
Le Commissaire général de l’UNRWA, Philippe Lazzarini, devant la presse à New York (photo d’archives). Photo/Evan Schneider
Demander à , est peut-être une question injuste.
«Nul doute que j’éprouve des sentiments mitigés aujourd’hui.» Philippe Lazzarini, vétéran suisse de l’action humanitaire arrive au terme de son second mandat à la tête de l’UNRWA, l’agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens «Je ressens de l’amertume, car j’ai été aux premières loges, au cours des deux dernières années, de violations extraordinaires du droit international, témoin d’atrocités et d’attaques contre les Nations Unies ; de la tristesse, car nombre de nos collègues ont été tués — près de 400 en deux ans —, un bilan sans précédent dans toute l’histoire des Nations Unies ».
«Mais aussi une certaine fierté, car au cours de ces deux dernières années, j’ai pu constater à quel point nos employés… on fait preuve d’un engagement extraordinaire pour tenter d’alléger les souffrances d’un grand nombre de personnes de leur propre communauté».

Des frappes aériennes sur Gaza (photo d’archives). OMS/Ahmed Zakot
Neuf employés de l’UNRWA suspecté d’avoir participé au pogrom, ont été licenciés
En plus d’incarner le visage d’une agence constamment vilipendée et accusée en ligne de collaborer avec les combattants du Hamas à Gaza, il a été le témoin de l’impact désastreux de la guerre menée par Israël sur la population de l’enclave palestinienne et sur l’UNRWA — un conflit déclenché par les attaques sanglantes du Hamas en Israël en octobre 2023.
Une enquête de haut niveau menée par l’ONU sur les accusations portées contre l’UNRWA a conclu que, sur les 19 employés accusés d’avoir participé aux attaques, un cas ne reposait sur aucune preuve, tandis que neuf autres ne présentaient pas de preuves suffisantes pour étayer une quelconque implication.
Dans les neuf cas restants, les éléments de preuve suggéraient que ces employés de l’UNRWA pourraient avoir été impliqués dans les attaques du 7-Octobre. L’agence a alors annoncé leur licenciement.
Aujourd’hui, la souffrance et la mort continuent de sévir dans toute la bande de Gaza. Une rencontre avec une habitante de Gaza, survenue au tout début du conflit, reste particulièrement inoubliable pour M. Lazzarini — et ce, malgré ses nombreuses années d’expérience dans des zones de conflit à travers le monde, de l’Angola à l’Irak, et de la Somalie au Soudan du Sud.
Hanté par la faim dans des yeux humains
«C’était une jeune fille que j’ai rencontrée à Rafah, quatre semaines après le début de la guerre. Je l’ai vue, le regard vide, mendiant en fait une gorgée d’eau ou un morceau de pain dans l’école même où elle était autrefois élève. Ainsi, cette école, qui aurait dû être un lieu de joie et d’éducation, est devenue un lieu de misère et un abri pour ces jeunes filles. Et je dois dire que cette image me hante, car j’ai moi-même des enfants du même âge».
«Ce n’est rien d’autre que de la pure souffrance», poursuit-il. «Nous avons peut-être réussi à enrayer la spirale de la faim grandissante à Gaza, mais c’est tout. Les gens vivent toujours au milieu des décombres et attendent encore des heures pour obtenir de l’eau potable. Ils luttent et affrontent les maladies .

Des enfants attendent d’être servis d’un repas chaud dans une cuisine communautaire à Gaza (photo d’archives). WFP/Maxime Le Lijour
Aucune véritable alternative à l’UNRWA à Gaza
Face à une telle souffrance, M. Lazzarini écarte les suggestions selon lesquelles un autre organisme pourrait prendre la place de l’UNRWA. «Il n’existe aucune alternative opérationnelle à Gaza», insiste-t-il. « L’UNRWA est la seule organisation disposant des effectifs, de l’expertise et de la confiance de la communauté en matière de santé publique et de services éducatifs. Il n’y a pas d’autres ONG ni d’autres organismes des Nations Unies. Mais nous savons aussi que l’Autorité palestinienne n’est pas prête à reprendre la gestion de ces services».
Au-delà des attaques perpétrées contre le personnel de l’UNRWA et contre des centaines de bâtiments de l’agence à Gaza, sa capacité à fournir des services essentiels — tant à Gaza qu’au-delà — a été sévèrement limitée par l’absence d’un soutien financier de la part de la communauté internationale, soutien qui aurait dû être à la hauteur de la prolongation de trois ans de son mandat, votée par l’Assemblée générale des Nations Unies en décembre dernier.
Une agence de l’ONU à bout de souffle
Malgré les mesures d’austérité — incluant une réduction des services et une baisse de salaire de 20 % pour la majeure partie du personnel local —, l’avertissement lancé par M. Lazzarini au Président de l’Assemblée générale, selon lequel l’UNRWA «pourrait bientôt cesser d’être viable » sans apports financiers concrets, reste d’actualité. Toutefois, le soutien politique est lui aussi inestimable, et pas seulement pour la survie de son agence, explique-t-il.
«Les attaques contre l’UNRWA ne constituent pas une exception ; elles ne sauraient être traitées de manière isolée. Si nous tolérons de telles attaques à l’encontre d’une agence comme la nôtre, d’autres suivront. Et c’est exactement ce qui s’est produit à Gaza: les agences de l’ONU ont été pointées du doigt, accusées d’être infiltrées par le Hamas, afin de justifier des actions menées à leur encontre… Et nous entendons aujourd’hui exactement le même discours ; nous voyons le même schéma se reproduire au Liban».

Des équipes de l’UNRWA à Gaza-Ville continuent de fournir des services médicaux. UNRWA
La «guerre silencieuse» d’Israël en Cisjordanie
Loin de Gaza, la situation dramatique des Palestiniens en Cisjordanie occupée, confrontés à des attaques croissantes de la part des colons israéliens, a également mis en lumière la «guerre silencieuse» qui s’y déroule « en toute impunité », poursuit M. Lazzarini.
En janvier, des bulldozers israéliens ont pénétré dans le siège de l’UNRWA à Jérusalem-Est et ont procédé à la démolition de bâtiments sur place, tandis qu’un drapeau israélien était hissé au sommet du complexe onusien — un acte fermement condamné par l’ONU comme une violation du droit international.
«Lorsque nous évoquons, vous savez, le respect du droit international, nous constatons que ce mépris et ce dédain flagrants — le fait que tout ait été mené sans le moindre respect des règles de la guerre — ont désormais permis l’extension du conflit jusqu’en Iran, sans qu’il n’existe aucune justification pour déclencher une guerre d’une telle envergure, qui affecte l’ensemble de la région», soutient le chef de l’UNRWA.

© UNRWA
Le Commissaire général de l’UNRWA, Philippe Lazzarini, rend visite à des collègues à Gaza (photo d’archives).




