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De paria à pivot : pourquoi Washington ne peut plus se passer de Doha

Le président américain Donald Trump et l’émir du Qatar, Tamim ben Hamad Al Thani.

Quelques heures à peine avant l’arrivée de Benjamin Netanyahou à la Maison-Blanche le 14 février dernier, l’appel téléphonique du mardi 11 février entre Donald Trump et l’émir du Qatar, Tamim ben Hamad Al Thani, était tout sauf anodin. Il intervenait dans un contexte de volatilité régionale extrême, alors que les dossiers de Gaza, de l’Iran et de la sécurité des bases américaines dans le Golfe s’entrecroisent de manière de plus en plus dangereuse. Dans un climat régional particulièrement tendu, l’échange a porté sur les efforts de désescalade, la poursuite des médiations en cours et la nécessité de maintenir des canaux de dialogue ouverts avec des acteurs que Washington ne souhaite plus affronter directement. Tandis qu’Israël cherche à accroître la pression sur l’Iran jusqu’au seuil d’une intervention militaire, le Qatar, aux côtés de ses voisins du Golfe, plaide pour la négociation.

Ce simple appel téléphonique, dernier épisode d’une série de réconciliations et de rapprochements progressifs entre les deux pays, en dit long sur le renversement stratégique en cours. En 2017, le Qatar était publiquement désigné par Trump et son entourage comme un foyer du terrorisme, accusé de tous les maux régionaux et soumis à un blocus brutal de la part de ses voisins du Golfe, avec l’approbation tacite de Washington. Huit ans plus tard, le même Trump s’appuie sur Doha comme interlocuteur clé pour gérer les crises les plus explosives du moment. Ce basculement n’est ni accidentel ni conjoncturel. Il est le fruit d’une stratégie de long terme poursuivie par Doha, fondée sur la résilience, la diversification des alliances et une diplomatie de médiation devenue indispensable, y compris pour les États-Unis eux-mêmes.

2017–2021 : Les années du blocus, ou la construction d’une autonomie stratégique


La crise du blocus déclenchée en 2017 a constitué un choc violent et largement imprévu pour le Qatar. En quelques jours, l’émirat s’est retrouvé isolé de son environnement immédiat, sommé d’abandonner sa politique étrangère autonome, ses relations avec certains acteurs non étatiques et sa diplomatie multidirectionnelle. L’administration Trump de l’époque a accompagné cette mise à l’index d’un discours dur et idéologique, sans en mesurer pleinement les effets systémiques. Pourtant, là où beaucoup prédisaient l’effondrement, Doha a rebondi.

Le blocus a accéléré une transformation déjà engagée : sécurisation des chaînes d’approvisionnement, renforcement des partenariats logistiques avec la Turquie et l’Iran, expansion de la diplomatie multilatérale et consolidation de son rôle de plateforme de dialogue. Loin de se replier, le Qatar a investi le vide diplomatique laissé par d’autres. Il a continué à parler à tous, y compris à des acteurs que Washington ne souhaitait plus engager directement. Paradoxalement, cette période a renforcé la valeur stratégique du Qatar pour les États-Unis. Malgré les tensions politiques, et alors même que les troupes américaines se retiraient progressivement d’Irak, la base aérienne d’Al Udeid est demeurée un pilier central de la projection militaire américaine au Moyen-Orient. Cette contradiction — entre rhétorique politique et réalité sécuritaire — a fini par rattraper Washington.

Biden, puis Trump à nouveau : une continuité stratégique au-delà des ruptures politiques


Avec l’arrivée de Joe Biden en 2021, les relations américano-qatariennes se sont nettement réchauffées. Doha est devenu un partenaire clé sur plusieurs dossiers sensibles, de l’Afghanistan à Gaza, en passant par la gestion de canaux indirects avec l’Iran. Le retrait occidental d’Afghanistan n’aurait pu avoir lieu sans le soutien logistique et aérien du Qatar. Celui-ci s’est imposé comme médiateur crédible précisément parce qu’il parle à tous, sans posture idéologique et sans chercher à imposer un agenda normatif.

Ce qui frappe aujourd’hui, cependant, c’est la continuité de cette relation malgré le retour de Trump sur la scène politique. Plutôt que de raviver les hostilités de 2017, Trump a choisi de s’appuyer sur Doha. Dans un Moyen-Orient explosif, marqué par des conflits asymétriques et des acteurs non étatiques puissants, les États-Unis ont besoin d’intermédiaires solides capables d’absorber le coût politique du dialogue. Cela constitue également une forme d’assurance en cas de désengagement total et définitif des États-Unis, comme Trump l’a promis.

La crise de septembre 2025 a néanmoins mis cette relation à l’épreuve. Lorsque l’administration américaine n’a pas averti Doha d’une frappe israélienne ciblée sur sa capitale, le choc s’est propagé dans l’ensemble du Golfe. L’objectif était d’éliminer des membres du Hamas avec lesquels le Qatar négocie au nom des États-Unis et d’Israël. Au-delà de l’incident lui-même, c’est la crédibilité du parapluie sécuritaire américain qui a vacillé. Les capitales du Golfe ont brièvement envisagé un scénario longtemps jugé impensable : une Amérique prête à compromettre la sécurité de ses partenaires les plus proches sans concertation. Ce moment a marqué une rupture psychologique profonde. Et pourtant, le Qatar n’a pas rompu. Il a absorbé le choc, protesté sans surenchère et poursuivi son rôle de médiateur. Une fois encore, Doha a privilégié la stratégie à la réaction instinctive, malgré de réelles craintes existentielles.

Doha, relais indispensable d’une diplomatie américaine contrainte


Le récent appel téléphonique entre Trump et l’émir s’inscrit pleinement dans cette logique. Washington délègue désormais à Doha des dossiers qu’il ne peut plus — ou ne souhaite plus — gérer directement. Gaza en est l’exemple le plus visible. Le Qatar est devenu l’interlocuteur central du dialogue indirect avec le Hamas, non par affinité idéologique, mais par pragmatisme. Il en va de même pour certaines médiations africaines, notamment entre la RDC et le Congo, où Doha s’est imposé comme facilitateur discret, loin des projecteurs occidentaux. Le dossier iranien suit une trajectoire comparable. Alors que la confrontation directe demeure une option coûteuse et risquée, le Qatar offre un canal de communication crédible, accepté par Téhéran et toléré par Washington.

Ce rôle n’est pas neutre. Il expose Doha à des pressions, à des critiques auxquelles il est depuis longtemps habitué, ainsi qu’à de véritables risques sécuritaires. Mais il confère également à l’émirat un degré de centralité stratégique que peu d’acteurs régionaux peuvent revendiquer.

La comparaison avec d’autres partenaires du Golfe est éclairante. L’Arabie saoudite est un allié majeur des États-Unis, mais elle agit rarement comme médiateur dans les crises complexes. Oman, historiquement neutre, joue un rôle précieux mais plus discret, souvent limité à une facilitation technique. Le Qatar, en revanche, combine initiative, prise de risque diplomatique et alignement sécuritaire avec Washington. C’est cette combinaison qui en fait un point d’ancrage essentiel. Dans un monde où la diplomatie américaine est de plus en plus contestée, les intermédiaires régionaux ne sont plus des options secondaires. Ils sont des multiplicateurs de puissance. En choisissant de renouer et de renforcer le dialogue avec Doha, Trump ne corrige pas seulement une erreur passée. Il reconnaît une réalité stratégique devenue incontournable : au Moyen-Orient, la résolution des crises ne repose plus uniquement sur la force ou les alliances traditionnelles, mais sur des États capables de parler à tous sans renoncer à leur propre souveraineté.

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