Accueil / Focus / Nucléaire iranien: Pickaxe Mountain, la montagne qui inquiète Washington et Tel-Aviv

Nucléaire iranien: Pickaxe Mountain, la montagne qui inquiète Washington et Tel-Aviv

Alors que les trois sites nucléaires iraniens de NatanzFordow et Ispahan restent paralysés ou difficilement accessibles, des travaux se poursuivent à Pickaxe Mountain, un complexe profondément enfoui près de Natanz. Rien ne prouve qu’il abrite déjà une usine d’enrichissement ou le stock iranien d’uranium à 60%. Mais son activité, son opacité et son absence d’inspection en font l’un des principaux angles morts du dossier nucléaire. Le site pourrait être moins le nouveau cœur du programme que le lieu choisi pour en préserver la capacité de rebond.

Un site connu, mais redevenu brûlant

Pickaxe Mountain n’est pas un site nouvellement découvert. Également connu sous le nom de Kuh-e KolangGaz La, ce complexe de tunnels creusé dans la montagne au sud de Natanz est suivi depuis plusieurs années par les spécialistes de la prolifération. Sa proximité avec l’un des centres historiques de l’enrichissement iranien le place dans le même environnement nucléaire, industriel et logistique.

La nouveauté tient au contraste observé depuis la fin de juin 2026. Les principales installations connues – Natanz, Fordow et Ispahan – ne montrent pas de reprise comparable, tandis que des véhicules, des matériaux et des travaux apparaissent autour des accès occidentaux de Pickaxe Mountain. Les infrastructures visibles d’électricité et de ventilation semblent toutefois encore insuffisantes pour une usine d’enrichissement pleinement opérationnelle.

Les analyses de l’Institute for Science and International Security concluent que les activités visibles correspondent surtout à l’achèvement du chantier, au renforcement des accès et à l’amélioration de la sécurité. Elles ne prouvent ni l’installation de cascades de centrifugeuses, ni l’utilisation de gaz UF6, ni la présence d’uranium enrichi.

Cette prudence est essentielle. Pickaxe Mountain n’est peut-être pas le nouveau Natanz. Mais il peut devenir le site de l’après-Natanz: un espace de stockage, de protection d’équipements, d’assemblage de centrifugeuses ou de reconstitution future d’une capacité nucléaire.

Le mémorandum d’Islamabad face au chantier de Pickaxe Mountain

Le mémorandum d’Islamabad signé le 17 juin 2026 oblige l’Iran à ne pas rechercher ni développer l’arme nucléaire, prévoit un mécanisme négocié pour le traitement du stock d’uranium enrichi et lui demande, dans l’attente d’un accord définitif, de maintenir le statu quo de son programme nucléaire.

La portée de cette dernière formule est décisive. Des travaux strictement destinés à consolider des galeries ou à sécuriser un chantier peuvent encore être présentés comme compatibles avec le statu quo. En revanche, l’installation de nouvelles capacités nucléaires, le transfert clandestin d’uranium enrichi, la préparation d’une usine d’enrichissement ou la dissimulation d’équipements à l’abri de toute inspection constitueraient une modification substantielle du programme.

La Foundation for Defense of Democracies considère déjà que la poursuite du chantier viole le mémorandum. Cette lecture est politiquement cohérente, mais elle reste plus large que ce que permettent d’établir les seules images satellitaires. Pour conclure juridiquement à une violation, il faudrait déterminer la nature exacte des travaux et savoir ce qui est installé à l’intérieur. Le véritable test est donc l’accès de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Si Téhéran refuse que les inspecteurs vérifient le site, l’argument d’un simple chantier défensif deviendra de moins en moins crédible.

Natanz et Pickaxe Mountain: deux sites ou un même dispositif?

Une hypothèse mérite d’être posée: Pickaxe Mountain est-il seulement un site voisin de Natanz, ou constitue-t-il une profondeur de repli du complexe? La distance de deux kilomètres séparant les deux zones rendrait une liaison souterraine techniquement envisageable. L’Iran possède une longue expérience des infrastructures enterrées, de Fordow aux réseaux militaires creusés dans la montagne. Aucune source ouverte ne prouve cependant l’existence d’un tunnel direct. Cette hypothèse doit rester ce qu’elle est: une possibilité technique et stratégique, non un fait établi. Le risque serait de transformer une question légitime en certitude impossible à démontrer.

La vraie question: où se trouve le stock enrichi?

Le point le plus sensible n’est peut-être pas de savoir si Pickaxe Mountain enrichit déjà de l’uranium. Il est de savoir si l’Iran a pu y transférer ce qu’il avait de plus précieux: matières enrichies, composants de centrifugeuses, machines spécialisées, pièces de rechange, plans industriels ou équipements nécessaires à la reconstitution du programme. Avant la rupture des inspections, l’AIEA estimait que l’Iran détenait environ 440 kilogrammes d’uranium enrichi jusqu’à 60%. Ce niveau reste inférieur au seuil militaire, généralement associé à 90%, mais il réduirait fortement le délai nécessaire à la production de matière de qualité militaire si une telle décision était prise.

Ispahan demeure le lieu le plus souvent cité pour le stockage souterrain. Natanz et Fordow restent également au cœur des interrogations. Pickaxe Mountain apparaît comme une possibilité moins documentée, mais qu’il serait imprudent d’écarter. Un transfert de matières ne nécessiterait pas une usine visible: il suffirait d’un itinéraire protégé, d’espaces sécurisés et d’un contrôle strict des accès.

Pourquoi les États-Unis n’ont-ils pas frappé Pickaxe Mountain?

Si le site suscite une telle inquiétude, pourquoi les États-Unis ne l’ont-ils pas pris pour cible lors des frappes de juillet 2026? L’absence de frappe ne signifie pas nécessairement que Washington considère le complexe comme secondaire. L’opération américaine du 7 juillet répondait d’abord aux attaques iraniennes contre des navires commerciaux dans le détroit d’Ormuz. Les objectifs annoncés étaient directement liés à cette menace: systèmes de défense aérienne, centres de commandement, radars côtiers, missiles antinavires et embarcations des gardiens de la révolution. Le programme nucléaire ne figurait pas parmi les objectifs déclarés de cette riposte.

Frapper Pickaxe Mountain aurait donc changé la nature de l’opération. Les États-Unis seraient passés d’une action destinée à protéger la navigation à une nouvelle offensive contre le programme nucléaire iranien, avec le risque d’une escalade beaucoup plus large. Une autre explication tient à l’incertitude entourant le complexe. Les satellites montrent des travaux et le renforcement des accès, mais ils ne permettent pas de savoir avec certitude ce qui se trouve à l’intérieur. Une frappe contre une installation souterraine n’a de sens que si elle vise des objectifs identifiés: centrifugeuses, stocks sensibles, alimentation électrique, ventilation ou points d’accès indispensables.

La profondeur supposée du site pose également un problème militaire. Pickaxe Mountain pourrait être plus difficile à atteindre que Fordow. Une attaque efficace demanderait des renseignements géologiques très précis, une préparation particulière et des munitions capables de neutraliser un réseau de galeries, et non seulement de boucher quelques entrées.

Il est enfin possible que Washington considère le complexe comme une cible différée. Tant qu’il n’est pas clairement opérationnel, les États-Unis peuvent préférer exiger l’arrêt des travaux et l’accès de l’AIEA. En cas de refus iranien, Pickaxe Mountain pourrait devenir l’un des objectifs prioritaires d’une campagne spécifiquement consacrée au nucléaire.

L’absence de frappe ne referme donc pas le dossier. Elle renforce la question centrale: Pickaxe Mountain est-il encore un chantier dont la fonction demeure incertaine, ou une cible que Washington réserve à une opération ultérieure, mieux préparée et politiquement plus lourde?

Le nucléaire iranien ne se réduit pas à des bâtiments

Les frappes israéliennes et américaines ont porté des coups sévères aux installations iraniennes. Elles ont détruit des équipements, paralysé des halls, frappé les systèmes électriques et condamné certains accès. Mais un programme nucléaire repose aussi sur des stocks, des ingénieurs, des plans, des composants, des machines et une mémoire industrielle accumulée pendant des décennies.

On peut détruire un bâtiment. Il est beaucoup plus difficile de supprimer le savoir-faire qui a permis de le construire. Plus les sites visibles sont frappés, plus Téhéran est incité à enterrer ses capacités, à disperser ses stocks et à multiplier les installations opaques. Les bombes peuvent ainsi déplacer le problème vers des zones plus profondes.

Pickaxe Mountain résume cette limite. La montagne n’offre pas seulement un refuge technique. Elle crée un doute politique et stratégique: les États-Unis et Israël peuvent frapper Natanz, Fordow ou Ispahan sans être certains d’avoir supprimé l’option nucléaire iranienne.

Le lieu de l’après-Natanz

Rien ne permet d’affirmer publiquement que Pickaxe Mountain soit aujourd’hui une installation d’enrichissement opérationnelle. Rien ne prouve non plus que le stock enrichi y ait été transféré. Mais la proximité de Natanz, la profondeur du complexe, la poursuite des travaux et l’absence d’inspection empêchent d’écarter cette hypothèse.

C’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre le site: non comme le nouveau cœur visible du programme, mais comme une assurance stratégique. Si les négociations échouent, si les frappes reprennent ou si le régime décide de relancer plus ouvertement ses activités, le complexe pourrait offrir un espace de stockage, de protection ou de reconstitution.

Pickaxe Mountain n’est donc pas encore le nouveau Natanz. Mais il pourrait être le lieu de l’après-Natanz.Dans cette affaire, le danger n’est pas seulement ce que l’Iran fait aujourd’hui sous la montagne. C’est ce qu’il pourrait y avoir gardé pour demain.

À lire également sur La Tribune des Nations

• Nucléaire, Ormuz: Téhéran et Washington ne parlent pas la même langue

• Nucléaire iranien: l’accord de 2015 jugé obsolète par l’AIEA

• Fuites sur l’accord avec l’Iran: Washington confronté à une tempête politique et médiatique

• Israël, l’Iran et l’ombre d’un conflit majeur

Articles externes à lire

• Institute for Science and International Security — Update on Iran’s Mountain Facilities South of the Natanz Enrichment Plant

• Foundation for Defense of Democracies — Iran Continues Work at Key Nuclear Site, Violating U.S.-Iran Agreement

• Türkiye Today — Vue satellitaire de Pickaxe Mountain et déclarations américaines

Étiquetté :

Répondre

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *