
Une exposition au Mémorial de Srebrenica montre des hommes musulmans bosniaques terrorisés en juillet 1995. ONU/Darko Zecevic
«Je ne me souviens pas de la voix de mon père. Je ne me souviens pas de la chaleur de son étreinte. Je ne me souviens pas de la couleur de ses yeux.» En quelques phrases, Emina Sinanović a rappelé devant l’Assemblée générale des Nations Unies que le génocide de Srebrenica n’appartient pas seulement à l’histoire. Il continue de façonner le présent de milliers de survivants et constitue désormais, pour les Nations Unies, un test de leur capacité à défendre la vérité face aux nouvelles formes de révisionnisme.
Trente et un ans après le massacre de plus de 8000 hommes et adolescents bosniaques musulmans en juillet 1995, la cérémonie organisée au siège de l’ONU à New York n’avait rien d’une commémoration traditionnelle. Elle s’inscrivait dans une stratégie plus large visant à faire de la mémoire un instrument de prévention des conflits, à une époque où les discours de haine, la désinformation et la contestation des faits historiques gagnent du terrain.
L’émotion suscitée par le témoignage d’Emina Sinanović n’était pas seulement celle d’une fille privée de son père. Son intervention a illustré la conviction qui traverse désormais les Nations Unies: le déni d’un génocide ne constitue pas un simple débat historique, mais un facteur de fragilisation de la paix. «Chaque acte de négation est un nouveau coup de feu tiré dans l’entrepôt de Kravica», a-t-elle déclaré, faisant référence à l’un des principaux sites d’exécution de juillet 1995. En quelques mots, elle a résumé une idée qui s’impose progressivement dans les enceintes internationales : nier un crime de masse revient à prolonger ses effets politiques et psychologiques.
Une mémoire devenue un enjeu diplomatique
Cette évolution s’est accélérée depuis l’adoption, en 2024, de la résolution de l’Assemblée générale instituant le 11 juillet comme Journée internationale de réflexion et de commémoration du génocide de Srebrenica. Contestée par la Serbie et par les autorités de la Republika Srpska, cette résolution ne visait pas uniquement à rendre hommage aux victimes. Elle traduisait la volonté de l’ONU d’inscrire durablement Srebrenica dans les politiques internationales de prévention des atrocités de masse.
L’inauguration, quelques mois plus tard, d’un mémorial en forme de fleur dans les jardins du siège des Nations Unies à New York participe de cette même logique. Le monument rappelle les victimes, mais aussi l’échec de la communauté internationale à protéger une «zone de sécurité» placée sous mandat de l’ONU. Rarement une organisation internationale aura ainsi choisi de commémorer publiquement une tragédie qui demeure également l’un de ses plus grands échecs.
Cette reconnaissance institutionnelle intervient dans un contexte où la mémoire de Srebrenica reste profondément disputée dans les Balkans. Malgré les arrêts du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie et de la Cour internationale de Justice qualifiant les massacres de génocide, les tentatives de relativisation ou de négation persistent. Plusieurs responsables politiques continuent de contester cette qualification, tandis que certains criminels de guerre condamnés sont encore présentés comme des héros dans certaines parties de la région.
Devoir de mémoire ou stratégie de prévention ?
Le message délivré par le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, dépasse largement le seul cas bosnien. Pour lui, commémorer Srebrenica consiste avant tout à défendre les faits établis par les juridictions internationales et à empêcher que la manipulation de l’histoire ne prépare les violences de demain.«Après Srebrenica, le monde a déclaré: “Plus jamais ça”. Pourtant, les discours de haine progressent, alimentant les discriminations, l’extrémisme et les divisions», avertit-il.
Cette analyse rejoint celle développée depuis plusieurs années par les spécialistes de la prévention des génocides. Les massacres ne surgissent jamais spontanément. Ils sont précédés de longues phases de polarisation politique, de déshumanisation de groupes entiers et de diffusion de récits qui présentent certaines populations comme une menace existentielle. Comme l’a rappelé la présidente de l’Assemblée générale, Annalena Baerbock, « les génocides ne commencent pas par des fosses communes ; ils commencent par la haine ».
En ce sens, la commémoration de Srebrenica marque une évolution importante de la doctrine onusienne. La mémoire n’est plus considérée uniquement comme une obligation morale envers les victimes, mais comme un outil de prévention des violences de masse. Défendre les faits historiques devient un élément de la sécurité internationale au même titre que les mécanismes diplomatiques ou les dispositifs d’alerte précoce.
Une bataille contre le révisionnisme à l’ère numérique
Cette dimension est d’autant plus importante que les conflits contemporains se jouent également sur le terrain informationnel. Les réseaux sociaux, les campagnes de désinformation et, désormais, les outils d’intelligence artificielle permettent de diffuser rapidement des récits alternatifs contestant des faits pourtant établis par les tribunaux internationaux.
La bataille autour de Srebrenica illustre ainsi une transformation plus profonde: la mémoire est devenue un espace de confrontation politique. Les survivants ne se contentent plus de témoigner ; ils défendent la crédibilité des institutions internationales et la valeur du droit face aux tentatives de réécriture de l’histoire.
Le documentaire Les Gardiens de la mémoire de Srebrenica, présenté lors de la cérémonie, témoigne de cette évolution. Les survivants qui ont choisi de revenir vivre à Srebrenica expliquent que transmettre leur histoire constitue désormais une forme d’engagement civique. Leur témoignage ne vise plus seulement à préserver le souvenir des disparus, mais à empêcher que les mécanismes ayant conduit au génocide puissent se reproduire ailleurs.
L’ONU face à sa propre responsabilité
La commémoration revêt enfin une portée particulière parce qu’elle oblige les Nations Unies à regarder leur propre histoire. Srebrenica demeure le symbole de l’incapacité de l’organisation à protéger une population placée sous sa responsabilité. En faisant de cette tragédie une journée internationale de réflexion, l’ONU ne célèbre pas une victoire du multilatéralisme ; elle reconnaît publiquement un échec dont elle entend tirer des enseignements.
Cette démarche traduit une évolution plus large de la culture onusienne. Face à la montée des conflits identitaires, aux campagnes de désinformation et aux remises en cause du droit international, l’organisation cherche désormais à faire de la protection de la vérité historique un instrument de prévention. Dans cette perspective, défendre la mémoire de Srebrenica ne consiste pas seulement à honorer les morts. Il s’agit de préserver les fondements mêmes de l’ordre international fondé sur le droit.
En refermant son témoignage, Emina Sinanović n’a d’ailleurs formulé aucune demande de compassion. «Je ne demande pas au monde de porter ma douleur. Je lui demande d’assumer sa responsabilité.» À travers cette responsabilité, c’est toute la philosophie de cette nouvelle politique mémorielle qui se dessine: la paix ne repose pas uniquement sur la fin des guerres, mais aussi sur la capacité des sociétés à protéger les faits, à reconnaître les crimes et à empêcher que l’oubli ne devienne le prélude à de nouvelles violences.






