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Enfants ukrainiens déportés : la Russie organise leur russification et leur militarisation

Par Vladyslav Havrylov, chercheur au Centre Leverhulme de recherche sur l’esclavage en temps de guerre au King’s Collège de Londres.

Réunion inaugurale de la Coalition internationale pour le retour des enfants ukrainiens, à Kyiv.

Un an environ après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, la ville russe de Mourmansk, dans le nord-ouest arctique du pays, célébrait sa journée régionale avec une fête destinée aux enfants. Aux côtés des fils et des filles de soldats russes se trouvaient des enfants emmenés depuis le district occupé de Prymorskyï, dans la région ukrainienne de Zaporijjia. Les autorités ukrainiennes ont recensé et vérifié 20 651 cas d’enfants déportés ou déplacés de force vers la Russie et la Biélorussie depuis 2022. Certaines estimations, dont des chiffres communiqués par des responsables russes eux-mêmes, vont jusqu’à 744 000 enfants. En septembre 2026, seuls 2 644 enfants ukrainiens avaient été rapatriés.

En mars 2023, la Cour pénale internationale (CPI) a émis des mandats d’arrêt contre le dirigeant russe Vladimir Poutine et sa commissaire aux droits de l’enfant, Maria Lvova-Belova, en raison de leur rôle dans cette campagne. Mais le projet Where Are Our People? (« Où sont les nôtres ? »), auquel je contribue, a identifié au moins 47 ressortissants russes et biélorusses directement impliqués dans les déportations. Parmi eux figurent aussi bien des gouverneurs régionaux que des dirigeants d’entreprise. Seuls certains font l’objet de sanctions occidentales.

Mes recherches, menées avec des collègues du King’s College de Londres, consistent à suivre le sort des enfants ukrainiens déportés à travers les documents des administrations régionales et les publications des responsables russes sur les réseaux sociaux. Nos conclusions indiquent que la déportation d’enfants n’est pas un simple effet collatéral de la guerre, mais un instrument systématique de l’occupation.

À court terme, la déportation des enfants permet à la Russie d’exercer un contrôle sur les familles dans les territoires ukrainiens occupés. Les enfants sont emmenés hors des zones occupées sous couvert de « réhabilitation » ou de « séjours de santé », censés les mettre à l’abri des combats. Ils sont ensuite envoyés à des milliers de kilomètres de chez eux, en Sibérie, dans l’Arctique ou en Extrême-Orient russe.

Les données personnelles de ces enfants sont dissimulées, et certains sont placés dans des familles russes. Pour les parents restés dans des villes occupées comme Melitopol ou Marioupol, conserver une chance de retrouver leurs enfants implique de se plier aux exigences des autorités russes et d’accepter leurs conditions.

À plus long terme, la stratégie russe vise à faire en sorte que la prochaine génération d’Ukrainiens issus des territoires occupés ne se considère plus du tout comme ukrainienne. Des chercheurs du Laboratoire de recherche humanitaire de l’université Yale ont recensé 210 établissements en Russie où des enfants ukrainiens déportés sont détenus et soumis à des programmes de rééducation idéologique ou de militarisation.

Les conséquences de cette politique survivront à tout cessez-le-feu. Selon les chercheurs, les enfants déportés qui finissent par rentrer en Ukraine doivent faire face à une « double adaptation » : il ne s’agit pas de retrouver simplement leur vie d’avant-guerre, mais de reconstruire leur existence. Ils doivent s’adapter à un nouvel environnement tout en rebâtissant une identité réprimée pendant des années. Or, l’Ukraine ne dispose pas d’un programme public national unifié pour les accompagner.

Un réservoir de recrues pour l’armée

Les enfants restés dans les territoires ukrainiens occupés sont eux aussi soumis à des programmes de rééducation et de militarisation. Environ 1,6 million d’enfants ukrainiens vivent actuellement sous occupation, dont au moins 582 000 sont en âge d’être scolarisés.

Ces enfants sont instruits selon les programmes russes. Depuis 2022, des cours hebdomadaires obligatoires intitulés « Conversations sur les choses importantes » ont été instaurés dans les écoles de l’ensemble des territoires occupés. Le ministère russe de l’Éducation définit lui-même les sujets jugés importants.

Dans la partie occupée de la région de Zaporijjia, ces cours enseignent aux élèves la « libération » de la région du nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale et le prétendu « retour du nazisme » en Ukraine après 2014, année où le gouvernement prorusse de Viktor Ianoukovitch, à Kyiv, a été renversé. Ces leçons présentent l’invasion russe comme une seconde libération.

Des enfants ayant quitté depuis les territoires occupés racontent que leurs enseignants font l’éloge de ce que Moscou appelle l’« opération militaire spéciale » en Ukraine, projettent des films glorifiant la guerre et invitent des soldats russes en classe. Ceux-ci exhortent les élèves à se tenir prêts à défendre la « patrie ».

En Russie, les cours « Conversations sur les choses importantes » visent à renforcer la loyauté envers l’État. Dans les territoires ukrainiens occupés, ils remplissent une autre fonction : remplacer l’identité ukrainienne des enfants par une identité russe.

Les élèves du primaire dans les territoires occupés sont également inscrits au programme Orlyata Rossii (« Les Aiglons de Russie »). Il s’agit de la branche destinée aux plus jeunes du Mouvement des premiers, une organisation du Kremlin pour la jeunesse russe, et d’une résurgence des « Petits Octobristes » de l’époque soviétique. Ces programmes proposent notamment des activités de formation militaire, comme l’assemblage d’armes et le pilotage de drones.

Dans la seule partie occupée de la région de Zaporijjia, ce programme compterait plus de 10 000 participants répartis dans 97 établissements scolaires. Les enfants sont officiellement « intronisés » comme aiglons au cours de cérémonies. Les conséquences peuvent être saisissantes.

Une jeune Ukrainienne, déportée de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine, en 2022, puis inscrite à ce programme dans une école située près de Moscou, a ainsi été photographiée un an plus tard à côté de cartons d’aide destinés aux soldats russes combattant son propre pays.

Des dizaines de milliers de jeunes originaires des territoires ukrainiens occupés ont également été enrôlés dans la Yunarmiya (« Armée de la jeunesse »), créée avec le soutien de l’armée russe en 2015 et qui compte aujourd’hui plus de deux millions de membres. Cette organisation forme les enfants et les adolescents aux compétences militaires élémentaires et à la préparation physique, tout en leur dispensant une éducation patriotique.

Ce système n’a rien de nouveau. La Crimée, région ukrainienne annexée officiellement par la Russie en 2014, a servi de terrain d’expérimentation. Le nombre total de classes de cadets dans les écoles de Crimée occupée est passé de 12 durant l’année scolaire 2016-2017 à 260 en 2024-2025, signe d’une militarisation systématique du système éducatif.

Les enfants vivant en Russie ou dans les territoires ukrainiens occupés apprennent ainsi que l’Ukraine est leur ennemie. Ils deviennent ensuite les soldats envoyés pour la combattre.

Selon les autorités ukrainiennes, entre février 2022 et juillet 2025, la Russie a mobilisé plus de 46 000 habitants des territoires occupés dans son armée. Dans la seule partie occupée de la région de Donetsk, plus de 3 500 étudiants auraient été mobilisés au cours de la première année de la guerre à grande échelle, et 70 d’entre eux auraient été tués.

Cet article a été publié par The Conversation en anglais. A lire ici.

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