
En se rendant à Damas, Emmanuel Macron ne vise pas seulement la reconstruction syrienne. Il tente aussi de retrouver, par la Syrie, une influence française affaiblie au Liban. Mais le nouvel échiquier syrien est déjà occupé par Washington, Ankara, Israël et les monarchies du Golfe.
La visite d’Emmanuel Macron à Damas n’est pas seulement un geste diplomatique. Elle marque le retour symbolique de la France dans une Syrie post-Assad où Paris n’avait plus qu’une influence résiduelle, concurrencée par la Turquie, les États-Unis, les monarchies du Golfe et Israël. Mais ce retour pose une question plus large: la France revient-elle réellement au Levant, ou tente-t-elle simplement de retrouver par Damas l’influence qu’elle a perdue à Beyrouth?
Deux explosions ont secoué Damas pendant la visite du président français. L’image est presque trop parfaite. La France revient en Syrie, mais la Syrie reste un pays instable, fragmenté, encore traversé par des logiques de violence, de vengeance et de règlements de comptes confessionnels. Le symbole est fort : Paris veut parler reconstruction, investissements et stabilité ; la réalité syrienne rappelle que rien n’est encore consolidé.
Officiellement, la visite française s’inscrit dans le cadre de la reconstruction syrienne. Le chantier est immense. La Banque mondiale l’évalue à plus de 216 milliards de dollars. Routes, énergie, eau, ports, infrastructures, hôpitaux, réseaux de transport: tout ou presque est à refaire. Dans ces conditions, la présence d’entreprises françaises dans le sillage présidentiel n’a rien d’étonnant. La Syrie pourrait redevenir un marché, un carrefour, un territoire de transit entre Méditerranée, Irak, Golfe et Turquie.
Mais derrière la Syrie, il y a le Liban
Marginalisée sur le dossier libanais, la France cherche désormais à revenir au Liban par la fenêtre syrienne. Depuis plusieurs années, Paris voit son rôle libanais s’éroder. Washington a repris la main sur les dossiers essentiels: désarmement du Hezbollah, sécurité de la frontière sud, rapports avec Israël, avenir de l’armée libanaise. Paris conserve des réseaux, une mémoire, une présence culturelle, mais elle ne tient plus les clés de la décision. Le Liban, longtemps présenté comme le domaine naturel de l’influence française au Levant, est désormais un théâtre où les États-Unis, Israël, l’Iran, l’Arabie saoudite, le Qatar et, de plus en plus, la Turquie, pèsent davantage que l’ancienne puissance mandataire.
Le problème de la France au Liban n’est pas seulement son recul diplomatique. C’est aussi l’usure de sa parole. Emmanuel Macron a beaucoup promis aux Libanais, souvent sur un ton perçu comme condescendant, donneur de leçons, parfois dominateur. Il a parlé de réformes, de responsabilité, de changement politique, de soutien au peuple libanais. Mais, aux yeux d’une partie de l’opinion libanaise, ces engagements n’ont pas changé grand-chose à leur vie ni au fonctionnement de l’État. La France a voulu donner des leçons à une classe politique qu’elle n’a jamais réellement réussi à contraindre.
C’est dans ce contexte qu’il faut lire le voyage présidentiel à Damas. Se poser en interlocuteur privilégié de la nouvelle Syrie, c’est peut-être tenter de revenir indirectement dans le dossier libanais. Depuis la fermeture du corridor terrestre reliant l’Iran au Hezbollah, la Syrie est devenue un verrou stratégique. Pour Israël, cette rupture représente un acquis majeur. Pour Washington, Damas peut devenir un levier de pression sur le Hezbollah. Pour Paris, elle pourrait redevenir une porte d’entrée vers Beyrouth.
Encore faut-il que cette porte ne soit pas déjà contrôlée par d’autres
La Turquie, d’abord, ne cache pas ses ambitions. Elle a soutenu la recomposition du pouvoir syrien, maintient une présence militaire dans le nord du pays et multiplie les accords de coopération avec Damas. Ankara voit dans la nouvelle Syrie un prolongement stratégique naturel: sécuriser sa frontière, contenir les Kurdes, peser sur les routes commerciales, orienter la reconstruction, étendre son influence militaire et économique. Cette logique prolonge les nouveaux équilibres stratégiques du Levant déjà observés dans le dossier Turquie, Syrie, Israël: les nouveaux équilibres stratégiques du Levant.
Les monarchies du Golfe, ensuite, avancent leurs pions avec pragmatisme. L’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis savent que la reconstruction syrienne sera aussi un instrument d’influence. Dans une région où l’argent reconstruit souvent plus vite que les discours, les promesses françaises risquent de peser peu face aux capacités financières du Golfe.
Israël, de son côté, observe la Syrie avec un réalisme froid. Ahmad al-Chareh n’est pas un allié. Son passé djihadiste, ses réseaux et la fragilité de son pouvoir interdisent toute illusion. Mais tant que Damas rompt avec Téhéran, tant que le corridor iranien vers le Hezbollah reste fermé, la nouvelle Syrie peut apparaître, aux yeux d’Israël, moins comme une menace immédiate que comme un facteur temporaire de stabilisation. Ce n’est pas de la confiance, c’est du calcul.
Les États-Unis, enfin, regardent Damas à travers le prisme de leur dispositif régional. Washington cherche à réduire l’influence iranienne, à isoler le Hezbollah, à renforcer l’armée libanaise, et à faire émerger un nouvel équilibre sécuritaire au Levant. Dans cette architecture, Damas n’est pas traité comme un partenaire à égalité, mais comme un point d’appui: un verrou contre l’Iran, un moyen de pression sur le Hezbollah et un rouage du nouvel ordre sécuritaire voulu par les États-Unis.
Le dossier de la FINUL donne à cette recomposition une urgence particulière. Le mandat de la force intérimaire des Nations unies au Liban arrive à échéance le 31 décembre 2026, avant un retrait progressif prévu en 2027. Pour la France, qui a toujours attaché une importance symbolique et stratégique à sa présence au Sud-Liban, la perspective est lourde. Comment maintenir une influence militaire ou sécuritaire française dans cette zone si la mission onusienne disparaît? Sous quelle forme? Avec quels partenaires? Et surtout, avec l’accord de qui?
Washington estime que l’armée libanaise doit désormais assumer seule la sécurité du Sud. Israël considère que la FINUL n’a pas empêché le réarmement du Hezbollah. Les deux acteurs qui comptent le plus sur le dossier ne sont donc guère favorables au maintien d’un dispositif qui prolongerait la présence française sous une autre forme.
C’est là que la Syrie redevient centrale
Si Damas est appelée à jouer un rôle dans l’équilibre libanais, si sa frontière avec le Liban devient un élément de pression contre le Hezbollah, si le pouvoir d’Ahmad al-Chareh est reconnu comme un acteur régional légitime, alors Paris peut espérer retrouver une place dans le jeu. Mais cette hypothèse comporte un risque majeur: celui de faire revenir la Syrie dans les affaires libanaises par une autre porte.
Les Libanais n’ont pas oublié le prix de l’occupation syrienne. Pendant des décennies, Damas a pesé sur leur souveraineté, leurs institutions, leurs services de sécurité, leurs équilibres communautaires et leurs choix diplomatiques. Mais cette domination ne fut pas seulement politique. Elle a aussi laissé derrière elle la mémoire des enlèvements, des disparitions, des assassinats, des attentats et des biens confisqués ou volés. Imaginer aujourd’hui une Syrie post-Assad comme instrument de stabilisation du Liban peut séduire certains stratèges occidentaux. Pour beaucoup de Libanais, cela réveille surtout un vieux cauchemar.
D’autant que la Syrie elle-même reste fragile. Le nouveau pouvoir affirme vouloir reconstruire un État pluraliste. Mais le terrain raconte autre chose. Les Alaouites sur la côte, les Druzes dans le Sud, les Kurdes dans le Nord-Est, les chrétiens dispersés entre Damas, Alep, Homs et la vallée de l’Oronte, vivent encore dans l’incertitude. Les logiques communautaires n’ont pas disparu avec la chute d’Assad. Elles se sont déplacées, recomposées, parfois aggravées.
La question chrétienne illustre cette érosion silencieuse. Les chrétiens de Syrie, autrefois composante essentielle du pays, ne représentent plus qu’une minorité réduite, vieillissante, inquiète. Leur disparition progressive ne tient pas seulement à la guerre civile. Elle résulte d’un long mouvement d’exil, accéléré par l’insécurité, l’effondrement économique, la peur de l’avenir et l’absence de garanties durables.
Le dossier des réfugiés confirme cette instabilité. Les retours syriens existent, mais ils ne signifient pas nécessairement normalisation. Certains Syriens rentrent parce que le Liban est devenu invivable. D’autres repartent vers le Liban parce que la Syrie demeure dangereuse. Deux mouvements se croisent : retour par épuisement d’un côté, fuite par peur de l’autre. Il serait donc imprudent de confondre circulation des populations et stabilisation politique.
Le président syrien Ahmad al-Chareh
Dans ce contexte, Ahmad al-Chareh joue une partie délicate. Ancien jihadiste passé par l’Irak, arrêté par les forces américaines, Ahmad al-Chareh, longtemps connu sous son nom de guerre Abou Mohammed al-Joulani — « al-Joulani » renvoyant au Golan en arabe — fut ensuite le chef du Front al-Nosra, l’affilié syrien d’al-Qaïda. Après sa rupture avec l’État islamique sur le contrôle de la branche syrienne, puis sa séparation formelle d’al-Qaïda, il a fondé Hayat Tahrir al-Cham, organisation islamiste devenue le principal instrument de son ascension politique et militaire.
Mais son pouvoir repose encore sur des équilibres fragiles, des alliances hétérogènes et des rapports de force locaux. Il s’appuie aussi sur une constellation de groupes islamistes, parmi lesquels figurent d’anciens djihadistes étrangers — ouzbeks, ouïghours et autres — ainsi que des formations issues de la mouvance al-Qaïda. Hurras al-Din, ou Horas ad-Din selon les translittérations, a bien annoncé sa dissolution et l’intégration de certains de ses membres dans les nouvelles structures sécuritaires syriennes. Mais une dissolution administrative n’efface pas un parcours idéologique. Ses anciens combattants n’ont pas oublié d’où ils viennent, et plusieurs exactions commises contre les Alaouites ont été attribuées à ces groupes ou à des factions issues du même univers jihadiste.
Quel rôle peut encore jouer la France?
La France veut croire qu’une nouvelle Syrie est possible. Elle a raison de ne pas laisser ce terrain aux seuls Turcs, Américains, Israéliens ou pays du Golfe. Elle a raison aussi de vouloir défendre une vision qui ne réduise pas la Syrie à un simple outil contre l’Iran ou contre le Hezbollah. Mais elle aurait tort de croire que le souvenir de son ancienne influence suffit à lui redonner une place.
Le vieux Levant français n’existe plus. La Syrie n’est plus celle du mandat. Le Liban n’est plus celui des années 1990. Les chrétiens d’Orient ne constituent plus un levier politique. Les réseaux culturels ne compensent plus l’absence de puissance. Et les grandes déclarations diplomatiques ne remplacent ni les avions, ni les soldats, ni les financements, ni les garanties de sécurité.
À cet égard, le cas d’Air France est presque anecdotique, mais révélateur. Au moment où Paris affiche son ambition de revenir au Levant, la compagnie nationale française reste prudente sur la reprise de ses vols vers Beyrouth. D’autres transporteurs n’ont jamais totalement quitté le terrain ou y sont revenus plus rapidement. Le contraste est cruel: la diplomatie veut reprendre pied, mais la réalité opérationnelle hésite encore à atterrir.
La visite d’Emmanuel Macron à Damas ouvre donc une séquence importante. Elle peut marquer le retour d’une diplomatie française plus active au Levant. Mais elle peut aussi révéler, une fois encore, l’écart entre l’ambition et les moyens. La France veut revenir en Syrie pour ne pas disparaître du Liban. Mais la Syrie qui l’accueille n’est pas stabilisée, le Liban qu’elle vise n’est plus sous influence française, et les puissances qui structurent déjà le nouvel équilibre régional n’ont pas attendu Paris.
Damas redevient peut-être une porte vers Beyrouth. Mais rien ne dit que la France en détienne encore la clé.
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• À Meerab, la nouvelle Syrie tend la main aux adversaires historiques de Damas
• Turquie, Syrie, Israël: les nouveaux équilibres stratégiques du Levant
Autres sources
• Reuters – Bomb attack rocks Damascus during Macron visit
• Banque mondiale – Syria’s post-conflict reconstruction costs estimated at $216 billion
• UNIFIL – Mandate and final extension until 31 December 2026






