
Al-Aydi faisait l’objet d’une procédure devant la justice militaire libanaise. Il était accusé, avec six autres personnes, d’avoir participé à un réseau lié aux services israéliens. Les six autres suspects étaient détenus dans une prison libanaise. Al-Aydi, lui, était entre les mains du Hezbollah.
L’évasion, en mars 2026, d’un homme détenu par le Hezbollah dans la banlieue sud de Beyrouth remet en lumière une question longtemps restée dans l’ombre : la milice chiite conserve-t-elle, au-delà de ses armes, un appareil autonome d’arrestation, d’interrogatoire et de détention ? Les anciennes enquêtes évoquant plusieurs prisons clandestines ne permettent pas d’affirmer que tous les sites existent encore. Mais l’affaire Khaled Al-Aydi montre que le sujet n’appartient pas seulement au passé.
Le débat sur le Hezbollah se concentre presque toujours sur ses missiles, ses drones, ses combattants et sur la capacité de l’armée libanaise à récupérer le monopole de la force. Il existe pourtant un autre attribut de souveraineté, moins visible mais tout aussi fondamental : le pouvoir d’arrêter un individu, de l’interroger et de le priver de liberté. Or, c’est précisément sur ce terrain qu’une affaire survenue pendant la guerre de 2026 vient rouvrir un dossier ancien.
Une évasion qui révèle un problème d’État
En juin, Associated Press (AP) a reconstitué le parcours de Khaled Al-Aydi, Palestinien de Syrie possédant également la nationalité ukrainienne. Selon trois responsables judiciaires, deux hauts responsables sécuritaires libanais et un responsable politique du Hezbollah interrogés par l’agence, Al-Aydi était détenu par le Hezbollah dans la banlieue de Beyrouth lorsqu’il a profité des bombardements israéliens de mars pour s’évader. L’affaire est d’autant plus remarquable qu’Al-Aydi faisait l’objet d’une procédure devant la justice militaire libanaise. Il était accusé, avec six autres personnes, d’avoir participé à un réseau lié aux services israéliens. Les six autres suspects étaient détenus dans une prison libanaise. Al-Aydi, lui, était entre les mains du Hezbollah. l’agence de presse AP rapporte également qu’un mandat judiciaire contre lui avait été émis dès septembre 2025.
La question essentielle n’est donc pas de savoir si les accusations d’espionnage portées contre lui sont fondées. Elle est institutionnelle : comment un homme recherché par la justice libanaise et impliqué dans une procédure militaire peut-il être détenu par une milice plutôt que par l’État ? Le cas Al-Aydi ne démontre pas l’existence, en 2026, d’un vaste réseau de prisons clandestines. Il établit en revanche un point beaucoup plus difficile à écarter : au moins un détenu relevant d’un dossier judiciaire libanais se trouvait encore sous le contrôle direct du Hezbollah au moment où l’État affirme vouloir restaurer son autorité.
Des prisons décrites bien avant la guerre
Le sujet n’est pas nouveau. Une enquête publiée en octobre 2019 par Independent Arabia décrivait déjà un appareil interne de détention et d’interrogatoire. Le média citait notamment un ancien membre du Hezbollah affirmant avoir passé près d’un an dans l’un de ces lieux, ainsi que plusieurs sources décrivant des centres dans la banlieue de Beyrouth, notamment à Haret Hreik, Bir el-Abed et dans le secteur de Roueiss. Cette enquête doit être lue avec les précautions nécessaires : une partie importante des informations reposait sur des témoignages et des sources anonymes. Elle comportait d’ailleurs des aspects contradictoire. L’analyste Toufic Shouman estimait que parler d’un réseau de « prisons » était exagéré, tout en reconnaissant l’existence de centres d’interrogatoire et le fait que le Hezbollah pouvait retenir certains suspects considérés comme particulièrement sensibles avant de les remettre — ou non — aux autorités.
Un détail est particulièrement important aujourd’hui. Le complexe al-Moujtaba, souvent repris dans les listes circulant sur les réseaux sociaux comme une prison toujours active, était déjà présenté en 2019 comme un ancien lieu de détention fermé après que son existence eut été rendue publique. Autrement dit, la liste des cinq sites qui circule encore aujourd’hui ne peut pas être reproduite comme une photographie de la situation actuelle.
Les bombardements massifs qui ont frappé la banlieue sud depuis 2024, puis de nouveau en 2026, rendent cette prudence encore plus indispensable. Des installations ont pu être détruites, abandonnées ou déplacées. Ce que l’on peut documenter historiquement ne correspond pas nécessairement à la géographie actuelle de l’appareil sécuritaire du Hezbollah.
Des otages des années 1980 aux détentions clandestines

Cette question renvoie également à une histoire plus ancienne. Dans mon livre Hezbollah – Israël, une guerre sans limites, la question des enlèvements de ressortissants étrangers au Liban dans les années 1980, parmi lesquels plusieurs Français, était abordée. Parmi eux figuraient notamment Michel Seurat, Jean-Paul Kauffmann, Marcel Carton et Marcel Fontaine. Ces prises d’otages étaient souvent revendiquées sous des appellations telles que le Jihad islamique, dans la mouvance chiite pro-iranienne au sein de laquelle le Hezbollah s’est constitué et imposé.
Il serait toutefois abusif d’établir une continuité mécanique entre les prises d’otages des années 1980 et les centres de détention évoqués aujourd’hui. Les contextes, les objectifs et les acteurs ont évolué. Mais le parallèle éclaire une constante politique : la capacité d’une organisation armée à soustraire des personnes à l’autorité de l’État, à les interroger et à décider de leur sort. Quarante ans plus tard, la question n’est donc plus celle d’otages étrangers utilisés comme instruments de pression diplomatique. Elle est celle de savoir si le Hezbollah conserve, au Liban de 2026, une capacité autonome de détention qui échappe encore au contrôle judiciaire et sécuritaire de l’État.
Une souveraineté qui ne se limite pas aux armes
C’est ici que le dossier prend une dimension politique nouvelle. Le gouvernement libanais ne parle plus seulement de limiter la présence armée du Hezbollah au sud du Litani. Il affirme vouloir rétablir le monopole de l’État sur les armes et étendre son autorité sur l’ensemble du territoire. Lors de sa rencontre avec Donald Trump à Washington le 21 juillet, le président Joseph Aoun a insisté sur la nécessité de permettre à l’État libanais d’exercer pleinement sa souveraineté par ses propres forces. Reuters rappelait que l’accord négocié sous médiation américaine le 26 juin associe le retrait progressif d’Israël du Liban au désarmement du Hezbollah et au retour de l’armée libanaise dans les secteurs concernés.
Mais la souveraineté ne se mesure pas seulement au nombre de lanceurs de missiles remis à l’armée. Si une organisation conserve la capacité d’arrêter un suspect, de mener ses propres interrogatoires, de choisir le lieu et la durée de sa détention et de décider du moment où il sera éventuellement remis à la justice, elle conserve une partie des prérogatives régaliennes de l’État. C’est en cela que l’affaire Al-Aydi est politiquement plus importante qu’elle n’en a l’air. Le problème n’est plus théorique. Un homme visé par une procédure judiciaire libanaise a été détenu par le Hezbollah, puis s’est échappé pendant des frappes israéliennes. L’État s’est retrouvé spectateur d’une détention qu’il ne contrôlait pas, puis d’une évasion qu’il n’avait pas les moyens d’empêcher.
La souveraineté se joue aussi dans les administrations
Le problème ne s’arrête pas aux structures que le Hezbollah a construites en dehors de l’État. Il concerne aussi l’influence que le mouvement a exercée, directement ou par l’intermédiaire de ses alliés, à l’intérieur même des institutions libanaises. Une étude de Chatham House a décrit ce fonctionnement hybride : représentation ministérielle, relais dans la fonction publique, municipalités et organismes publics, mais aussi capacité d’influence sur des infrastructures aussi sensibles que l’aéroport et les ports.
L’aéroport international de Beyrouth constitue l’exemple le plus sensible. En juillet 2025, Reuters rapportait que les autorités libanaises avaient renforcé les contrôles à l’aéroport, où le Hezbollah avait bénéficié pendant des années d’une très grande liberté d’action, afin de rendre plus difficiles les transferts de fonds. Quelques mois plus tôt, Beyrouth avait déjà suspendu les vols commerciaux avec Téhéran après des accusations israéliennes selon lesquelles des avions civils servaient à faire entrer de l’argent destiné au mouvement. La décision avait provoqué des manifestations de partisans du Hezbollah autour de l’aéroport.
Le port de Beyrouth fournit un autre exemple de cette tension entre pouvoir politique et autorité judiciaire. Après l’explosion du 4 août 2020, Reuters rapportait que les anciens ministres Ali Hassan Khalil et Ghazi Zeaiter, membres du mouvement Amal, allié du Hezbollah, avaient été inculpés pour négligence. Le Hezbollah s’est ensuite opposé publiquement au juge Tarek Bitar ; en septembre 2021, l’agence indiquait qu’un haut responsable du mouvement, Wafiq Safa, lui avait fait transmettre une menace visant à le faire écarter de l’enquête. Ces éléments ne permettent pas d’attribuer l’explosion au Hezbollah, mais ils illustrent les obstacles auxquels la justice libanaise s’est heurtée lorsqu’elle a cherché à mettre en cause des responsables appartenant aux principaux appareils politico-confessionnels du pays.
Il faut en revanche être précis lorsqu’on évoque l’électricité. Parler d’un « contrôle du ministère de l’Énergie » par le Hezbollah serait excessif. Le portefeuille de l’Énergie et de l’Eau a été détenu pendant une décennie par le Courant patriotique libre (CPL), formation chrétienne alors alliée au Hezbollah. Reuters avait documenté en 2020 le poids du CPL sur ce portefeuille et sur Électricité du Liban. L’exemple illustre donc moins une prise de contrôle directe du ministère par le Hezbollah qu’un système d’alliances permettant au mouvement d’étendre son influence au-delà des ministères qu’il détenait lui-même.
Cette distinction devient centrale en 2026. En janvier, le ministre de l’Économie Amer Bisat expliquait à Associated Press que le rétablissement de la souveraineté ne se limitait pas au désarmement : il passait aussi par le contrôle des frontières et de l’aéroport, ainsi que par la lutte contre la contrebande et le blanchiment. Autrement dit, la reconquête de l’État ne se joue pas seulement dans les dépôts de missiles. Elle se joue aussi dans les bureaux, aux postes-frontières, sur le tarmac de Beyrouth — et, s’il en existe encore, devant les portes des lieux de détention clandestins.
La fausse piste Ali Hassan Saab
Une autre prudence s’impose. Les publications récentes sur les « cinq prisons du Hezbollah » affirment parfois que leurs emplacements auraient été révélés aux autorités américaines par Ali Hassan Saab. Cette présentation ne résiste pas à la chronologie. Les documents du département américain de la Justice établissent qu’Alexei Saab, également connu sous le nom d’Ali Hassan Saab, a été arrêté à New York le 9 juillet 2019 puis inculpé pour ses activités au profit de l’organisation extérieure du Hezbollah. Or des informations sur des centres de détention du Hezbollah circulaient déjà auparavant, et les pièces américaines accessibles détaillent surtout ses activités opérationnelles et de reconnaissance de cibles. Elles ne permettent pas d’attribuer à Saab la révélation des cinq prisons de la banlieue sud. Cette correction est importante : le dossier est suffisamment sérieux pour ne pas l’affaiblir avec une attribution impossible à démontrer.
Le prochain test pour l’État libanais
Le Liban entre ainsi dans une phase où le désarmement du Hezbollah ne peut plus être envisagé uniquement comme une opération militaire. Il pose la question de l’ensemble de l’architecture parallèle construite par le mouvement au cours de plusieurs décennies : réseaux de sécurité, renseignement, communications, contrôle territorial et, potentiellement, lieux de détention. Mais il pose aussi celle de l’influence accumulée à l’intérieur des institutions et des infrastructures de l’État, de l’aéroport aux frontières en passant par certaines administrations. Pour l’État, la question devrait être simple : existe-t-il encore des personnes détenues par le Hezbollah en dehors des établissements contrôlés par les autorités libanaises ? Si oui, combien ? Sous quelle autorité sont-elles interrogées ? Et pourquoi ne sont-elles pas immédiatement transférées à la justice ?
Il serait aujourd’hui imprudent d’affirmer que les cinq prisons décrites il y a plusieurs années fonctionnent toujours. En revanche, après l’affaire Al-Aydi, il devient tout aussi difficile de soutenir que la question appartient au passé. Le véritable test de la souveraineté libanaise ne sera donc peut-être pas seulement la remise d’un missile ou la fermeture d’un dépôt d’armes. Il sera aussi de savoir qui contrôle une frontière, un terminal d’aéroport, une administration — et, plus banalement encore, qui possède le droit d’arrêter et d’emprisonner. La souveraineté redeviendra complète lorsque, au Liban, ces pouvoirs ne pourront plus s’exercer autrement qu’au nom de l’État.
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