la 5e région militaire du gouvernement yéménite. Cette séquence confirme que la lutte pour Bab el-Mandeb ne se joue plus seulement dans l’interception de missiles : elle inclut désormais la destruction préventive de moyens navals avant leur emploi.

Le front maritime se rapproche désormais des îles qui commandent les approches de Bab el-Mandeb. Le 27 août, la Résistance nationale a annoncé avoir repoussé cinq embarcations houthies qui tentaient de s’approcher d’îles sous contrôle gouvernemental, après avoir abattu un drone de reconnaissance. Le même jour, des missiles balistiques ont frappé des bateaux de pêche près de l’archipel des Hanish, faisant plusieurs blessés selon les forces pro-gouvernementales.

Les 30 et 31 août, la pression s’est accentuée : l’armée yéménite affirme que ses unités navales et de défense côtière ont intercepté quatre bateaux-drones houthis « kamikazes », télécommandés et chargés d’explosifs, qui tentaient, à différents moments, d’approcher Hanish et Zuqar. Les Houthis n’ont pas commenté cette version. Dans la nuit du 31 août au 1er septembre, Al Jazeera a également rapporté, sur la base de médias yéménites, le tir de deux missiles balistiques vers le secteur situé au sud d’Al-Khawkhah. Sans prouver une offensive terrestre ou amphibie vers le détroit, cette répétition donne désormais une consistance opérationnelle à ce que l’on peut appeler une « bataille des îles » autour des positions qui bordent les routes internationales.

Le volet iranien ajoute une incertitude plus lourde. Le 31 août, Al Hadath a rapporté, en citant des sources yéménites proches du gouvernement et des sources de renseignement, que 75 experts militaires iraniens seraient arrivés par vagues dans les zones houthies en juin et juillet. Le CGRI leur aurait confié des missions portant sur les opérations navales, les missiles, les drones, les embarcations téléopérées, les mines, le commandement et le renseignement autour de la mer Rouge et de Bab el-Mandeb. La dernière vague, composée de 25 hommes et incluant selon ces sources l’ancien ambassadeur iranien Mohammad Jalal Firouznia, aurait atterri à Hodeïda le 13 juillet à bord d’un appareil de Mahan Air. Aucun de ces éléments n’est, à ce stade, confirmé indépendamment par une source extérieure au camp gouvernemental yéménite. S’ils étaient corroborés, ils relieraient directement l’assistance iranienne aux moyens précisément utilisés pour créer une zone d’interdiction maritime.

Cette affirmation recoupe toutefois une autre séquence, mieux documentée mais dont l’interprétation reste disputée. La Résistance nationale a annoncé avoir intercepté le 24 août un bateau acheminant de Djibouti vers Hodeïda des composants avancés destinés aux drones. Le porte-parole de la Résistance nationale, Sadiq Duwaid, affirme que les deux marins arrêtés avaient déjà participé à plus de treize opérations de contrebande depuis Bandar Abbas, transportant armes, missiles et matériaux entrant dans la fabrication d’armements. Cette dernière affirmation repose sur les déclarations de la Résistance nationale et les interrogatoires du réseau ; elle ne peut donc être traitée comme une constatation indépendante. Mais elle suggère que Bab el-Mandeb et la Corne de l’Afrique constituent également une artère logistique alimentant les capacités houthies, et pas seulement une zone où celles-ci sont employées.

Les conséquences débordent déjà la mer Rouge. Le 31 août, Reuters signalait que les exportations asiatiques de diesel vers l’Afrique avaient atteint leur plus haut niveau depuis quatre ans et demi, en partie parce que la guerre avec l’Iran, le blocus houthi et les attaques contre la raffinerie de Jizan avaient réduit l’offre moyen-orientale. La pression houthie commence donc à modifier des flux énergétiques très au-delà du Yémen.

Al-Jawf : une pression tribale sur les lignes de Sanaa

Un second foyer de pression s’est renforcé à l’est. Depuis la fin juin, des tribus se rassemblent dans le gouvernorat d’Al-Jawf autour du « Matrah al-Karama », sous l’impulsion du cheikh Hamad bin Fadgham al-Hazmi. Le 28 août, après l’expiration d’un ultimatum adressé aux Houthis, les responsables du rassemblement ont annoncé le blocage des poids lourds et des flux commerciaux destinés aux zones sous contrôle houthi, tout en appelant à une mobilisation armée. Belqees TV a publié le texte de cette décision.

Cette mobilisation est née d’un contentieux tribal précis, ce qui interdit de la présenter comme un soulèvement politique généralisé. Mais Sanaa semble prendre la menace au sérieux. Sheba Intelligence a rapporté le 29 août que les Houthis préparaient des drones dans le secteur d’Al-Saqiyah et avaient déployé des spécialistes auprès du commandement d’Al-Labnat. La finalité exacte de ces préparatifs n’est pas connue, mais leur concomitance avec ce mouvement tribal suggère que les Houthis anticipent soit une surveillance accrue, soit des frappes contre les rassemblements et les axes logistiques.

Des images diffusées le 30 août montrent par ailleurs un convoi important de véhicules et de matériels présenté comme un renfort saoudien destiné à Ma’rib et Al-Jawf. La séquence est compatible avec un mouvement militaire réel, mais sa date, sa géolocalisation et l’origine exacte des équipements ne sont pas suffisamment établies pour affirmer qu’il s’agit d’un soutien direct de Riyad au cheikh Fadgham. Ce point reste donc à confirmer.

Ma’rib et Taëz : la guerre des drones change la logique terrestre

À Ma’rib comme à Taëz, le conflit a pris une dimension technologique plus marquée. Les forces gouvernementales utilisent davantage de quadricoptères et de drones tactiques pour frapper les rassemblements, les véhicules et les centres de commandement houthis. Les Houthis disposent de leur côté de drones kamikazes, de missiles et du Rajoum, un multirotor de bombardement déjà présenté en 2021 mais désormais employé de manière plus visible dans la nouvelle phase des combats.

Dans la soirée du 31 août, cette montée en puissance a pris une forme plus précise. Le centre médiatique des forces armées a diffusé de nouvelles séquences montrant le 6e régiment de drones frappant, selon l’armée, un chef de terrain houthi et un centre de commandement et de contrôle sur le front d’Al-Kassara, au nord-ouest de Ma’rib. D’autres frappes ont été revendiquées à Baqim, dans la province de Saada, et à Al-Tina, dans le district de Midi (Hajjah). Al Hadath a repris ces images le 1er septembre. Les cibles et les dégâts restent ceux revendiqués par le camp gouvernemental et ne sont pas indépendamment vérifiés ; la simultanéité géographique des opérations montre néanmoins que l’emploi offensif des drones n’est plus limité à un seul front.

La participation simultanée aux frappes de la 2e division et de la 7e division des Forces d’urgence montre par ailleurs que, malgré les informations faisant état d’une réorganisation de certaines de leurs unités, cette formation reste engagée opérationnellement contre les Houthis.

La situation rappelle de plus en plus certaines leçons de la guerre en Ukraine : une concentration durable d’hommes, de véhicules ou d’artillerie devient une cible immédiatement vulnérable. La technologie ne corrige toutefois pas le principal handicap politique du camp anti-houthi : Reuters rappelle sa fragmentation persistante, qui reste l’une de ses principales vulnérabilités.

Cette nouvelle donne rend toute grande offensive plus difficile pour les deux camps. Une force houthie destinée à progresser vers la côte devrait être dispersée, camouflée puis regroupée au dernier moment. Une force gouvernementale voulant remonter vers Sanaa rencontrerait exactement le même problème. La guerre redevient donc mobile et meurtrière sans pour autant redevenir rapide : la technologie augmente la capacité de destruction tout en ralentissant la conquête territoriale.

Le camp anti-houthi reste son propre point faible

Le renforcement des forces gouvernementales ne signifie pas que le camp anti-houthi soit devenu homogène. Les forces régulières, les Forces d’urgence et l’Écu du Pays, deux formations soutenues par Riyad, la Résistance nationale de Tarek Saleh, les Brigades des Géants, les formations tribales, les structures liées au parti Al-Islah — dont une composante est affiliée aux Frères musulmans — et le Conseil de transition du Sud n’ont ni la même chaîne de commandement ni les mêmes objectifs politiques.

Cette fragmentation explique en grande partie pourquoi les Houthis ont été les principaux bénéficiaires de la guerre depuis 2014. Une offensive mal coordonnée leur permettrait de concentrer successivement leurs forces contre chaque adversaire, d’exploiter les rivalités locales et de présenter toute progression gouvernementale comme une agression extérieure. À l’inverse, la simultanéité actuelle des pressions — Ma’rib, Taëz, Al-Jawf, côte occidentale et mer Rouge — peut commencer à peser sur les Houthis si ces efforts convergent réellement. Le 30 août, le porte-parole des forces yéménites affirmait précisément que la coordination entre fronts avait été profondément améliorée et que les opérations gouvernementales étaient désormais « unifiées et coordonnées ». Arab News rapporte cette évolution, qui reste naturellement présentée du point de vue gouvernemental.

Le parallèle avec Ormuz

C’est ici que le parallèle avec le détroit d’Ormuz prend tout son sens. L’Iran dispose autour d’Ormuz d’un avantage géographique structurel : une longue façade littorale directement adossée au passage, des bases, des radars, des batteries de missiles, des drones et des forces navales capables d’exercer une pression presque permanente sur la navigation. Les Houthis n’ont pas encore cet avantage à Bab el-Mandeb. Ils peuvent atteindre le détroit avec des missiles, des drones et des embarcations explosives, mais une partie essentielle de la côte reste contrôlée par leurs adversaires. Mokha et Al-Khawkhah constituent donc une séparation physique entre le cœur territorial houthi et la rive du détroit. La Tribune des Nations avait déjà souligné ce handicap géographique.

Si les Houthis parvenaient à progresser durablement sur cet axe, le changement serait qualitatif. Ils ne se contenteraient plus de projeter leur puissance vers Bab el-Mandeb depuis l’extérieur : ils pourraient rapprocher du verrou maritime lui-même leurs moyens de surveillance, de ciblage et de lancement. À leur échelle, ils chercheraient alors à reproduire le mécanisme iranien à Ormuz : transformer une capacité de nuisance en capacité de coercition adossée au territoire.

Les événements de Hanish et Zuqar montrent toutefois que les Houthis n’ont pas besoin de conquérir Mokha pour commencer à peser davantage sur le détroit. Des missiles et drones tirés depuis leurs zones de contrôle, combinés à des embarcations explosives autour des îles, à des filières d’approvisionnement maritimes et à d’éventuels relais dans la Corne de l’Afrique, peuvent déjà compliquer la navigation et obliger leurs adversaires à multiplier les moyens de protection. Ce dispositif resterait bien moins puissant que celui de l’Iran à Ormuz, mais il pourrait suffire à augmenter durablement le risque et le coût du passage.

Riyad doit-il frapper avant la concentration ?

Militairement, le dilemme saoudien est relativement simple. Si les renseignements détectent une concentration importante de combattants, de lanceurs, de drones et de stocks logistiques en vue d’une opération sur la côte, il est moins coûteux de la désorganiser avant le déclenchement de l’offensive que d’attendre que ces forces conquièrent et fortifient de nouvelles positions. La guerre des drones renforce encore cette logique de frappe préventive.

Riyad a déjà renforcé sa défense territoriale. Le 27 août, un système Patriot mis en œuvre par des militaires grecs a intercepté un essaim de drones dans la région de Yanbu en coordination avec les systèmes saoudiens ; trois missiles ont été tirés. Reuters soulignait qu’il s’agissait de la troisième utilisation au combat de ce dispositif depuis le début de la guerre avec l’Iran. La protection de la façade occidentale saoudienne est ainsi devenue un effort multinational. Cette contribution grecque n’est toutefois pas acquise à long terme : Athènes réexamine désormais le maintien de ce dispositif et envisage son rapatriement, dans un contexte où la Grèce cherche à préserver ses propres capacités de défense aérienne ; une courte prolongation reste également à l’étude.

La question est désormais de savoir si cette défense restera strictement défensive — interception de missiles et de drones — ou si elle se prolongera par des frappes contre les capacités houthies avant leur emploi. C’est précisément sur ce seuil que l’article du New York Times du 27 août prend tout son sens : le royaume semble préparer des options militaires sans avoir encore annoncé une nouvelle campagne.

Turquie, Pakistan, Égypte : un cadre nouveau

Riyad ne se trouve plus dans la configuration de 2015. Le 7 août, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont signé à La Mecque un accord de défense commune prévoyant qu’une attaque armée contre l’un des trois serait considérée comme une attaque contre les trois. L’Accord de La Mecque ne crée pas une obligation automatique d’entrer en guerre au Yémen, mais il fournit un cadre pour la défense aérienne, le renseignement, la logistique et la coordination.

Le cadre commence en outre à s’institutionnaliser. Le 31 août, les ministres des Affaires étrangères et de la Défense ainsi que les chefs militaires des trois pays se sont réunis à Istanbul pour la première session du Comité politique et de défense stratégique. Reuters rapporte qu’ils ont décidé de créer en Arabie saoudite un secrétariat permanent de l’Accord de La Mecque, dirigé pendant ses trois premières années par un secrétaire général pakistanais. Cette étape ne vaut toujours pas décision d’intervention au Yémen, mais elle transforme l’accord du 7 août en mécanisme de coordination plus concret.

S’y ajoute la coalition multinationale de défense maritime conduite par Riyad pour protéger la mer Rouge, Bab el-Mandeb et le golfe d’Aden. La Turquie, le Pakistan et l’Égypte en constituent des acteurs importants. Pour Ankara, l’enjeu est également logistique : la sécurité de Bab el-Mandeb conditionne la continuité de sa ligne maritime vers Mogadiscio et la base TURKSOM, où la Turquie maintient du personnel et reçoit des équipements militaires. L’épisode récent du Lutuf, qui acheminait une cargaison destinée à Mogadiscio, l’a illustré très concrètement. Pour Le Caire, l’enjeu est immédiat : Bab el-Mandeb est la porte sud de Suez et du système SUMED. Une dégradation durable du détroit affecterait simultanément les recettes du canal, les terminaux méditerranéens et l’approvisionnement européen.

La Corne de l’Afrique : l’autre rive du verrou

En juin, une délégation de quatre Houthis s’est rendue à Jilib, centre de fait des territoires contrôlés par Al-Shabaab, où elle aurait promis aux dirigeants du mouvement jhadiste des armes plus sophistiquées et des formations avancées. Selon un responsable américain du renseignement militaire cité par le Wall Street Journal, au moins cent combattants d’Al-Shabaab se sont rendus au Yémen pour être formés notamment à la fabrication d’explosifs plus meurtriers et à l’emploi d’armes avancées. Un groupe aurait en outre passé trois mois à Saada pour apprendre l’assemblage de drones et l’utilisation de systèmes permettant au pilote de recevoir directement les images de la caméra embarquée, tandis que des instructeurs houthis se seraient rendus en Somalie pour former les combattants d’Al-Shabaab aux opérations de drones. Les Houthis chercheraient également l’aide du mouvement somalien pour installer des moyens radar capables de suivre la navigation dans le golfe d’Aden.

Le général Dagvin Anderson, commandant de l’AFRICOM, estime que cette coopération donne aux Houthis accès à une profondeur géographique nouvelle autour de l’un des principaux corridors économiques mondiaux, avec des conséquences potentielles sur la sécurité régionale, la navigation et les marchés de l’énergie. Le conseiller somalien à la sécurité nationale, Awes Yusuf Ahmed, souligne pour sa part que la guerre entre l’Iran et les États-Unis a ajouté une dimension stratégique nouvelle à une relation jusque-là essentiellement transactionnelle.

Il ne s’agit pas de la preuve d’une base houthie permanente sur la côte somalienne, encore moins d’un contrôle de l’autre rive de Bab el-Mandeb. Mais si cette coopération se consolide, elle peut offrir aux Houthis des relais logistiques, du renseignement maritime et une profondeur supplémentaire dans la Corne de l’Afrique. La comparaison avec Ormuz doit donc intégrer une différence : faute de disposer de la même continuité territoriale que l’Iran, les Houthis peuvent chercher à compenser partiellement ce handicap par un dispositif plus dispersé — littoral yéménite, îles, vecteurs navals téléopérés, réseaux de contrebande et partenaires sur l’autre rive du golfe d’Aden.

Les Émirats absents officiellement

Les Émirats arabes unis ont annoncé le 2 janvier 2026 le retrait de leurs derniers personnels militaires du Yémen. Mais leur influence demeure inscrite dans la géographie militaire de la côte occidentale. Tarek Saleh et la Résistance nationale, ainsi que les Brigades des Géants, sont l’héritage le plus visible de cette période. Reuters décrit encore ces formations comme des composantes essentielles du camp anti-houthi.

Abou Dhabi a en outre un intérêt énergétique direct à empêcher la formation d’un « Ormuz houthi ». Les EAU investissent dans l’oléoduc Habshan-Fujairah afin de réduire leur vulnérabilité au détroit d’Ormuz. TotalEnergies a confirmé le 24 août un projet d’expansion de cette capacité. Or, pour rejoindre rapidement l’Europe, une cargaison quittant Fujairah doit encore passer par Bab el-Mandeb et Suez. Un second détroit soumis à la coercition houthie réduirait donc une partie de l’avantage stratégique acquis à Fujairah.

Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que les EAU préparent un retour militaire direct au Yémen. Mais le renseignement, la surveillance, la fourniture d’équipements, la défense aérienne ou un appui discret à leurs anciens partenaires constitueraient des formes de réengagement moins visibles qu’un retour de troupes.

Europe, Chine, Japon : Bab el-Mandeb est déjà un problème mondial

L’Europe est déjà engagée dans la protection de la navigation. L’opération EUNAVFOR ASPIDES a annoncé le 29 août des missions d’escorte et de protection de navires marchands en mer Rouge. La réaction européenne la plus probable à une aggravation de la menace resterait le renforcement des escortes, de la surveillance et de la défense aérienne plutôt qu’une participation à une campagne terrestre.

La Chine suit une logique différente. Pékin ne s’aligne pas automatiquement sur Téhéran ou Sanaa et cherche avant tout à sécuriser ses flux. Dès la fin juillet, Reuters révélait que la Chine négociait directement avec les Houthis le passage de certains pétroliers. Quatre tankers au moins avaient bénéficié de ce dispositif. En parallèle, la marine chinoise maintient sa mission d’escorte dans le golfe d’Aden et dispose d’une base à Djibouti. Pékin a donc des leviers diplomatiques et militaires, mais une participation à des frappes contre les Houthis reste peu probable.

Le Japon est encore plus dépendant des hydrocarbures du Moyen-Orient. Le 9 août, le ministère japonais de la Défense a déployé pour la première fois à Djibouti des avions de patrouille P-1 dans le cadre des missions antipiraterie et de renseignement maritime. Tokyo dispose ainsi d’un moyen direct d’observation du corridor, mais sa réponse restera vraisemblablement fondée sur la surveillance, la coopération navale et la diversification des approvisionnements.

Et les États-Unis ?

Washington dispose des moyens les plus importants pour surveiller les mouvements houthis et frapper les capacités qui menacent la navigation : satellites, avions, drones, moyens navals, missiles de précision et défense aérienne. Mais les États-Unis ont aussi intérêt à éviter de faire du Yémen le théâtre d’une nouvelle campagne terrestre au moment où la confrontation avec l’Iran continue d’absorber une part importante de leurs moyens.

Le scénario le plus cohérent serait donc une répartition des rôles : forces yéménites pour tenir et éventuellement reprendre le terrain ; Arabie saoudite pour la couverture aérienne, le renseignement et le soutien logistique ; coalition maritime pour sécuriser les approches ; partenaires turcs, pakistanais et égyptiens pour renforcer certaines capacités ; États-Unis pour les fonctions de haute technologie et, si le seuil politique est franchi, les frappes contre les moyens les plus dangereux.

Le vrai choix de Riyad

L’Arabie saoudite n’a probablement aucune envie de replonger dans la guerre du Yémen. Mais elle pourrait considérer qu’attendre devient plus dangereux qu’agir. Si les Houthis restent dans une logique de tirs à distance, Riyad peut encore privilégier l’interception, les représailles limitées et la pression politique. Si, en revanche, des indices solides révèlent une tentative de modifier la carte terrestre sur l’axe Mokha–Al-Khawkhah–Bab el-Mandeb, le calcul changera immédiatement.

À ce moment-là, le choix ne sera plus simplement entre la guerre et la paix, mais entre deux coûts : frapper des forces encore dispersées et en mouvement, ou devoir plus tard déloger un adversaire installé au bord de l’un des détroits les plus importants du monde. L’expérience d’Ormuz fournit à Riyad un avertissement concret : une fois qu’un acteur dispose, au voisinage immédiat d’un détroit, d’un ancrage territorial, de missiles et de drones, le maintien de la liberté de navigation devient une opération militaire permanente.

La nouveauté des derniers jours est double. À Al-Jawf, si la mobilisation tribale parvient réellement à couper une partie des flux vers les zones houthies, Sanaa devra protéger ses lignes logistiques à l’est au moment même où ses moyens sont sollicités à Ma’rib, Taëz, Mokha et en mer Rouge. Sur le front maritime, Hanish et Zuqar, les saisies de composants, les informations — encore non corroborées — sur l’arrivée de 75 experts iraniens et les liens documentés avec Al-Shabaab dessinent les couches possibles d’un dispositif plus large. Le véritable enjeu saoudien pourrait donc être moins de « vaincre » les Houthis que de réduire leur liberté d’action avant que ces couches ne convergent en une capacité de coercition durable autour de Bab el-Mandeb.

Un éventuel « Ormuz houthi » ne concernerait pas seulement Riyad et Washington. Il toucherait directement les Émirats et leur stratégie de contournement d’Ormuz, l’Égypte et Suez, les routes commerciales européennes, l’approvisionnement énergétique du Japon et les flux pétroliers chinois. Ces acteurs n’ont ni les mêmes alliances ni les mêmes méthodes, mais leurs intérêts convergent sur un point : aucun n’a intérêt à laisser Bab el-Mandeb devenir un détroit durablement soumis à la coercition d’Ansar Allah, nom officiel du mouvement houthi. Les 27 transits visibles du 31 août montrent que ce scénario n’est pas encore réalisé ; les incidents autour des îles et l’élargissement des réseaux houthis montrent en revanche pourquoi il n’est plus théorique.

A lire dans La Tribune des Nations

Après Ormuz, Bab el-Mandeb : le nouveau front de la guerre énergétique

Accord de La Mecque : une nouvelle alliance de défense redessine le Moyen-Orient

Port égyptien de Damiette : la guerre énergétique atteint la Méditerranée

Arabie saoudite-Houthis : la guerre des deux encerclements

Après Ormuz, Bab el-Mandeb : le front terrestre qui pourrait rebattre les cartes

Yémen : une guerre aux multiples fronts dont les Houthis restent les principaux bénéficiaires

Cernée par des forces hostiles, l’Arabie saoudite renforce sa défense

Somalie : le Lutuf libéré, la Turquie étend son empreinte à la sécurité maritime

Sources

The New York Times — Saudi Arabia Appears to Be Preparing for a New War With the Houthis, 27 août 2026

Reuters — Saudi Red Sea oil exports go dark as Houthi attack threat grows, 12 août 2026

INGO Advisory / UKMTO — tanker hit 40 nm west of Mocha, 30 août 2026

Belqees TV — mobilisation tribale et blocage des flux vers les zones houthies à Al-Jawf, 28 août 2026

Arab News — How prepared is Yemen’s military to confront Houthi escalation?, 30 août 2026

Reuters — Who is fighting in Yemen?, 2 janvier 2026

Arab News — Yemeni forces thwart Houthi Red Sea attacks, seize drone components, 31 août 2026

Reuters — Strait of Hormuz commodity vessel transits stay in single digits; Bab el-Mandeb at a three-day high, 1er septembre 2026

Al Jazeera — Houthi shelling south of Al-Khawkhah and explosive boats near Red Sea islands, 1er septembre 2026

Al Hadath — 75 Iranian military experts reportedly arrived in Houthi-controlled areas, 31 août 2026

The Wall Street Journal — Washington’s Deadly New Headache: an al Qaeda-Houthi Terrorist Alliance, 1er septembre 2026

• Reuters — Saudi Arabia, Turkey and Pakistan agree to establish secretariat under joint defence pact, 31 août 2026

• Al Hadath — Yemeni army drones strike Houthi positions from Saada to Ma’rib, 1er septembre 2026

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *