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Sud-Liban: les oliviers millénaires, une autre mémoire arrachée par la guerre

Au-delà des maisons, des routes et des infrastructures, la guerre au Sud-Liban frappe aussi les oliveraies, c’est-à-dire l’une des plus anciennes mémoires agricoles du pays. Entre destructions, sols contaminés, récoltes perdues et accusations de transfert d’arbres anciens vers Israël, c’est tout un patrimoine économique, social et culturel qui se trouve fragilisé.

Une guerre contre les villages, mais aussi contre les terres

Au Sud-Liban, la guerre ne détruit pas seulement les maisons et les infrastructures. Elle s’attaque aussi à la mémoire vivante du pays: les terres agricoles, les vergers et les oliveraies qui structurent depuis des générations l’économie et l’identité des villages frontaliers.

Depuis l’ouverture du front israélo-libanais à l’automne 2023, puis l’escalade militaire des années 2024-2026, de nombreuses zones agricoles ont été incendiées par les bombardements, rasées par des engins militaires ou rendues impropres à la culture par les munitions non explosées et les résidus toxiques. Amnesty International a documenté la destruction étendue de biens civils et de terres agricoles dans le Sud-Liban entre octobre 2024 et janvier 2025, notamment au moyen de bulldozers et d’explosifs.

La dégradation ne concerne donc pas seulement le bâti. Elle touche aussi ce qui permet aux habitants de revenir, de travailler et de reconstruire une vie normale. Dans plusieurs villages frontaliers, perdre une maison est déjà une tragédie. Perdre en même temps les oliviers, les sols et la possibilité de récolter revient à compromettre le retour lui-même.

L’olivier, colonne vertébrale de l’économie rurale

Selon l’évaluation menée par la FAO et le ministère libanais de l’Agriculture, le secteur agricole libanais a subi environ 118 millions de dollars de dommages directs et 586 millions de dollars de pertes de production. Les besoins de reconstruction et de relance sont estimés à 263 millions de dollars, dont 95 millions prioritaires pour la période 2025-2026.

Les oliveraies figurent parmi les cultures les plus touchées. Le rapport environnemental libanais, repris par The Guardian, fait état de 2 154 hectares de vergers détruits, dont 814 hectares d’oliveraies. Ces chiffres donnent une idée de l’ampleur du choc: il ne s’agit pas seulement de récoltes perdues pour une saison, mais de la destruction d’un capital agricole qui met parfois plusieurs décennies à se reconstituer.

Dans de nombreux villages du Sud-Liban, la culture de l’olive représente une source essentielle de revenus. Elle fait vivre les agriculteurs, les ouvriers agricoles, les moulins, les petits commerçants et toute la chaîne de production et de commercialisation de l’huile d’olive. Quand les arbres brûlent, quand les champs deviennent inaccessibles ou quand les récoltes ne peuvent plus être assurées, c’est toute une économie locale qui s’effondre.

Deir Mimas, Kawkaba: des arbres qui précèdent les frontières modernes

À Deir Mimas et Kawkaba, la portée de ces destructions dépasse l’économie. Plusieurs sources locales et professionnelles présentent les oliviers de Deir Mimas comme des arbres pluriséculaires, certains étant réputés dépasser les 2000 ans. La société locale Terra Deir Mimas évoque plus de 150 000 oliviers, dont certains plus que bimillénaires, tandis que Darmmess souligne le rôle central de ces arbres dans l’identité du village.

À Kawkaba également, des sources patrimoniales locales mettent en avant des oliviers présentés comme âgés d’environ 2 000 ans. Ces estimations doivent naturellement être maniées avec prudence: l’âge exact de tels arbres est difficile à établir sans expertise scientifique approfondie. Mais leur valeur patrimoniale, elle, ne fait guère de doute. Ces oliviers sont perçus par les habitants comme des témoins du monde biblique, parfois décrits comme contemporains de l’époque du Christ.

Ces arbres ne sont donc pas seulement des éléments du paysage. Ils constituent des archives vivantes. Ils portent la mémoire des familles, des héritages fonciers, des récoltes collectives, des usages agricoles et des rites sociaux. Dans un pays où l’histoire est souvent disputée par les armes et les frontières, l’olivier demeure un marqueur d’enracinement.

Des accusations de déracinement et de transfert vers Israël

Les autorités libanaises accusent également Israël d’avoir déraciné des oliviers anciens et de les avoir transférés vers son territoire. Cette accusation, relayée par des responsables libanais et par certaines sources locales, doit être traitée avec prudence tant que l’accès aux zones frontalières reste limité et que les vérifications indépendantes demeurent difficiles.

Dans un entretien cité par Mundo América, le ministre libanais de l’Agriculture a évoqué le vol de plusieurs milliers d’arbres, avec des estimations allant de 5000 à 10 000 oliviers. Ce chiffre, important et politiquement sensible, ne peut pas être présenté comme définitivement établi. (1)

Mais l’accusation elle-même est révélatrice. Dans le contexte du Sud-Liban, arracher un olivier ancien ne revient pas seulement à déplacer un arbre. C’est retirer un repère, une preuve de présence, une source de revenus et un symbole de continuité. C’est pourquoi la question des oliviers touche à la fois au droit de la guerre, à la protection du patrimoine, à l’économie rurale et à la mémoire collective.

Sols contaminés, phosphore blanc, glyphosate: une crise environnementale durable

La crise agricole s’inscrit aussi dans une crise environnementale plus large. Le Liban accuse Israël d’avoir utilisé des substances destructrices ou contaminantes dans plusieurs secteurs du Sud. Le Monde a rapporté en février 2026 que des analyses libanaises avaient confirmé la présence de glyphosate à des concentrations très élevées dans certaines zones proches de la ligne de démarcation, provoquant des inquiétudes sur la fertilité des sols et la reprise des activités agricoles.

Le rapport du Conseil national de la recherche scientifique libanais, également cité par The Guardian, évoque une destruction écologique d’ampleur: forêts brûlées, vergers dévastés, contamination des sols, atteintes à la biodiversité et risques pour la sécurité alimentaire. Les oliveraies jouent pourtant un rôle essentiel dans la stabilisation des sols et la prévention de l’érosion. Leur disparition expose les terres à une dégradation rapide et affaiblit la capacité des écosystèmes à se régénérer.

Les munitions non explosées constituent un autre obstacle majeur. Même lorsque les combats diminuent, les agriculteurs ne peuvent pas toujours retourner dans leurs champs. Les terres restent dangereuses, les récoltes sont retardées ou abandonnées, et les familles hésitent à reprendre une activité normale dans des zones où drones, tirs sporadiques et risques d’explosion demeurent présents.

La récolte des olives, un rituel social menacé

La récolte des olives n’est pas une activité agricole ordinaire. Dans le Sud-Liban, comme dans une grande partie du Levant, elle constitue un moment collectif. Les familles se réunissent, les voisins s’entraident, les jeunes apprennent les gestes des anciens, les olives sont portées au moulin, puis l’huile devient à la fois produit alimentaire, revenu et réserve symbolique.

C’est ce que soulignent plusieurs reportages de terrain, notamment celui d’Al Jazeera consacré aux agriculteurs de la région de Merjayoun, qui doivent parfois récolter sous surveillance militaire et dans un climat d’insécurité. La perte des oliveraies fragilise donc les structures sociales autant que les revenus. Elle prive les villages de moments de rassemblement, de transmission et de solidarité.

Dans une région déjà meurtrie par les déplacements, les destructions de maisons et l’incertitude politique, cette disparition progressive des rituels agricoles accentue l’érosion du tissu social. L’olivier n’est pas seulement un arbre productif: il est l’un des derniers liens concrets entre les habitants, leurs terres et leur histoire familiale.

Restaurer les oliveraies, restaurer le retour

Face à cette situation, des initiatives locales, des municipalités, des ONG et des organisations internationales tentent de recenser les dégâts, de préserver les arbres encore vivants et de lancer des programmes de replantation. Mais ces efforts se heurtent à trois obstacles majeurs: l’insécurité persistante, le manque de financements et les difficultés d’accès aux zones touchées.

La replantation ne suffira pas à court terme. Un jeune olivier ne remplace pas un arbre plusieurs fois centenaire. Il faut des années, parfois des décennies, pour retrouver un rendement et une stabilité écologique. Il faudra aussi dépolluer, déminer, sécuriser les accès, indemniser les agriculteurs et documenter les pertes patrimoniales.

La reconstruction du Sud-Liban ne pourra donc pas se limiter aux bâtiments. Elle devra inclure les terres, les arbres, les moulins, les réseaux d’irrigation et les paysages agricoles. Car dans cette région, le retour des habitants ne dépend pas seulement de la fin des combats. Il dépend aussi de la possibilité de revivre de la terre.

Une mémoire vivante menacée

La guerre a transformé les oliviers du Sud-Liban en symboles d’une violence plus profonde: celle qui frappe les conditions mêmes du retour. Une maison peut être reconstruite. Une route peut être réparée. Mais un olivier millénaire, lorsqu’il est brûlé, arraché ou déplacé, ne se remplace pas.

À Deir Mimas, Kawkaba, Merjayoun, Bint Jbeil et dans les villages frontaliers, les oliviers ne racontent pas seulement l’agriculture. Ils racontent la continuité d’un pays, l’enracinement de ses communautés et la mémoire silencieuse de générations entières. Les protéger, c’est défendre une part du patrimoine libanais. Les perdre, c’est voir disparaître une partie du Sud-Liban lui-même.

(1)Ce chiffre doit rester attribué aux autorités libanaises et aux sources qui le rapportent.

Articles à lire – La Tribune des Nations

• L’armée israélienne prend le château de Beaufort et domine la région au sud du Liban

• Le Liban après l’«Accord-cadre» avec Israël: le début de la fin de l’influence iranienne et le retour de l’État souverain?

• Le Hezbollah brandit le spectre de la guerre civile: qui aiderait réellement l’armée libanaise à le désarmer?

Articles et rapports à lire – Sources externes

• Amnesty International – Israel’s extensive destruction of Southern Lebanon

• FAO / Ministry of Agriculture – Lebanon Agricultural Damage and Loss Assessment Report

• The Guardian – Lebanon accuses Israel of committing “ecocide”

Sources complémentaires citées dans le texte

• Le Monde – Lebanon condemns Israeli glyphosate attack in country’s south

• Al Jazeera – Olive farmers face danger, neglect after Israel’s war in southern Lebanon

• Terra Deir Mimas – Age of Our Olive Trees

• Lebanon Untravelled – Oldest olive trees in Kawkaba

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