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Après Ormuz, Bab el-Mandeb: le front terrestre qui pourrait rebattre les cartes

Combattants houthis. VOA / Almigdad Mojalli

24 juillet 2026

Alors que les rebelles yéménites Houthis menacent désormais les flux saoudiens en mer Rouge, des informations encore non confirmées font état d’une mobilisation tribale et d’un renforcement militaire saoudien en vue d’une éventuelle offensive terrestre. Si ce scénario se précisait, Riyad ne chercherait probablement pas à reconquérir rapidement l’ensemble du Yémen, mais à imposer aux Houthis un choix difficile: protéger leurs territoires, leurs centres de commandement et leurs voies logistiques, ou maintenir une campagne maritime soutenue à Babel-Mandeb et dans la mer Rouge. Pour un mouvement devenu l’un des principaux partenaires armés de l’Iran, la multiplication simultanée des fronts pourrait constituer l’épreuve la plus sérieuse depuis plusieurs années.

De la révolution de 2011 à la prise de Sanaa

La montée en puissance des Houthis ne peut être comprise sans revenir à la transition politique ouverte par les soulèvements de 2011, incorrectement baptisés «Printemps arabe» par l’Occident. Le président Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis plus de trois décennies, avait accepté de quitter la présidence dans le cadre d’un accord parrainé par le Conseil de coopération du Golfe. Son vice-président, Abd Rabbo Mansour Hadi, devait conduire une transition destinée à réformer les institutions et à réconcilier les différentes composantes du pays.

Cette transition a rapidement montré ses limites. L’État demeurait affaibli, l’armée fragmentée, l’économie dégradée et le dialogue national incapable de produire un compromis durable sur la répartition du pouvoir. Parti de son bastion de Saada, dans le nord-ouest du Yémen, le mouvement Ansar Allah, le bras armé des Houthis, a profité de cette désorganisation, du mécontentement social et de la faiblesse du gouvernement central pour progresser vers le sud.

En septembre 2014, les Houthis sont entrés dans Sanaa avec l’appui tactique d’unités restées fidèles à l’ancien président Saleh, leur adversaire d’hier devenu allié de circonstance. Ils ont progressivement pris le contrôle des institutions, puis placé le président Hadi sous pression. Son départ de la capitale et l’avancée houthie vers Aden ont conduit l’Arabie saoudite à intervenir militairement en mars 2015 à la tête d’une coalition arabe. L’alliance entre Saleh et les Houthis a finalement éclaté en 2017 ; l’ancien président a été tué par ses anciens partenaires.

La prise de Sanaa n’a donc pas été préparée à Téhéran comme une opération extérieure. Elle est d’abord le produit de la désagrégation de l’ordre politique yéménite après le «printemps arabe», de la capacité d’organisation des Houthis et de leur alliance momentanée avec une partie de l’ancien appareil militaire. L’Iran a toutefois rapidement compris la valeur stratégique d’un mouvement chiite contrôlant la capitale et une grande partie du nord-ouest du Yémen.

Un mouvement yéménite devenu partenaire armé de Téhéran

Carte du Yémen avec les zones contrôlées par les houthis en orange.

Les Houthis sont souvent présentés comme de simples proxies iraniens. La formule décrit une réalité stratégique, mais elle doit être nuancée. Ansar Allah n’a pas été créé par la République islamique et conserve un enracinement, une direction et des objectifs proprement yéménites. Le mouvement est issu du zaydisme, une branche du chiisme historiquement implantée dans le nord du Yémen, tandis que l’Iran et le Hezbollah libanais relèvent du chiisme duodécimain. Les Houthis ne reconnaissent pas le Guide suprême iranien comme autorité religieuse.

Cette différence doctrinale n’a pas empêché une convergence politique et militaire. Le Council on Foreign Relations souligne que l’aide iranienne s’est développée progressivement, notamment à partir de la prise de Sanaa et de l’intervention saoudienne. Téhéran a fourni des armes, des composants, des renseignements, une assistance technique et des capacités de formation qui ont permis aux Houthis de passer du statut d’insurrection locale à celui d’organisation capable d’employer des missiles balistiques, des drones, des missiles antinavires et des moyens de guerre maritime.

Le rapport 2024 du Groupe d’experts des Nations unies sur le Yémen fait état de formations tactiques et techniques reçues hors du Yémen, notamment en Iran, au Liban et en Irak. Le Hezbollah a joué un rôle essentiel dans cette montée en gamme: entraînement, transmission de savoir-faire opérationnels, organisation des unités, propagande, emploi des drones et des missiles. Les Houthis n’ont pas adopté le chiisme iranien ; ils ont accepté l’assistance iranienne et celle du Hezbollah pour s’endurcir, se structurer et s’armer.

Cette relation semble encore s’être renforcée. Le 23 juillet 2026, Reuters a rapporté, sur la base de plusieurs sources, l’acheminement vers le Yémen de cadres du Corps des gardiens de la révolution islamique ainsi que de matériels liés aux missiles et aux drones. Téhéran conteste traditionnellement armer directement les Houthis, et ces informations doivent être appréciées avec prudence, mais elles s’inscrivent dans une continuité documentée par les saisies d’armes et les rapports internationaux.

Le terme de proxy reste donc pertinent à l’échelle stratégique: les Houthis servent les intérêts régionaux de Téhéran, participent au «Front de la Résistance» et offrent à l’Iran une capacité de pression sur la péninsule Arabique, Israël et les routes maritimes. Il ne signifie pas pour autant que chaque décision prise à Sanaa soit dictée depuis Téhéran. Les Houthis sont à la fois un acteur yéménite autonome et un partenaire armé désormais profondément intégré au réseau régional iranien.

Bab el-Mandeb, seconde mâchoire de la guerre énergétique

La menace houthie contre la navigation en mer Rouge prend une importance nouvelle au moment où le détroit d’Ormuz demeure au centre de la confrontation entre l’Iran et les États-Unis. À Ormuz, Téhéran dispose de moyens étatiques, de forces navales, de missiles côtiers et d’une profondeur stratégique qui lui permettent de peser directement sur le trafic. À Bab el-Mandeb, les Houthis ne peuvent pas imposer un verrouillage comparable, mais ils peuvent augmenter suffisamment le risque pour détourner des navires, renchérir les assurances et perturber les exportations saoudiennes par la mer Rouge.

Leur stratégie repose moins sur la fermeture physique du détroit que sur la création d’une incertitude permanente. Quelques attaques réussies, l’emploi de drones, de missiles antinavires, de vedettes explosives ou de mines peuvent suffire à ralentir le trafic et à imposer aux compagnies maritimes des itinéraires plus longs. La menace est particulièrement sensible pour l’Arabie saoudite, qui cherche à utiliser davantage ses infrastructures de la mer Rouge lorsque les exportations du Golfe sont fragilisées.

Une mobilisation terrestre encore à confirmer

Plusieurs sources non officiellement confirmées évoquent l’arrivée de forces saoudiennes dans un secteur présenté comme Matarih al-Karama, un grand campement tribal installé dans la région d’al-Rayyan, à l’est de la province d’al-Jawf. Ce lieu est aujourd’hui le principal point de rassemblement des tribus répondant à l’appel à la mobilisation contre les Houthis (Nakaf al-Karama). L’objectif serait de préparer une opération terrestre contre les Houthis afin de les forcer à réduire la pression exercée sur la navigation et sur les intérêts saoudiens. À ce stade, aucun élément public suffisamment solide ne permet d’affirmer qu’une offensive de grande ampleur a été décidée.

Cette mobilisation peut correspondre à trois hypothèses: une mesure défensive destinée à protéger la frontière saoudienne et les axes logistiques, une démonstration de force visant à obliger les Houthis à conserver des unités loin des côtes, ou la préparation réelle d’opérations limitées menées avec des forces yéménites et des tribus locales. Dans les trois cas, l’effet recherché serait déjà en partie obtenu : rendre plausible la réouverture de plusieurs fronts et compliquer la planification houthie.

Le véritable objectif stratégique: disperser les moyens houthis

Une offensive terrestre ne ferait pas disparaître immédiatement la menace maritime. Les capacités de lancement sont dispersées, mobiles et parfois enterrées. En revanche, la pression exercée simultanément à Al-Jawf, autour de Ma’rib, sur les approches de Sanaa, dans le nord frontalier ou le long de la côte occidentale obligerait les Houthis à réaffecter des combattants, des drones de reconnaissance, des moyens de transport, des systèmes de communication et des réserves de munitions.

La conduite d’une campagne maritime soutenue exige davantage que la possession de quelques missiles. Elle suppose des équipes spécialisées, une chaîne de renseignement, des moyens de ciblage, des communications, des ateliers, des dépôts et des itinéraires logistiques relativement sûrs. Si ces ressources sont absorbées par la défense de plusieurs axes terrestres, les Houthis conserveront probablement la capacité de mener des frappes ponctuelles, mais leur aptitude à maintenir un rythme élevé et à sélectionner efficacement leurs cibles pourrait diminuer.

C’est précisément le dilemme que Riyad chercherait à imposer: contraindre la milice Ansar Allah à choisir entre la protection de son pouvoir territorial et la poursuite d’une guerre maritime conçue pour soutenir la stratégie régionale iranienne. Il serait difficile pour les Houthis de maintenir durablement des activités agressives en mer Rouge tout en résistant à une offensive terrestre coordonnée sur plusieurs fronts.

Une opération qui reste dangereuse pour Riyad

Cette logique ne garantit cependant aucune victoire rapide. Les Houthis combattent depuis plus de vingt ans dans un terrain montagneux qu’ils connaissent parfaitement. Ils disposent de positions fortifiées, de réseaux de tunnels, de champs de mines et d’une forte capacité de mobilisation. Une avancée terrestre pourrait devenir coûteuse, lente et vulnérable aux drones, aux missiles et aux infiltrations.

L’Arabie saoudite devrait également anticiper une riposte directe contre ses villes, ses aéroports, ses bases ou ses infrastructures énergétiques. Les Houthis pourraient chercher à transformer toute opération terrestre en guerre d’usure, tout en présentant leur combat comme une nouvelle résistance à une intervention étrangère. Une offensive trop ambitieuse risquerait ainsi de reconstituer les conditions qui avaient enlisé la coalition après 2015.

Pour Riyad, l’option la plus vraisemblable serait donc une stratégie limitée: appuyer des partenaires yéménites, sécuriser certains axes, menacer des zones logistiques et obliger les Houthis à disperser leurs forces, sans engager une campagne directe visant immédiatement Sanaa. L’objectif ne serait pas nécessairement la conquête, mais la contrainte.

La cohésion de la coalition, condition décisive

L’efficacité d’une telle stratégie dépendrait avant tout de la coordination entre les forces gouvernementales, les tribus, les unités liées au Conseil de direction présidentiel, les formations du sud et les forces de la côte occidentale. Le camp anti-houthi reste traversé par des rivalités politiques, territoriales et idéologiques. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ne poursuivent pas toujours les mêmes priorités, tandis que les acteurs yéménites défendent leurs propres zones d’influence. Les forces autonomistes ou indépendantistes liées au Conseil de Transition du Sud, par exemple, poursuivent des objectifs qui ne se confondent pas nécessairement avec ceux du gouvernement internationalement reconnu. 

Dans la région du Hadramaout, le mouvement islamiste «Al-Qaida dans la Péninsule Arabique» (AQAP), considéré comme l’un des groupes jihadistes les plus dangereux par les Etats-Unis, pourrait profiter d’une fragmentation du front anti-Houthi, d’un vide sécuritaire ou de déplacement des forces vers le nord pour élargir la zone qu’il contrôle. Cela renforce l’idée qu’une offensive contre les Houthis pourrait rassembler temporairement plusieurs acteurs, mais sans effacer les rivalités territoriales, politiques ou idéologiques.

Une offensive fragmentée offrirait aux Houthis la possibilité de concentrer leurs forces successivement contre chaque adversaire, d’exploiter les divisions et de présenter la bataille comme une agression extérieure. À l’inverse, une pression coordonnée, appuyée par un renseignement précis et des objectifs limités, pourrait contraindre le mouvement à abandonner une partie de son initiative maritime. La bataille se jouerait donc autant dans l’organisation du camp anti-houthi que sur le terrain.

Imposer un dilemme plutôt que promettre une victoire

Si les informations sur le renforcement saoudien se confirment, le front terrestre yéménite pourrait devenir un élément central de la bataille pour Bab el-Mandeb. Riyad chercherait moins à reproduire l’intervention de 2015 qu’à exercer une pression suffisamment crédible pour obliger les Houthis à défendre leur territoire, leurs voies d’approvisionnement et leurs centres de pouvoir.

Le mouvement conserve une réelle capacité de résistance et de représailles. Il ne serait ni désarmé ni vaincu par la seule ouverture d’un nouveau front. Mais il lui serait beaucoup plus difficile de maintenir simultanément une campagne maritime ambitieuse, de protéger Sanaa, de tenir Al-Jawf et Ma’rib, de sécuriser la côte occidentale et de prévenir des offensives venues du nord ou du sud. La véritable bataille ne porterait donc pas seulement sur le contrôle du territoire : elle viserait à briser la liberté d’action qui permet aujourd’hui aux Houthis de transformer un conflit yéménite en levier de la stratégie régionale iranienne.

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Sources externes à consulter

• Nations unies, Groupe d’experts sur le Yémen, rapport S/2024/731

• Council on Foreign Relations, « Iran’s Support of the Houthis: What to Know »

• Reuters, 23 juillet 2026, sur l’assistance iranienne récente aux Houthis

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