Accueil / Etudes et réflexions / L’Amérique latine, nouveau front stratégique de la rivalité Chine-États-Unis?

L’Amérique latine, nouveau front stratégique de la rivalité Chine-États-Unis?

Depuis la doctrine Monroe en 1823, les États-Unis considèrent l’Amérique latine (composée de 33 pays selon l’ONU) comme leur sphère d’influence naturelle. De nos jours, ce territoire qui a longtemps été sujet aux ambitions européennes suscite l’intérêt tout particulier des États-Unis mais aussi de la Chine depuis le début des années 2000 lors de son intégration à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001.

La guerre d’influence en Amérique latine est motivée par la présence de ressources naturelles importantes comme le lithium, le pétrole, ou le cuivre, mais aussi par l’implantation de bases militaires qui permettent un contrôle stratégique d’une zone de près de 20 millions de km2 et plus de 650 millions d’habitants.

Le canal de Panama est également très largement disputé au sein de cette compétition d’influence, carrefour maritime incontournable pour le commerce mondial. La croissance économique exponentielle de la Chine met progressivement à mal la main-mise de la puissance américaine sur cet espace. La République populaire de Chine, dans la continuité de sa politique d’expansion économique, cherche à renforcer son influence en Amérique latine notamment à travers la “nouvelle Route de la Soie” débutée en 2013, dont plus de 23 pays latino-américains font déjà partie.

Avec le deuxième mandat de Donald Trump, réélu fin 2024, la popularité des États-Unis tend à reculer chez une partie de la population locale, ce qui peut favoriser l’acceptation d’une présence chinoise plus accentuée. L’Amérique latine devient-elle ainsi le nouveau théâtre de la rivalité sino-américaine ?

Les enjeux économiques de l’influence

Une des raisons de cette rivalité réside dans l’accès aux ressources naturelles stratégiques, comme le lithium, nécessaire pour fabriquer des batteries et autres composants électroniques.

La Bolivie possède a priori la plus grande ressource de lithium au monde, équivalant à près de 23 millions de tonnes selon l’Institut d’études géologiques des États-Unis. D’ici l’horizon 2035, on estime entre 25 et 30% la part du marché mondial du lithium détenu par la Bolivie.

Ses voisins comme le Chili et l’Argentine disposent également d’importantes ressources. Ensemble, ces trois pays concentreraient entre 50 et 60% des ressources mondiales de lithium. Le Chili, la Bolivie et l’Argentine sont les pays formant ce que l’on appelle le «Lithium Triangle» (le triangle du lithium). On compte trois minerais stratégiques pour la production de batteries: le graphite, le lithium et le cobalt. En 2024, la Chine a de son côté produit entre 70 et 80% du volume de graphite au niveau mondial, tandis que les États-Unis ne disposent pratiquement pas de production domestique de graphite naturel. La Chine est aussi l’un des principaux importateurs mondiaux de lithium, graphite et cobalt.

Ces données illustrent une économie bien plus orientée vers l’importation, la production et l’exportation de batteries et minéraux associés en Chine qu’aux Etats-Unis, qui se reflèted’ailleurs dans leur intérêt porté sur ces ressources en Amérique latine. La gestion de ces trois minéraux en particulier est stratégique à la fois sur le court, moyen et long terme. En effet, la demande ne va cesser de croître dans les années à venir, soulignant donc l’importance pour les grandes puissances mondiales d’investir en Amérique latine. La présence de pétrole en quantité très importante (parmi les plus grands gisements du monde) au Venezuela et au Brésil suscite également des intérêts énergétiques pour les deux puissances mondiales, notamment pour la Chine qui importe une grande partie de son pétrole tandis que les États-Unis disposent d’une forte autonomie énergétique grâce à leur production d’hydrocarbures.

Dans ce contexte, la sécurisation de l’accès aux minerais critiques devient un enjeu central de la rivalité stratégique entre Pékin et Washington. Selon Jean‑Louis Martin, chercheur à l’Institut français des relations internationales (IFRI) et spécialiste des questions économiques et politiques latino-américaines, «Il y a un certain nombre de pays oùles Américains ne peuvent pas prendre pied, parce qu’il y a déjà un marché contrôlé par des entreprises sur lesquelles ils ne peuvent pas mettre la main». C’est le cas de Petrobras au Brésil pour le secteur du pétrole par exemple.

La présence militaire et le contrôle du canal de Panama

La présence militaire en Amérique latine joue également un rôle clé dans la maîtrise de l’influence du territoire. Les États-Unis sont la première puissance militaire mondiale avec un budget de 921 milliards de dollars en 2025 selon l’Institut International des Études Stratégiques. Ils possèdent une vingtaine de bases militaires et prévoient de se réimplanter dans certaines anciennes bases désertées. Dans le même temps, les États-Unis affirment aussi lutter contre le narcotrafic en mer avec des frappes aériennes visant des bateaux à diverses localisations au large de l’Amérique du Sud et des Caraïbes, causant la mort de onze personnes le 16 février dernier.

La Chine, de son côté, possède un budget de 251,3 milliards de dollars (PPP 531,4 milliards) pour sa défense en 2025 mais n’a officiellement pas de base militaire en Amérique latine, toujours selon l’Institut International des Études Stratégiques. Pour Jean-Louis Martin «Les Chinois se rendent bien compte que ce serait une provocation vis-à-vis de Trump» et n’envisage pas une implantation militaire plus étendue de la Chine, en tout cas tant que Donald Trump préside. En revanche, certaines infrastructures soulèvent des questions quant à leur usage destiné et réel.

En Argentine, dans la province de Neuquén, une installation présentée comme une station civile d’exploration spatiale en service depuis 2017 par la Chine éveille les soupçons en raison de sa gestion étroitement liée à l’Armée. En plus de Neuquén, une analyse du House Select Committee évoque dix autres installations similaires au Venezuela, en Bolivie, au Chili et au Brésil.

Ces infrastructures dont l’utilité réelle reste opaque suscite des inquiétudes pour Washington qui appelle Donald Trump à «stopper cette expansion». Ces infrastructures américaines et chinoises présentes sur un sol qui n’est pas le leur pose également des questions quant à la souveraineté nationale des pays latino-américains. En novembre 2025, l’Équateur a voté non à 60,82% lors d’un référendum portant sur la question de l’implantation de bases étrangères sur le territoire. Cela démontre donc que les volontés politiques étrangères sont parfois divergentes de celles des populations locales.

Le canal de Panama est également un enjeu crucial dans la course à l’influence de l’Amérique latine. Il connecte l’océan Pacifique et la mer des Caraïbes. Le contrôle du canalest peut-être l’épicentre même des tensions en Amérique latine entre la Chine et les États-Unis. L’origine de la discorde concerne deux ports situés à chaque extrémité du canal: le port de Cristóbal et le port de Balboa. Bien que le canal en lui-même appartienne au pays, les deux ports sont opérés par une société basée à Hong Kong “CK Hutchison”. Fin janvier, la Cour Suprême du Panama a déclaré ce système opérationnel comme anticonstitutionnel. La Chine de son côté dénonce le résultat de cette enquête comme résultant d’une pression venant des États-Unis, ce que le Panama dément.

Cette décision renforce objectivement la position des États-Unis, qui espèrent pouvoir gérer ces ports avec une entreprise états-unienne. Le Panama s’est également retiré de l’initiative de la «Nouvelle route de la Soie» à la demande des États-Unis, en faisant ainsi le premier pays latino-américain à se rétracter face aux ambitions chinoises.

Les instruments d’implantation et les politiques régionales

Au-delà des ressources naturelles et des infrastructures militaires, la rivalité entre Chine et États-Unis se manifeste aussi via des influences économiques. La Chine multiplie les prêts, les investissements, et les projets d’infrastructure, particulièrement dans les secteurs de l’énergie, des transports et des télécommunications. Au Salvador, elle a par exemple financéde grands projets de construction comme un stade national, une librairie nationale, et des infrastructures côtières. La Chine a également signé des accords avec certains pays d’Amérique latine en vue d’exporter des outils de surveillance Huawei et ZTE pour combattre le crime organisé.

Dans le même temps, les États-Unis essaient de préserver leur influence dans la région. On y comptabilise près de 1 200 milliards de dollars d’échanges commerciaux avec l’Amérique latine en 2024. En revanche, près de deux tiers de ceux-ci se concentrent en fait sur le Mexique. De son côté, la Chine comptabilise près de 500 milliards de dollars d’échanges commerciaux pour la même année. Ainsi, la Chine domine une large partie des échanges en Amérique du Sud.

Les investissements économiques sont stratégiques et montrent une volonté de s’implanter sur le long terme. La Chine reçoit par exemple plus de 65% de son approvisionnement en soja en provenance du Brésil. Cela déstabilise l’agriculture du soja états-unienne qui était auparavant le principal fournisseur de la Chine.

Jean-Louis Martin constate que «Les États-Unis ont perdu en Amérique latine alors qu’ils étaient encore massivement dominants il y a encore 25 ans». Les dés ne sont en revanche pas encore jetés pour l’Amérique latine qui voit une tendance en faveur des États-Unis fluctuer avec les succès électoraux de la droite du sous-continent. Loin d’être un espace marginal, l’Amérique latine apparaît désormais comme un enjeu central de la rivalité entre Pékin et Washington, où s’entremêlent ressources, infrastructures et influence économico-politique.

Bibliographie:

Wesley Alexander Hill, « China And America Clash Over Latin American Energy », Forbes, 30 avril 2025,

Gavin Clark, « China dominates global trade of battery minerals », U.S. Energy Information Administration, 21 mai 2025, https://www.eia.gov/todayinenergy/detail.php?id=65305;

Mónica Cordero, « China is investing billions in Latin America, potentially sidelining US farmers for decades to come »Investigate Midwest, 15 décembre 2025,

Evan Ellis, « China isn’t retreating in Latin America — it’s recalibrating », UPI News, 20 février 2026,

Diana Roy, « China’s Growing Influence in Latin America »Council on Foreign Relations, 6 juin 2025,

Alice Wu, « How The U.S. Government Can Support The Development Of Domestic Production Capacity For The Battery Supply Chain »Federation Of American Scientists, 9 juillet 2024, 

Yeling Tan, « How the WTO Changed China: The Mixed Legacy of Economic Engagement. », Foreign Affairs 100, no no.2 (2021): 90‑102;

Raisina Debates, « Latin America’s Tug-Of-War: The Pulls of the U.S. – China Rivalry », Observer Research Foundation, 17 avril 2025,

Dylan Duan, Jackson Lewis, et Tomasz Janowski, « Lithium Surges in China after Local Authorities Announce Plan to Revoke Mining Licences », Reuters, 17 décembre 2025,

Wang Wen, « The US Cannot Push China out of Latin America », The Diplomat, 17 janvier 2026, 

Nicholas Slayton, « The US military’s plan to revive old bases in Latin America », Task and Purpose, 14 novembre 2025,

Abhijeet Kumar, « Why US and China are contesting for influence in Latin America now », Business Standard, 2 janvier 2026,

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *