Après le traumatisme des élections générales du 29 octobre 2025 et un premier rapport officiel faisant état d’au moins 518 morts, la Tanzanie ouvre une seconde enquête. Cette fois, l’objectif n’est plus seulement de comprendre ce qui s’est passé, mais d’identifier d’éventuelles responsabilités individuelles et pénales. Une démarche décisive pour le pouvoir de Samia Suluhu Hassan, mais dont la crédibilité dépendra avant tout de son indépendance et de sa capacité à enquêter sans tabou.
Dix mois après les violences qui ont profondément ébranlé la Tanzanie au lendemain des élections générales du 29 octobre 2025, le pays entre dans une nouvelle phase de son difficile travail de vérité.
Le 7 août, la présidente Samia Suluhu Hassan a officiellement lancé une commission d’enquête de six membres présidée par le juge Shabani Ally Lila. Elle dispose de cinq mois pour examiner les infractions et violations de la loi susceptibles d’avoir été commises avant, pendant et après le scrutin et, surtout, identifier les personnes qui pourraient en porter la responsabilité.
Cette nouvelle étape intervient après les travaux d’une première commission présidée par l’ancien Chief Justice Mohamed Chande Othman. Celle-ci a établi en avril un bilan d’au moins 518 morts, tout en reconnaissant que le nombre réel de victimes pouvait être plus élevé. Plusieurs milliers de personnes ont par ailleurs été blessées au cours des troubles.
Le chiffre est considérable. Il constitue le bilan officiel des autorités tanzaniennes, sans pour autant avoir mis fin aux controverses sur l’ampleur réelle de la répression. L’opposition et plusieurs organisations de défense des droits humains ont contesté certains aspects de la première enquête et réclamé des investigations indépendantes sur l’usage de la force par les services de sécurité.
De « que s’est-il passé ? » à « qui est responsable ? »
C’est précisément là que réside la différence fondamentale entre les deux commissions.
La première devait reconstituer les événements, déterminer leurs causes et mesurer leurs conséquences. La seconde a un objectif beaucoup plus directement judiciaire : rechercher les auteurs présumés d’infractions, qu’il s’agisse de ceux qui auraient organisé ou financé les violences, de ceux qui y auraient participé ou de responsables ayant éventuellement enfreint la loi.
La présidente Samia Suluhu Hassan a clairement fixé cette ambition : la nouvelle commission doit, selon elle, déterminer « qui a incité, participé et fourni les fonds » ayant permis les violences. En d’autres termes, la Tanzanie tente de passer de l’établissement des faits à la responsabilité individuelle. Cette évolution répond d’ailleurs à une recommandation de la première commission, qui avait demandé que certaines questions, notamment l’usage des armes à feu et les responsabilités liées aux violences, fassent l’objet d’investigations supplémentaires.
Une commission renforcée par deux magistrats étrangers
Pour donner davantage de poids au dispositif, Dar es Salaam a fait le choix inhabituel d’associer deux hauts magistrats étrangers aux quatre membres tanzaniens de la commission. Le Namibien Petrus Tileinge Damaseb, Deputy Chief Justice de son pays, et l’Ougandais Cheborion Barishaki, juge à la Cour d’appel, siègent ainsi aux côtés des magistrats tanzaniens Shabani Ally Lila, Gad John Mjemmas, Awadh Mohamed Bawazir et Aishieli Nelson Sumari.
Pour les partisans du processus, cette ouverture régionale constitue un gage supplémentaire d’impartialité. L’idée est d’associer la connaissance du terrain et du droit tanzanien à un regard extérieur susceptible de limiter les soupçons d’arrangements internes. Plusieurs juristes et universitaires tanzaniens défendent cette approche. L’avocat Steven Kaswahili considère notamment que la présence de magistrats étrangers peut renforcer la confiance dans l’enquête. Le politologue Salbinus David, de l’Université de Dar es Salaam, estime pour sa part que la diversité des systèmes juridiques représentés peut permettre de confronter les analyses et les éléments de preuve.
Mais cette internationalisation partielle n’échappe pas elle-même à la controverse. La participation du magistrat namibien a notamment suscité des critiques de partis d’opposition en Namibie, tandis que certains responsables de l’opposition tanzanienne ont contesté le choix des partenaires régionaux retenus.
Une légalité contestée, puis confirmée
La commission Lila n’est d’ailleurs pas née le 7 août. Ses quatre premiers membres tanzaniens avaient été nommés dès le 18 mai. Deux militants avaient ensuite saisi la justice pour contester sa légalité et demander l’annulation de la décision présidentielle.
Le 17 juillet, la Haute Cour tanzanienne a rejeté leur requête et estimé que la présidente avait agi dans le cadre des pouvoirs que lui confère la loi sur les commissions d’enquête. Les deux magistrats étrangers ont ensuite rejoint le dispositif avant son lancement officiel dans sa configuration actuelle à six membres. Sur le plan strictement juridique, la commission dispose donc aujourd’hui d’une assise consolidée. Mais la question essentielle est désormais ailleurs : sera-t-elle suffisamment indépendante pour enquêter sur tous les protagonistes des violences, y compris lorsque les investigations conduisent vers des institutions de l’État ?
Une élection qui a laissé de profondes fractures
Cette interrogation est d’autant plus importante que les violences d’octobre 2025 sont intervenues dans un contexte électoral extrêmement tendu.
Le scrutin avait été précédé par l’éviction ou l’incarcération de figures importantes de l’opposition et par une dégradation marquée du climat politique. Plusieurs observateurs internationaux avaient sévèrement critiqué les conditions dans lesquelles l’élection s’était déroulée. Les manifestations qui suivirent le vote furent accompagnées d’une coupure d’Internet et d’une répression dont l’ampleur continue de faire débat.
Les témoignages recueillis depuis lors ont également fait état de civils touchés par des tirs alors qu’ils ne participaient pas nécessairement aux manifestations, ce qui rend incontournable la question du comportement des forces de sécurité. C’est sur ce terrain que la crédibilité de la commission Lila sera réellement jugée.
Identifier les organisateurs d’émeutes, les auteurs de destructions ou d’éventuels financiers de violences constitue une partie de sa mission. Mais une enquête susceptible de convaincre l’ensemble de la société tanzanienne devra également pouvoir établir, lorsqu’elles existent, les responsabilités des agents et responsables publics.
Le test de l’indépendance
Joseph Warioba Butiku, président de la Fondation Mwalimu Nyerere et figure respectée de la vie publique tanzanienne, résume la difficulté en une question simple : qui a provoqué les violences ?
Pour lui, les Tanzaniens doivent laisser la commission travailler avant d’en juger les conclusions. Son raisonnement est qu’aucune réconciliation durable ne sera possible tant qu’un socle factuel commun n’aura pas été établi. L’enjeu dépasse donc largement les six commissaires et leurs cinq mois de travail. Après une crise électorale qui a durablement atteint l’image de stabilité dont la Tanzanie bénéficiait depuis des décennies, le pouvoir de Samia Suluhu Hassan doit démontrer que le processus engagé n’a pas pour seule fonction de clore politiquement le dossier, mais qu’il peut ouvrir la voie à une véritable reddition des comptes.
Pour la commission Lila, le défi sera de convaincre simultanément le gouvernement, l’opposition, les familles des victimes et une communauté internationale attentive à l’évolution politique du pays. Sa crédibilité ne se mesurera donc pas seulement au nombre de personnes qu’elle désignera. Elle dépendra d’une question beaucoup plus fondamentale : jusqu’où sera-t-elle autorisée à remonter dans la chaîne des responsabilités ? C’est probablement là que se jouera la différence entre une nouvelle commission d’enquête et un véritable processus de justice.







