
Un campement militaire turc au nord de l’Irak.
Ce qui n’était autrefois qu’une série d’opérations transfrontalières ponctuelles est devenu, au fil des années, l’un des plus importants dispositifs militaires étrangers du Moyen-Orient. Dans les montagnes du nord de l’Irak, la Turquie a progressivement mis en place un vaste réseau de bases, d’avant-postes et de routes militaires qui modifie profondément les équilibres sécuritaires et géopolitiques de la région.
Selon plusieurs enquêtes fondées sur l’analyse d’images satellites, Ankara disposerait aujourd’hui de plus de 130 bases, avant-postes et positions militaires permanentes dans le Kurdistan irakien. Certaines sources avancent le chiffre de 139 installations réparties dans les régions de Metina, Zap, Avasin-Basyan, Qandil et dans une grande partie de la province de Dohouk.
Pour relier ces positions, l’armée turque a développé un important réseau routier militaire traversant des zones montagneuses particulièrement difficiles d’accès. Des organisations locales et plusieurs observateurs indépendants affirment que ces travaux se sont accompagnés de défrichements forestiers, de terrassements importants et, dans certains secteurs, du dynamitage de portions de relief afin de faciliter le déplacement des troupes et du matériel militaire. Certaines estimations évoquent plusieurs milliers de soldats turcs déployés dans la région et une présence militaire s’étendant sur plusieurs dizaines de kilomètres à l’intérieur du territoire irakien.
La lutte contre le PKK comme justification officielle
Ankara affirme que cette présence militaire vise exclusivement à lutter contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), mouvement kurde armé engagé depuis les années 1980 dans un conflit avec l’État turc.
Les montagnes du nord de l’Irak constituent depuis longtemps l’un des principaux sanctuaires du PKK.
À partir de 2019, les opérations turques se sont considérablement intensifiées à travers une série d’offensives baptisées «Claw», combinant frappes aériennes, drones armés, artillerie et opérations de commandos.
Pendant plusieurs années, les affrontements entre l’armée turque et les combattants du PKK ont été particulièrement violents dans les vallées de Zap, Metina et Avasin-Basyan. Les combats ont provoqué des déplacements de populations civiles, l’abandon de villages et d’importantes perturbations économiques dans les zones frontalières.
L’annonce par le PKK de sa dissolution et de son intention de mettre fin à la lutte armée en 2025 a constitué un tournant historique. Cette évolution soulève désormais une question centrale: la Turquie maintiendra-t-elle son dispositif militaire alors que la menace qui justifiait son déploiement est appelée à diminuer?
Bagdad entre protestation et pragmatisme
Le gouvernement irakien condamne régulièrement les opérations militaires turques et considère la présence de bases étrangères sur son territoire comme une atteinte à la souveraineté nationale.
À plusieurs reprises, les autorités irakiennes ont convoqué les représentants diplomatiques turcs pour protester contre les frappes aériennes et les incursions terrestres menées dans le nord du pays.
Dans les faits, Bagdad dispose de moyens limités pour obtenir un retrait des forces turques. La Turquie demeure un partenaire économique majeur de l’Irak et les autorités irakiennes cherchent également à maintenir une coopération sécuritaire sur les questions frontalières.
Cette situation conduit le gouvernement central à adopter une position d’équilibre : dénoncer officiellement les violations de souveraineté tout en évitant une confrontation directe avec Ankara.
Le Kurdistan irakien dans une position délicate
Le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) adopte une approche plus pragmatique. La Turquie constitue l’un de ses principaux partenaires commerciaux et énergétiques. Une grande partie des exportations de pétrole kurde et des échanges économiques de la région transitent par le territoire turc.
Cette interdépendance explique les relations relativement étroites entretenues par Ankara avec les autorités kurdes, notamment celles dirigées par le Parti démocratique du Kurdistan (KDP).
Sans approuver officiellement l’ensemble des opérations turques, le GRK considère également que la présence du PKK dans certaines zones montagneuses a contribué à l’instabilité régionale. Les autorités kurdes cherchent ainsi à maintenir un équilibre entre coopération avec la Turquie et protection des populations locales affectées par les combats.
De nombreux habitants dénoncent néanmoins les conséquences de cette militarisation croissante : déforestation, abandon de villages, restrictions d’accès aux terres agricoles et détérioration des conditions de vie dans certaines zones rurales.
Les tensions avec le Hashed al-Chaabi
La présence turque suscite également l’hostilité d’une partie du Hashed al-Chaabi (Forces de mobilisation populaire), coalition de groupes armés irakiens créée durant la guerre contre l’organisation État islamique. Ces groupes sont majoritairement chiites et pro-iraniens.
Plusieurs factions proches de l’Iran considèrent les bases turques comme une violation de la souveraineté irakienne et réclament leur retrait. Certaines ont été associées à des attaques à la roquette ou à des menaces visant des positions militaires turques au cours des dernières années.
Bien qu’aucun conflit ouvert n’oppose actuellement l’armée turque à l’ensemble du Hashed al-Chaabi, les tensions restent importantes, notamment dans la région stratégique de Sinjar.
Située à la jonction des zones d’influence du PKK, des autorités irakiennes, des forces kurdes et des milices pro-iraniennes, Sinjar est devenue l’un des principaux foyers de rivalités dans le nord de l’Irak.
L’Iran observe avec inquiétude l’expansion turque
La présence militaire turque est également suivie de près par l’Iran, qui considère l’Irak comme l’un des piliers de sa profondeur stratégique régionale. Officiellement, Téhéran défend la souveraineté de l’Irak et critique toute présence militaire étrangère menée sans contrôle direct de Bagdad. Mais derrière cette position diplomatique se cache une réalité géopolitique plus complexe.
Depuis la chute du régime de Saddam Hussein en 2003, l’Irak est devenu l’un des principaux terrains de compétition entre l’Iran et la Turquie. Tandis qu’Ankara a renforcé son influence économique et militaire dans le nord du pays, Téhéran s’est appuyé sur ses réseaux politiques, religieux et sécuritaires pour préserver sa position dans l’ensemble du territoire irakien.
Pour de nombreux responsables iraniens, l’expansion du réseau de bases turques est perçue comme une menace potentielle pour leur influence dans le nord de l’Irak. Cette rivalité est particulièrement visible dans des régions stratégiques comme Sinjar et Mossoul, où se croisent les intérêts iraniens, turcs, kurdes et irakiens.
L’Iran conserve une influence significative au sein de plusieurs factions du Hashed al-Chaabi, dont certaines ont adopté une position ouvertement hostile à la présence turque. Toutefois, ni Téhéran ni Ankara ne semblent souhaiter une confrontation directe.
Paradoxalement, les deux pays partagent également certaines préoccupations sécuritaires. L’Iran combat ses propres mouvements armés kurdes à proximité de sa frontière tandis que la Turquie poursuit sa lutte contre le PKK. Cette convergence explique pourquoi la relation entre les deux puissances oscille régulièrement entre coopération tactique et rivalité stratégique.
Un nouvel échiquier régional
L’évolution de la situation depuis plusieurs années montre que la question dépasse désormais le seul cadre de la lutte contre le PKK. Le nord de l’Irak est devenu un espace où se croisent les intérêts parfois convergents, parfois contradictoires de la Turquie, de l’Irak, du Gouvernement régional du Kurdistan, de l’Iran et des différentes composantes du Hashed al-Chaabi.
Pour de nombreux observateurs, les infrastructures militaires construites par Ankara au cours des dernières années représentent désormais bien plus qu’un simple dispositif antiterroriste. Elles offrent à la Turquie une capacité durable de projection militaire dans une région située au cœur des rivalités du Moyen-Orient.
La dissolution annoncée du PKK pourrait marquer un tournant historique dans un conflit qui dure depuis plus de quarante ans.
Elle soulève toutefois une nouvelle question: les bases, les routes militaires et les infrastructures construites par la Turquie disparaîtront-elles avec la menace qu’elles étaient censées combattre, ou sont-elles devenues un instrument durable de la stratégie régionale d’Ankara?
Pour de nombreux observateurs, l’avenir de ces installations constituera l’un des principaux enjeux géopolitiques du nord de l’Irak au cours des prochaines années.




