
L’«Accord-cadre» signé entre le Liban et Israël sous l’égide des États-Unis et avec le soutien des pays arabes ainsi que de la communauté internationale ne constitue pas un simple arrangement bilatéral destiné à régler les questions frontalières et sécuritaires. Il s’inscrit dans une transformation régionale beaucoup plus vaste, marquée par la redéfinition des relations entre Washington et Téhéran et par la volonté américaine de passer d’une logique de gestion des guerres à une stratégie de gestion des équilibres. Dans cette perspective, cet accord dépasse largement le cadre libanais: il représente l’un des piliers d’un projet régional visant à consolider la stabilité et à prévenir une nouvelle confrontation susceptible de menacer la sécurité énergétique et l’économie mondiale.
L’accord dans la dynamique américano-iranienne
La question centrale est désormais la suivante: les États-Unis, les pays arabes et les États appelés à participer aux garanties sécuritaires – notamment l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Égypte et le Pakistan – seront-ils en mesure de contraindre l’Iran à renoncer à un réseau d’influence construit depuis plusieurs décennies au Moyen-Orient, dont le Hezbollah libanais constitue l’un des principaux instruments?
Les déclarations du secrétaire d’État américain Marco Rubio, faites après la signature de l’accord, annonçant une aide de trente millions de dollars à l’armée libanaise ainsi que la supervision directe par Washington du mécanisme de coordination militaire tripartite entre le Liban, Israël et les États-Unis, témoignent de la détermination américaine à mettre en œuvre l’accord. En revanche, les signaux demeurent incertains quant à la volonté de Téhéran d’accepter cette nouvelle trajectoire.
La mise en œuvre de l’accord dépendra donc autant des compromis régionaux plus larges que de la seule volonté des autorités libanaises. Il convient, dans ce contexte, de distinguer ce que l’Iran souhaite préserver de ce qu’il sera réellement en mesure de conserver s’il se retrouve contraint, dans l’affrontement politique qui l’oppose à Washington, de choisir entre le maintien de son bras armé au Liban et la réussite d’accords avec les États-Unis sur des dossiers qu’il juge prioritaires, au premier rang desquels figurent son programme nucléaire, les sanctions internationales et la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz.
L’accord libano-israélien ne peut donc être analysé indépendamment de la nouvelle stratégie américaine au Moyen-Orient. Celle-ci ne vise plus à provoquer un changement de régime en Iran ni à engager une confrontation ouverte, mais plutôt à intégrer Téhéran dans un système de dissuasion et de contrôle des tensions, afin de préserver la stabilité régionale et d’éviter toute escalade susceptible de menacer l’économie mondiale et les marchés de l’énergie.
Sécurité régionale et stabilité internationale
La récente tournée de Marco Rubio dans les pays du Golfe confirme cette orientation. Elle avait pour objectif de rassurer les alliés arabes des États-Unis en affirmant qu’aucun rapprochement avec l’Iran ne se ferait au détriment de la sécurité du Golfe ni des équilibres régionaux. La politique américaine apparaît désormais davantage fondée sur la gestion des rapports de force entre adversaires que sur la recherche d’une victoire militaire décisive.
Cette approche a également été confirmée dans le communiqué publié à l’issue de la réunion entre les ministres des Affaires étrangères du Conseil de coopération du Golfe et Marco Rubio. Le texte insiste sur la nécessité de dissocier le dossier libanais des autres conflits régionaux et salue «une approche pragmatique permettant de rétablir la sécurité, d’étendre l’autorité de l’État libanais et de procéder à une délimitation permanente des frontières». Il souligne également que «la pleine souveraineté du Liban ne pourra être réalisée tant que des groupes armés non étatiques conserveront des capacités militaires en dehors de l’autorité de l’État», appelant au désarmement complet de ces groupes et au rétablissement du monopole de la force par les institutions libanaises, avec un soutien renforcé aux forces armées libanaises.
Dans cette nouvelle configuration, le Liban devient l’un des principaux laboratoires de cette stratégie régionale, puisqu’il constitue le point de rencontre des intérêts iraniens, américains, israéliens, arabes et européens. L’accord ne représente donc pas une fin en soi, mais la première étape d’un processus destiné à stabiliser durablement les frontières et à ouvrir la voie à des arrangements politiques et économiques plus larges.
Les défis de la scène intérieure libanaise
À la lumière de ces évolutions, l’«Accord-cadre» revêt une importance exceptionnelle pour le Liban. Il marque un tournant majeur de sa politique étrangère en ouvrant une nouvelle phase dans l’organisation des relations sécuritaires avec Israël. Il consacre également le passage d’une logique de gestion permanente du conflit à une logique d’organisation de l’après-conflit, sous supervision américaine et avec l’appui des partenaires arabes et internationaux.
L’accord traduit également une évolution de l’approche traditionnelle libanaise du conflit en privilégiant le rétablissement de la souveraineté nationale et la récupération des territoires situés au sud de la Ligne bleue dans le cadre d’ententes directes entre les deux États. Le centre de gravité se déplace ainsi des négociations internationales vers la capacité du Liban à appliquer ses engagements sur son propre territoire.
L’accord prévoit le retrait israélien des territoires encore occupés, mais celui-ci demeure conditionné au respect par l’État libanais de ses engagements sécuritaires, notamment le monopole exclusif des armes par l’État et l’élimination de toute présence militaire échappant aux institutions légitimes, y compris les infrastructures militaires du Hezbollah et l’influence militaire iranienne.
C’est précisément à ce niveau que commence l’épreuve la plus difficile. Le Hezbollah et ses alliés ont rejeté l’accord, estimant qu’il remet en cause leur statut et leur rôle politique et militaire. Des mouvements de protestation ont d’ailleurs éclaté dès son annonce.
Le défi dépasse toutefois la seule dimension sécuritaire. Il concerne également la redéfinition du rôle de l’État et de son autorité exclusive sur l’ensemble du territoire national, alors même que la reconstruction économique sera largement conditionnée au respect de ces engagements. Dès lors, le principal enjeu n’est plus la négociation avec les acteurs extérieurs mais la gestion des profondes divisions internes, avec le risque d’une polarisation politique accrue, de manifestations, de sit-in et de nouvelles tensions sécuritaires si aucun compromis national n’est trouvé.
De son côté, Israël considère que les objectifs stratégiques de la dernière guerre ne seront pas atteints tant que le Hezbollah conservera une capacité militaire organisée. Il est donc probable que l’État hébreu poursuive ses pressions diplomatiques, politiques et, le cas échéant, militaires chaque fois qu’il estimera que le mouvement reconstitue son arsenal ou acquiert de nouvelles capacités.
Le Hezbollah, pour sa part, est conscient que le maintien de son arsenal dans les conditions qui prévalaient avant la guerre est devenu beaucoup plus coûteux, tant sur le plan intérieur que régional. Il considère néanmoins qu’un désarmement sans accord global ni garanties politiques et sécuritaires reviendrait à renoncer à son rôle au Liban comme dans la région.
L’«Accord-cadre» concernant le Liban constitue aujourd’hui un test majeur aussi bien pour Washington que pour Téhéran dans leur confrontation politique, laquelle pourrait à tout moment retrouver une dimension militaire. À l’intérieur du Liban, cet accord ne marque pas la fin du conflit mais le début d’une nouvelle étape, au cours de laquelle sera mise à l’épreuve la capacité de l’État à restaurer pleinement sa souveraineté dans un environnement régional toujours extrêmement complexe.
Son succès ne sera pas seulement mesuré à l’aune du retrait israélien ou de la reconstruction du pays, mais surtout à la capacité des institutions libanaises à rétablir leur autorité sur l’ensemble du territoire national et à gérer les profondes divisions internes sans sombrer dans une nouvelle confrontation politique ou sécuritaire de grande ampleur.





