
De l’Irak à Ormuz et de Yanbu à Bab el-Mandeb, l’Arabie saoudite voit l’ensemble de sa chaîne pétrolière soumis à des menaces convergentes. Mais l’étau se resserre aussi autour des Houthis: la piste de l’aéroport de Sanaa a été frappée, les routes d’approvisionnement iraniennes sont surveillées et perturbées, les forces gouvernementales et tribales se remobilisent à Al-Jawf et Ma’rib, tandis que le front d’Hodeïda, sur la mer Rouge, se rallume. Deux encerclements se font désormais face. Leur issue dépendra de la capacité de Riyad à coordonner l’action de ses alliés arabes avec le parapluie américain, et de celle de Téhéran à soutenir les Houthis sans provoquer l’hostilité de Bagdad, l’impatience de Pékin et une nouvelle coalition militaire au Yémen.
La fumée au-dessus d’Abqaiq
Le 27 juillet 2026, une image du satellite européen Copernicus Sentinel-2 montre un important panache de fumée s’élevant d’une installation pétrolière à Abqaiq, dans la Province orientale saoudienne. L’image diffusée par Reuters confirme l’existence d’un événement sur le site, mais elle ne permet pas, à elle seule, d’en déterminer la cause, l’étendue des dommages ou l’origine d’une éventuelle attaque.
Au cours des mêmes heures, le porte-parole du ministère saoudien de la Défense, le général Turki al-Maliki, a annoncé l’interception de plusieurs drones kamikazes qui se dirigeaient vers des installations pétrolières dans la région de Riyad et dans la Province orientale. Riyad affirme que les appareils ont été lancés depuis le territoire irakien par des groupes armés liés à l’Iran et se réserve le droit de répondre «au moment et à l’endroit opportuns». Le communiqué saoudien ne précise pas publiquement quels sites ont été visés ni combien de projectiles ont atteint leur objectif.
Séparément, les Houthis ont revendiqué une opération contre plusieurs installations sensibles d’approvisionnement et de transport du pétrole brut reliant l’est du royaume au terminal d’exportation de Yanbu, sur la mer Rouge. Reuters rapporte qu’Aramco n’a pas immédiatement commenté cette revendication. À ce stade, il serait donc prématuré d’attribuer le panache observé à Abqaiq à un drone venu d’Irak, à une opération houthie ou à un incident d’une autre nature.
La prudence sur la causalité ne réduit cependant pas la portée stratégique de l’image. Abqaiq n’est pas une raffinerie classique. Selon Aramco, le complexe constitue le plus grand centre de stabilisation du pétrole brut au monde. Il traite environ la moitié de la production quotidienne saoudienne et contribue à près de 5% de l’approvisionnement pétrolier mondial. La fumée au-dessus d’Abqaiq ramène ainsi la crise au cœur du système: avant d’être exporté par Ormuz ou par la mer Rouge, le pétrole doit encore être traité, stabilisé et acheminé.
Jazan: la menace devient une interruption industrielle
À Jazan, sur la façade saoudienne de la mer Rouge, les conséquences de l’offensive houthie sont désormais plus clairement établies. Selon une note du cabinet spécialisé IIR consultée par Reuters, Aramco a suspendu le 27 juillet les opérations de sa raffinerie, d’une capacité de 400 000 barils par jour, après l’attaque menée deux jours auparavant.
Les dommages auraient touché le complexe de gazéification intégrée à cycle combiné, ou IGCC, ainsi que la zone des réservoirs pétroliers. Aramco chercherait à achever les réparations et à redémarrer la raffinerie autour du 15 août. Ce calendrier n’a toutefois pas encore été confirmé directement par la compagnie saoudienne.
Les Houthis avaient revendiqué des frappes contre les installations d’Aramco à Jazan et Yanbu. Des images vérifiées par Reuters avaient montré un important panache de fumée s’élevant dans la direction de la raffinerie, tandis que des sources commerciales signalaient de possibles dommages aux installations de stockage.
La fermeture de Jazan marque un changement d’échelle. Les Houthis ne se contentent plus de menacer Bab el-Mandeb ou les navires transportant du pétrole saoudien. Ils démontrent leur capacité à interrompre, même temporairement, le fonctionnement d’un complexe industriel situé à l’extrémité occidentale du dispositif énergétique du royaume.
Jazan occupe une position particulièrement sensible. La raffinerie se trouve à proximité du Yémen et sur la façade maritime vers laquelle l’Arabie saoudite cherche à déplacer une partie de ses flux pour contourner le détroit d’Ormuz. La route de secours vers la mer Rouge est donc menacée à plusieurs niveaux: les installations terrestres, les réservoirs, les terminaux, les pétroliers et le passage de Bab el-Mandeb.
L’épisode confirme ainsi le cœur de la stratégie houthie: il n’est pas nécessaire de fermer complètement la mer Rouge pour imposer un coût à Riyad. Une attaque suffisamment précise contre une raffinerie ou une zone de stockage peut réduire les capacités disponibles, mobiliser les équipes de réparation, obliger à renforcer les défenses aériennes et entretenir l’incertitude sur la prochaine cible.
Le premier encerclement: la chaîne pétrolière saoudienne
Le terme d’«encerclement» ne décrit pas un siège militaire classique. Aucune armée régulière n’entoure le royaume et aucune preuve publique ne permet d’affirmer que toutes les attaques répondent à un plan opérationnel unique dicté en temps réel depuis Téhéran. Le phénomène est géographique et fonctionnel: des menaces distinctes touchent successivement la production, le traitement, le transport terrestre, les terminaux et les deux voies maritimes utilisées par le pétrole saoudien.
À l’est, la fermeture ou la restriction du détroit d’Ormuz fragilise la sortie traditionnelle du brut produit dans le Golfe. Au nord, des drones lancés depuis l’Irak visent désormais la Province orientale et la région de Riyad. À l’ouest, les Houthis menacent Yanbu, les installations de la mer Rouge et Bab el-Mandeb. À l’intérieur du royaume, l’oléoduc Est-Ouest, ses stations de pompage et les centres de traitement deviennent eux-mêmes des objectifs.
Dans un précédent article de La Tribune des Nations, «Après Ormuz, Bab el-Mandeb: le nouveau front de la guerre énergétique», nous avions montré que le second détroit fragilisait l’itinéraire choisi par Riyad pour contourner le premier. Les événements de juillet imposent désormais d’élargir la lecture: l’enjeu ne se limite plus à deux passages maritimes. C’est la continuité de toute la chaîne pétrolière saoudienne qui est contestée.
Ormuz: la première porte
La stratégie saoudienne repose depuis plusieurs décennies sur une idée simple: si Ormuz devient impraticable, le pétrole produit dans l’est du royaume doit pouvoir traverser le pays et rejoindre la mer Rouge. Construit pendant la guerre Iran-Irak, l’oléoduc Est-Ouest, ou Petroline, relie la région d’Abqaiq à Yanbu. Sa capacité maximale a été portée à environ sept millions de barils par jour.
Depuis la forte réduction du trafic à Ormuz, cette voie de secours est devenue l’artère centrale des exportations saoudiennes. Le paradoxe est immédiat: plus la Petroline prouve son utilité, plus sa valeur comme cible augmente. L’Iran n’a pas besoin de fermer durablement le détroit pour imposer un coût stratégique. La menace suffit à déplacer les flux, à saturer les itinéraires alternatifs et à exposer davantage des infrastructures dont les positions et les fonctions sont connues.
La géographie de la vulnérabilité se déplace, mais elle ne disparaît pas. Ormuz pousse le pétrole vers Yanbu; Yanbu conduit vers une mer Rouge menacée; et l’oléoduc qui relie les deux façades devient lui-même un front.
L’Irak: l’ouverture du front nord
L’annonce saoudienne du 27 juillet ajoute un axe nouveau à cet encerclement: des drones auraient été lancés depuis le territoire irakien contre des installations pétrolières dans la Province orientale et la région de Riyad. L’Arabie saoudite attribue l’opération à des groupes armés soutenus par l’Iran. L’identification précise des cellules, des trajectoires et des points de lancement reste cependant à établir.
La réaction de Bagdad est toutefois significative. Le Premier ministre Ali Faleh al-Zaidi a ordonné une enquête sur la base des informations transmises par la partie saoudienne. Le communiqué publié par l’Agence de presse irakienne réaffirme que l’Irak n’acceptera pas que son territoire serve de route ou de plateforme de lancement contre des pays voisins et promet des poursuites contre toute personne dont l’implication serait démontrée.
Bagdad ne reconnaît pas encore formellement l’origine irakienne des drones, mais il ne se contente plus de la nier. Le gouvernement cherche surtout à protéger une relation avec Riyad qu’il qualifie de profonde et fraternelle. Cette situation place Bagdad devant une alternative difficile: imposer son autorité aux factions armées ou laisser l’Irak devenir une profondeur opérationnelle contre l’Arabie saoudite.
L’enquête est un test pour l’État irakien. S’il identifie et poursuit les responsables, il risque l’affrontement avec des réseaux liés au Corps des gardiens de la révolution islamique d’Iran (CGRI). S’il échoue, Riyad pourrait considérer le sud irakien comme une profondeur hostile et se réserver le droit d’y frapper. Dans les deux cas, l’utilisation de l’Irak comme axe de pression devient plus coûteuse politiquement.
Yanbu et Bab el-Mandeb: un blocus incomplet mais efficace
Le terminal de Yanbu est devenu l’autre grande porte du pétrole saoudien. Il permet d’éviter Ormuz et d’expédier le brut vers l’Europe par Suez ou vers l’Asie en franchissant Bab el-Mandeb. Les Houthis ont donc choisi de menacer précisément la voie qui devait protéger le royaume de la pression iranienne dans le Golfe.
Le trafic a brutalement chuté à onze navires marchands le 26 juillet, son plus bas niveau depuis plusieurs mois, avant de remonter à vingt-huit navires le lendemain. Les données de Kpler rapportées par Reuters montrent donc que le détroit n’est ni fermé ni paralysé. Le trafic reste cependant très inférieur au pic de quarante-six navires enregistré le 14 juillet.
Le passage du New Pearl est particulièrement révélateur. Ce très grand pétrolier sous pavillon de Hong Kong a quitté la mer Rouge avec deux millions de barils de brut saoudien à destination de Zhoushan, en Chine. Reuters le présente comme le quatrième superpétrolier chinois à franchir Bab el-Mandeb depuis l’annonce du blocus houthi. D’autres cargaisons vers la Chine et le Pakistan ont également poursuivi leur route.
Cette circulation nuance l’idée d’un blocus effectif. Elle peut aussi suggérer une sélection des risques: les Houthis ont peu d’intérêt à provoquer directement Pékin alors que la Chine constitue le principal partenaire économique de l’Iran. Il serait toutefois excessif d’affirmer que les navires chinois bénéficient d’un sauf-conduit. Les passages observés prouvent seulement que les menaces houthies ne s’appliquent pas uniformément et qu’une partie des armateurs continue d’accepter le risque.
Les Houthis n’ont pas besoin de fermer matériellement le détroit. Quelques attaques réussies, ou la crainte crédible de nouveaux tirs, peuvent suffire à faire augmenter les primes d’assurance, retarder les chargements et détourner les navires les plus prudents. Le blocus peut rester incomplet tout en produisant un coût économique réel.
Le second encerclement: les Houthis sous pression
En menaçant Bab el-Mandeb et les exportations saoudiennes, les Houthis ont donné à Riyad, au gouvernement yéménite et à plusieurs forces tribales une raison commune de rouvrir les fronts. Le 16 juillet, Reuters a rapporté que Téhéran avait demandé aux Houthis de se tenir prêts à fermer Bab el-Mandeb si les États-Unis frappaient le réseau électrique iranien. Des missiles et des drones auraient été rapprochés de la zone du détroit, tandis que des représentants du CGRI présents au Yémen devaient participer à la décision. Cette préparation conditionnelle reliait explicitement le front yéménite à la défense du territoire iranien.
La déclaration houthie de blocus naval du 20 juillet a transformé cette préparation en menace directe contre Riyad. Mais elle a également exposé le mouvement. Tant que les Houthis se limitaient à des opérations ponctuelles, l’Arabie saoudite pouvait hésiter à relancer une guerre longue. En revendiquant la capacité de fermer la seconde porte énergétique du royaume, ils ont rendu une réaction beaucoup plus probable.
Sanaa et Hodeïda: les routes iraniennes deviennent vulnérables
Le 13 juillet, la piste de l’aéroport international de Sanaa a été bombardée alors qu’un avion iranien devait y atterrir. L’opération a été revendiquée par le ministère de la Défense du gouvernement yéménite reconnu internationalement; les Houthis l’ont attribuée à l’Arabie saoudite. L’identité de l’appareil ayant mené la frappe n’a pas été établie publiquement. Selon Reuters, l’avion de Mahan Air, initialement destiné à Sanaa, a finalement atterri à Hodeïda.
Quatre sources citées par Reuters affirment que le vol transportait des commandants et conseillers du CGRI, des composants liés aux missiles et aux drones ainsi que de l’or destiné à financer les opérations houthies. Téhéran et les Houthis ont rejeté ces accusations et présenté les passagers comme des civils ou des membres d’une délégation revenant d’Iran.
Cet épisode impose une formulation précise. Les voies d’approvisionnement iraniennes ne sont pas coupées: le vol a été dérouté et a atteint Hodeïda. Mais elles sont devenues plus visibles, plus exposées et plus faciles à intercepter. La piste de Sanaa n’est plus une porte d’entrée sûre, tandis que Hodeïda concentre désormais les fonctions de port, de plateforme aérienne de substitution et de base d’opérations contre la navigation.
La coalition dirigée par Riyad a frappé des objectifs militaires houthis dans la province d’Hodeïda après les attaques contre des navires saoudiens. Dans son communiqué du 25 juillet, elle affirme ne pas avoir visé le port commercial et présente l’opération comme une réponse proportionnée contre les moyens utilisés pour menacer la navigation en mer Rouge.
La côte occidentale devient ainsi le point faible du dispositif houthi. Hodeïda, Ras Isa et Salif sont indispensables aux importations civiles, mais ils sont aussi soupçonnés depuis longtemps de servir à la réception ou à l’assemblage de composants militaires. Plus les Houthis utilisent la mer Rouge comme levier, plus leurs installations côtières deviennent des cibles légitimes aux yeux de leurs adversaires.
Al-Jawf, Ma’rib et la côte occidentale: disperser les forces houthies
L’autre branche du contre-encerclement est terrestre. À l’est, les fronts d’Al-Jawf et de Ma’rib se remobilisent. Sur la côte occidentale, les combats ont repris au sud d’Hodeïda, où les affrontements de début juillet ont été décrits comme les plus violents depuis plusieurs années. Les forces gouvernementales, les unités de la côte occidentale et les réseaux tribaux anti-houthis ne constituent pas un bloc homogène, mais leur activité oblige le mouvement à conserver des troupes loin de Bab el-Mandeb.
Il est préférable de parler de forces tribales et gouvernementales implantées dans des régions majoritairement sunnites plutôt que de présenter toutes les tribus comme un front religieux uni. Leurs loyautés sont locales, politiques et parfois concurrentes. Leur utilité militaire est néanmoins réelle: elles peuvent fixer les Houthis sur plusieurs axes, menacer leurs routes intérieures et compliquer le transfert de missiles et de drones vers la côte.
Les Houthis doivent désormais protéger Sanaa, le port d’Hodeïda, leurs dépôts, les zones de lancement proches de la mer Rouge et les fronts d’Al-Jawf et de Ma’rib. Ils restent capables de lancer des missiles et des drones, mais l’ouverture simultanée de plusieurs fronts réduit leur liberté de manœuvre. Le contre-encerclement saoudien consiste moins à conquérir rapidement Sanaa qu’à contraindre le mouvement à disperser ses moyens.
Lequel des deux encerclements produira ses effets le premier?
La confrontation prend désormais la forme de deux encerclements qui se répondent. L’Iran et les groupes qui lui sont proches cherchent à menacer simultanément les principales routes pétrolières et infrastructures énergétiques de l’Arabie saoudite, d’Ormuz à Bab el-Mandeb, en passant par l’Irak. Riyad tente, en retour, d’enfermer les Houthis dans leur territoire, de compliquer leur ravitaillement et de les obliger à défendre plusieurs fronts simultanément.
Le rapport de forces n’est toutefois plus celui des premières années de la guerre. Depuis la trêve de 2022, les forces gouvernementales yéménites et les formations qui leur sont alliées ont profité de l’accalmie pour se reconstituer, se réarmer et renforcer leurs positions. Leur commandement reste fragmenté, mais leur équipement, leur préparation et leur coordination semblent avoir progressé. L’Arabie saoudite travaille également plus étroitement avec les différentes composantes du camp anti-houthi, tandis que la mobilisation des tribus d’Al-Jawf pourrait apporter une profondeur supplémentaire aux fronts orientaux.
Cette évolution ne garantit pas une victoire contre les Houthis. Ceux-ci conservent un commandement plus unifié, une longue expérience du combat, des positions fortifiées dans des régions montagneuses propices aux embuscades, ainsi que d’importantes capacités de missiles et de drones. Mais ils ne feraient plus face aux forces divisées, mal équipées et insuffisamment coordonnées des premières offensives. Une nouvelle guerre pourrait les opposer à un dispositif mieux armé, capable d’exercer une pression simultanée depuis Al-Jawf et Ma’rib, sur la côte occidentale autour d’Hodeïda et, éventuellement, depuis les provinces méridionales.
La pression porte également sur les voies de ravitaillement des Houthis. La frappe contre la piste de l’aéroport de Sanaa et le déroutement vers Hodeïda d’un appareil iranien montrent que les liaisons aériennes peuvent être interrompues ou rendues plus risquées. Les routes maritimes utilisées pour acheminer des composants de missiles, des drones et des équipements militaires sont davantage surveillées. Ces voies ne sont pas totalement coupées, mais elles deviennent plus visibles, plus vulnérables et plus coûteuses à utiliser.
La pression exercée sur les voies de ravitaillement houthies dépasse désormais le territoire yéménite. L’Iran aurait utilisé Port-Soudan comme relais vers Al-Salif et Hodeïda, en complément des routes passant par la mer d’Arabie, le golfe d’Aden et la Corne de l’Afrique. Cette filière n’est pas nécessairement interrompue: l’armée soudanaise contrôle toujours Port-Soudan et a bénéficié d’équipements militaires iraniens. Mais elle devient politiquement plus difficile à employer. Le gouvernement soudanais doit choisir entre la poursuite de sa coopération avec Téhéran et le soutien économique et diplomatique qu’il recherche auprès de Riyad et de Washington. La guerre au Soudan ne ferme donc pas automatiquement la route africaine des armes iraniennes; elle en fait une voie plus incertaine, plus exposée et susceptible de devenir un nouveau terrain de pression saoudo-iranien. Les Houthis doivent ainsi défendre Sanaa, leurs ports, leurs dépôts, leurs installations de lancement et plusieurs fronts terrestres, tout en maintenant la menace contre les navires et les infrastructures saoudiennes. Plus ils concentrent leurs moyens vers Bab el-Mandeb et la mer Rouge, plus ils risquent d’affaiblir leurs positions dans l’intérieur du pays. À l’inverse, plus ils renforcent Al-Jawf, Ma’rib et Hodeïda, moins ils disposent de capacités immédiatement disponibles pour imposer un véritable blocus maritime.
L’Arabie saoudite se trouve devant un dilemme comparable. Elle doit protéger ses installations pétrolières, ses pipelines, ses terminaux et ses frontières, tout en soutenant les forces yéménites et en évitant de se laisser entraîner dans une nouvelle guerre interminable. Les défenses américaines et arabes peuvent contribuer à réduire la menace, mais leur efficacité dépendra de la durée des opérations, de la disponibilité des intercepteurs et du niveau réel de coordination entre les partenaires de Riyad.
La question centrale devient donc la suivante: les Houthis parviendront-ils à rendre les routes énergétiques saoudiennes suffisamment dangereuses avant que leurs propres voies de ravitaillement, leurs ports et leurs fronts terrestres ne soient soumis à une pression insoutenable? Ou Riyad réussira-t-il à disperser et à contenir leurs forces sans s’enliser de nouveau dans une guerre longue et coûteuse?
Le résultat dépendra moins d’une bataille décisive que de la capacité de chaque camp à soutenir l’effort dans la durée. Les Houthis cherchent à épuiser les défenses saoudiennes et américaines par la multiplication des menaces. Riyad cherche à les contraindre à disperser leurs moyens et à consommer leurs réserves sur plusieurs fronts. La guerre des deux encerclements sera donc aussi une guerre d’endurance.
Téhéran négocie avec Riyad et Oman
Au moment même où Riyad dénonçait les attaques menées depuis l’Irak et le Yémen, Abbas Araghchi, le ministre des Affaires étrangères iranien, s’entretenait séparément avec le ministre saoudien des Affaires étrangères, Faisal ben Farhan, et son homologue omanais, Badr al-Busaidi. Selon le compte rendu repris par Reuters, les discussions ont porté sur la sécurité d’Ormuz, la coopération et les efforts diplomatiques destinés à rétablir la stabilité régionale.
Aucune réouverture du détroit n’a été annoncée. Le dialogue montre cependant que l’Arabie saoudite n’est plus seulement une cible ou un allié de Washington: elle devient un interlocuteur direct de Téhéran sur le principal levier de la crise. L’Iran cherche manifestement à conserver Ormuz comme instrument de négociation sans provoquer une rupture irréversible avec Riyad.
Cette diplomatie à deux niveaux n’établit pas une coordination entre Téhéran et les auteurs des attaques. Elle révèle plutôt la stratégie iranienne: maintenir une pression militaire indirecte tout en laissant ouverte une porte politique capable d’empêcher une coalition régionale plus large.
La patience chinoise atteint-elle ses limites?
La Chine ne condamne pas publiquement l’Iran et continue de soutenir la souveraineté iranienne. Son ton devient néanmoins plus direct. Le 24 juillet, Wang Yi a demandé à Abbas Araghchi, le ministre iranien des Affaires étrangères, de poursuivre les négociations et de «traiter de manière appropriée» les questions liées au détroit d’Ormuz. La formule est diplomatique, mais elle s’adresse à Téhéran et répond aux inquiétudes de la communauté internationale sur la navigation.
Pékin n’a pas publiquement blâmé l’Iran pour Bab el-Mandeb. Ses intérêts sont toutefois directement concernés. Le brut saoudien chargé à Yanbu et destiné à la Chine doit emprunter le détroit, tandis que les perturbations d’Ormuz affectent aussi les cargaisons irakiennes, qataries et émiraties vers l’Asie. La stratégie de pression iranienne commence donc à toucher le principal partenaire économique de Téhéran.
Le passage de plusieurs superpétroliers chinois montre que Pékin cherche à maintenir ses approvisionnements malgré le risque. Il place également les Houthis devant une limite: frapper directement ces navires transformerait une crise avec Riyad en problème avec la Chine. Pour Téhéran, la contrainte la plus efficace pourrait donc ne pas venir de Washington, mais d’un partenaire qui refuse que les deux grandes portes énergétiques entre le Moyen-Orient et l’Asie deviennent durablement inutilisables.
Le parapluie américain à l’épreuve des stocks
La stratégie saoudienne suppose qu’en cas d’escalade majeure, les défenses américaines viendront renforcer celles du royaume et des autres États du Golfe. Les États-Unis disposent dans la région de destroyers équipés du système Aegis, chargés de détecter, suivre et intercepter les missiles et les drones menaçant leurs forces, les voies maritimes et, selon leur positionnement, certaines infrastructures alliées. Ils disposent également de chasseurs, de batteries Patriot et THAAD ainsi que de moyens de guerre électronique. Mais ce parapluie n’est ni automatique ni illimité.
Les inventaires exacts sont classifiés. Une analyse du CSIS publiée le 27 juillet estime toutefois que les stocks américains seraient tombés sous le seuil de mille intercepteurs Patriot, alors que plus de 1500 auraient déjà été tirés depuis le début de la guerre. Les stocks de THAAD seraient tombés à environ 250, après l’utilisation estimée de 200 à 290 missiles durant la première phase de la guerre de 2026. Plus de 150 avaient déjà été tirés contre les missiles iraniens en juin 2025. Ces chiffres sont des estimations publiques, pas des données officielles. Ils montrent néanmoins que Washington doit désormais arbitrer entre le Moyen-Orient et la préservation de capacités destinées à une éventuelle crise dans le Pacifique.
Les États-Unis ne sont pas à court de missiles. Ils conservent, selon le CSIS, suffisamment de moyens pour les scénarios plausibles de la guerre en cours. Mais ils ne peuvent plus défendre chaque station de pompage, chaque navire et chaque base comme si les intercepteurs étaient disponibles sans limite. Un missile balistique visant Abqaiq ou une base américaine sera prioritaire; un drone lent dirigé vers une installation secondaire pourra être laissé aux défenses saoudiennes ou traité par des moyens moins coûteux.
Cette contrainte favorise les stratégies de saturation. Même lorsque la majorité des projectiles sont détruits, l’attaquant impose à l’adversaire de consommer des missiles plus rares et plus coûteux. La question n’est donc plus seulement technique. Elle est industrielle: combien de temps les États-Unis et leurs alliés peuvent-ils soutenir un rythme élevé d’interceptions?
Une solidarité arabe à géométrie variable
Le cadre politique existe. Le Conseil de coopération du Golfe (CCG) répète que la sécurité de ses membres est indivisible et a condamné les attaques iraniennes ainsi que les menaces houthies contre Bab el-Mandeb. Les Émirats arabes unis ont affirmé leur pleine solidarité avec l’Arabie saoudite et leur soutien aux mesures prises par Riyad pour protéger sa sécurité et la liberté de navigation.
Cette solidarité politique ne signifie pas le retour automatique à la coalition de 2015. Les priorités saoudiennes et émiraties au Yémen ne sont pas identiques. Riyad soutient le gouvernement reconnu internationalement et cherche à sécuriser sa frontière. Abou Dhabi soutient notamment des forces indépendantistes du Sud, dont le projet politique entre en tension avec le maintien d’un Yémen unifié défendu par le gouvernement central.
Les Émirats peuvent partager des renseignements, renforcer la surveillance maritime et contribuer aux défenses aériennes sans accepter une nouvelle campagne terrestre conduite par Riyad. Oman et le Qatar privilégient la médiation. Le Koweït et Bahreïn doivent déjà protéger leur propre territoire. L’Égypte a un intérêt vital à la sécurité de la mer Rouge et du canal de Suez, mais aucune participation militaire égyptienne importante contre les Houthis n’a été confirmée.
La faiblesse du camp saoudien reste donc la fragmentation du commandement. L’Iran peut ouvrir plusieurs fronts en s’appuyant sur des acteurs disposant d’une autonomie relative. Le CCG doit coordonner six politiques étrangères, plusieurs systèmes de défense et des perceptions différentes du risque iranien. L’encerclement est régional; la réponse demeure largement nationale.
L’accord nucléaire saoudo-américain, nouvelle tension dans le Golfe
La solidarité arabe pourrait aussi être mise à l’épreuve par l’accord de coopération nucléaire civile annoncé entre Washington et Riyad. Selon Reuters, le texte ne reprendrait ni la renonciation contraignante à l’enrichissement et au retraitement, ni le protocole additionnel de l’AIEA qui autorise des inspections plus intrusives. Son entrée en vigueur reste incertaine, notamment en raison du contrôle du Congrès et des conditions politiques ajoutées par Donald Trump.
Cette différence est sensible pour les Émirats, qui avaient accepté en 2009 la «norme d’or» américaine – une renonciation juridiquement contraignante à l’enrichissement de l’uranium et au retraitement du combustible nucléaire sur leur territoire – alors que l’Arabie saoudite semble avoir obtenu des conditions moins restrictives. L’accord renforce le partenariat stratégique entre Washington et Riyad face à l’Iran, mais il peut aussi conduire Abou Dhabi à réclamer des conditions équivalentes. Le front arabe n’est donc pas exempt de compétition technologique et de rivalité de statut.
Téhéran exploite déjà cette asymétrie en dénonçant la double norme américaine: Washington cherche à limiter les capacités nucléaires iraniennes tout en offrant à l’Arabie saoudite un cadre plus souple. L’argument est politiquement efficace, même si le programme saoudien reste à construire et demeure soumis à des procédures américaines et internationales.
Deux étaux, une seule course contre le temps
L’Iran et les groupes qui lui sont proches cherchent à enfermer l’Arabie saoudite dans une géographie de menaces énergétiques. Lorsque Ormuz est menacé, Riyad se tourne vers Yanbu. Lorsque Yanbu devient central, les Houthis menacent la mer Rouge. Lorsque le royaume concentre ses défenses au sud et à l’est, des drones apparaissent depuis l’Irak. Lorsque les voies d’exportation résistent, les centres de traitement et les stations de pompage redeviennent des objectifs.
Riyad tente en retour d’enfermer les Houthis dans leur territoire: empêcher le rétablissement d’un pont aérien iranien vers Sanaa, surveiller les arrivées à Hodeïda, frapper les moyens menaçant la navigation, remobiliser les fronts d’Al-Jawf et de Ma’rib et maintenir la pression sur la côte occidentale. Le mouvement reste capable de recevoir des soutiens et de lancer des armes, mais ses routes sont désormais plus exposées et ses fronts plus nombreux.
La guerre des deux encerclements ne se décidera pas seulement par la puissance de feu. Elle dépendra de quatre facteurs: la résistance logistique des Houthis, la cohésion des forces yéménites anti-houthies, la durée pendant laquelle les États-Unis pourront fournir des intercepteurs et la capacité de Riyad à transformer la solidarité arabe en dispositif opérationnel.
Elle dépendra enfin de Téhéran. L’Iran peut utiliser Ormuz, les groupes irakiens et les Houthis pour accroître le prix de la guerre. Mais cette stratégie produit déjà ses propres réactions: Bagdad ouvre une enquête, Pékin réclame un traitement approprié d’Ormuz, Riyad parle directement avec Araghchi et les fronts yéménites se réveillent. L’encerclement de l’Arabie saoudite peut réussir à perturber les marchés; il peut aussi accélérer l’isolement et le contre-encerclement du principal allié régional de l’Iran.
La véritable question n’est donc plus de savoir si l’un des deux camps peut fermer totalement un détroit ou conquérir rapidement une capitale. Elle est de savoir lequel des deux systèmes cédera le premier: la chaîne pétrolière saoudienne sous pression ou le dispositif houthi privé de liberté de manœuvre.
Articles de la Tribune des Nations à lire
• Après Ormuz, Bab el-Mandeb: le nouveau front de la guerre énergétique
• Après Ormuz, Bab el-Mandeb: le front terrestre qui pourrait rebattre les cartes
• Ormuz: la négociation a cédé la place à l’intimidation armée
• Les Émirats arabes unis: la conquête de l’autonomie stratégique
Références externes
• Reuters: reprise partielle du trafic à Bab el-Mandeb et passage du New Pearl, 28 juillet 2026
• Ministère chinois des Affaires étrangères: rencontre Wang Yi-Abbas Araghchi, 24 juillet 2026





