
Yves Lacoste, recevant le prix Vautrin-Lud lors du Festival international de géographie en 2000 (Saint-Dié-des-Vosges)
Le père de la géopolitique française, Yves Lacoste, s’est éteint le 20 juin 2026. Tout au long de sa carrière, il a œuvré pour redonner à la géographie sa dimension politique et réhabiliter le terme «géopolitique», après des décennies de mise à l’écart dans les milieux académiques français. Géographe engagé, marxiste et anticolonialiste convaincu, il s’est distingué par un intérêt constant pour les luttes et les enjeux des pays du Sud, faisant de lui une voix singulière et subversive dans le paysage des sciences humaines.
Aujourd’hui, alors que le monde traverse une période d’instabilité croissante, son œuvre et sa méthode continuent de guider ceux qui cherchent à comprendre les rapports de force qui façonnent notre monde.
Entre l’Afrique du Nord et Paris : la naissance d’un géographe
Né d’un père géologue et d’une mère bibliothécaire, Yves Lacoste grandit au Maroc avant de poursuivre ses études en France. Il sort major de l’agrégation de géographie en 1952.
Enseignant à Alger entre 1952 et 1955, alors membre du parti communiste français (qu’il quittera en 1956), il s’implique dans la lutte pour l’indépendance algérienne, fréquentant les milieux anticolonialistes. Il prépare sa thèse d’État en Algérie sous la direction de Jean Dresch, géographe marxiste et anticolonialiste, dont il partage les convictions.
C’est un géographe profondément engagé qui émerge, convaincu que la géographie ne peut être dissociée du politique et des rapports de pouvoir. Cette posture, héritée de ses années algériennes et de son engagement politique, sera le fil conducteur de sa carrière de géographe.
Durant son enseignement à Alger, Lacoste adhère au Parti communiste algérien où il côtoie notamment le mathématicien Maurice Audin (1932-1957) et le médecin Sadek Hadjerès (1928-2022), qui lui fait découvrir l’œuvre d’Ibn Khaldoun (1332-1406), fondateur de la science historique et sociale. Cet engagement et sa proximité nouvelle avec des activistes indépendantistes lui vaut d’être rapatrié et muté en métropole en 1955. Il quitte le Parti communiste l’année suivante, alors endésaccord avec le vote des députés communistes en faveur de l’octroi au gouvernement Mollet des pouvoirs spéciaux en Algérie.
De retour en France, il devient membre du bureau exécutif du Comité pour l’indépendance de l’Europe. Il poursuit ses recherches en géographie et enseigne à l’université.
Dès 1968, il enseigne à l’Université Paris-VIII (université de Vincennes) dès sa création. Ce centre est devenu, dans la foulée du mouvement de mai 1968, un foyer d’innovation ouvert au monde contemporain, où se sont investies de nombreuses personnalités intellectuelles de l’époque.
Opposition à Paul Vidal de la Blache
Lacoste s’oppose fermement à Paul Vidal de La Blache, fondateur de l’école française de géographie, l’accusant d’avoir volontairement dépolitisé la discipline. Vidal aurait organisé délibérément l’occultation de toute question politique.
Pour Lacoste, ce n’est pas une simple omission. Vidal de La Blache savait pertinemment que le savoir géographique est porteur d’un fort potentiel stratégique. C’est précisément pourquoi il aurait choisi de ne pas le vulgariser, afin d’empêcher que le peuple ne s’en empare et n’en fasse un usage contraire aux intérêts de la classe dominante à laquelle Vidal appartenait.
La démocratisation de la géographie
Yves Lacoste voyait la démocratisation de la géographie comme un atout afin d’empêcher qu’une minorité ne s’accapare ce savoir. Comme l’affirme le titre de son ouvrage phare «La géographie ça sert d’abord à faire la guerre», mais pas que. Pour Lacoste, la géographie a été inventée dans un premier temps pour la guerre, mais elle ne sert pas principalement à cela, c’est un outil de pouvoir. C’est une étude qui va informer les stratèges et donner justification spatiale.
Les cartes peuvent également être des outils de propagande, notamment dans le cas de conflits territoriaux. Par exemple les cartes indiennes qui intègrent au territoire national le Kashmir qui est également revendiqué sur les cartes pakistanaises.Bien que les cartes soient considérées scientifiques par la plupart des gens et donne une légitimité particulière au territoire qu’elle représente, l’ensemble des territoires qu’elles représentent sont des territoires artificiels, politiques et chargés en représentations.
La géographie n’est pas neutre mais est aussi une science de combat qui cache des enjeux idéologiques.
La réhabilitation du terme «géopolitique»
Yves Lacoste s’est démarqué notamment pour avoir réhabilité le terme «géopolitique» en France, après avoir longtemps été délaissé pour son utilisation abusive à visée impérialiste. À partir de 1982, la revue Hérodote adopte un nouveau sous-titre: «Revue de géographie et de géopolitique». Yves Lacoste justifie son choix de recourir à ce terme qui «évoque automatiquement l’argumentation de l’expansionnisme hitlérien». Bien que ce terme ait pu servir des ambitions impérialistes, il voit en ce terme une incitation à se le réapproprier et le retourner contre ceux qui en ont fait un usage abusif.
«Certes, il est des discours géopolitiques impérialistes qui justifient l’annexion, la domination, les ambitions territoriales. Mais à ces discours (…) peuvent et doivent être opposés des raisonnements anti-impérialistes qui justifient l’indépendance, l’autonomie, des raisonnements libertaires qui sont tout autant de la géopolitique ». (Yves Lacoste, « D’autres géopolitique » (Hérodote, 25, mai – juillet 1982, pp. 4-5.)
Yves Lacoste met l’accent sur le fait de définir la géopolitique comme une méthode et non une science, ce qui est aussi un moyen de rompre avec l’héritage sombre de ce terme. Pour Yves Lacoste, la géopolitique est une méthode d’analyse des rivalités de pouvoirs sur ou pour le territoire.
La méthode géopolitique lacostienne se fonde sur trois instruments: la géographie (par une approche multiscalaire et à travers un diatope), l’histoire (la chronologie des évènements), et les acteurs (ainsi que leurs représentations). Il s’agit d’une méthode sans constante mais avec des outils. Aujourd’hui encore, c’est bien cette méthode qui est enseignée au sein de l’Institut Français de Géopolitique à l’Université Paris VIII aux jeunes chercheurs.
Lacoste rattache d’ailleurs la géopolitique à Hérodote, historien vers 484 av. J.-C. – 425 av. J.-C, qui mettait à profit ses enseignements tirés de ses récits de voyages et observations des guerres entre Grecs et Perses. Hérodote était alors convaincu qu’après les deux guerres médiques, il y en aurait une troisième.
Héritage d’excellence : de la revue Hérodote à IFG Lab

En 1976, Yves Lacoste prend l’initiative de fonder une école française de géopolitique, ancrée dans les sciences humaines et sociales, rompant ainsi totalement avec la géopolitique nationaliste du XIXe siècle pour en faire une discipline académique à part entière.
Aux côtés d’autres géographes, dont Béatrice Giblin, il fonde la revue universitaire Hérodote en 1976. En 1981, la géopolitique est devenue un axe central de la revue. L’utilisation du terme «géopolitique» les éditeurs adoptent une approche géographique qui met l’accent sur les enjeux politiques. La revue a d’ailleurs joué un rôle important dans la création de l’Institut Français de Géopolitique (IFG), fondé en 2002. Installé sur le campus de Paris VIII à Saint-Denis, l’IFG se distingue comme précurseur dans deux domaines émergents : la géopolitique du numérique, via le centre GEODE, et la géopolitique de l’environnement. Yves Lacoste a également participé en 1989 à la création du CRAG (Centre de recherches et d’analyses géopolitiques) à Paris VIII, rebaptisé depuis IFG Lab. Ce centre sera le premier en France à délivrer des doctorats en géopolitique.
Élisée Reclus et Yves Lacoste
Élisée Reclus, géographe anarchiste et humaniste, a été mis à l’écart par ses pairs en raison de son fort engagement dans la Commune de Paris (18 mars – 28 mai 1871). Exilé à Bruxelles, il enseigna à l’Université nouvelle. Son œuvre, longtemps considérée comme trop spéculative, fut réhabilitée grâce à Lacoste et est aujourd’hui reconnue académiquement.
Lacoste voit dans l’œuvre de Reclus la preuve qu’on ne peut pas séparer géographie et engagement politique. Tenter de le faire serait, selon lui, une démarche anti-politique et une régression épistémologique. Il critique les géographes qui ont «rétréci leur regard» en effaçant la dimension stratégique et subjective de la discipline. Il accuse notamment les vidaliens d’avoir sciemment occulté la grande Géographie Universelle de Reclus. Lacoste a d’ailleurs dirigé la thèse de Béatrice Giblin, directrice de la revue Hérodote depuis 2006, sur Reclus en 1971.
Yves Lacoste laisse derrière lui une œuvre considérable et un héritage académique vivant. En refusant que la géographie se réfugie derrière une fausse neutralité, il a apporté une nouvelle manière de penser le territoire, le pouvoir et les conflits. De ses années algériennes à la fondation de la revue Hérodote, de la réhabilitation d’Élisée Reclus à la création de l’Institut français de géopolitique, il n’a cessé de porter une conviction fondatrice: la géographie est un savoir politique, et c’est précisément pour cela qu’elle appartient à tous. Dans un monde où les rivalités territoriales, les onflits d’influence et les enjeux numériques redessinent sans cesse la carte du monde, la méthode géopolitique qu’il a forgée demeure un outil indispensable pour décrypter l’actualité.




