
Illustration réalisée avec IA.
Plus de quinze drones explosifs auraient été préparés dans la province irakienne de Maysan par des opérateurs entrés clandestinement depuis l’Iran, avec l’aide de relais locaux, avant d’être lancés contre l’oléoduc Est–Ouest saoudien puis de regagner l’Iran par des passages non officiels. C’est le scénario que dessinent les conclusions préliminaires d’une enquête irakienne rapportées par «The New Arab». Si elles sont confirmées, l’attaque du 10 septembre ne relèverait plus seulement de l’action d’une milice pro-iranienne : elle révélerait une opération compartimentée associant infiltration transfrontalière, cellules locales, coordination houthie et déni plausible, au cœur même du territoire irakien.
L’attaque avait déjà provoqué un choc stratégique. Dans la nuit du 10 au 11 septembre, plusieurs drones partis du territoire irakien ont frappé le réseau pétrolier Est–Ouest de l’Arabie saoudite, endommageant trois stations de pompage et contraignant Riyad à interrompre une infrastructure devenue essentielle pour contourner le détroit d’Ormuz. Bagdad avait rapidement reconnu que les appareils avaient été lancés depuis la province de Maysan, à la frontière iranienne. Le gouvernement d’Ali al-Zaïdi avait limogé des responsables sécuritaires, fermé temporairement plusieurs points de passage avec l’Iran et ouvert une enquête. Riyad, de son côté, avait accepté de différer toute riposte afin de laisser au gouvernement irakien la possibilité d’identifier les responsables et d’empêcher toute récidive.
Deux semaines plus tard, l’enquête dessine une opération beaucoup plus sophistiquée qu’un simple tir de drones effectué par une faction locale.
Une équipe entrée d’Iran, une base de lancement en Irak
Selon trois responsables irakiens cités le 28 septembre par «The New Arab», plus de quinze drones chargés d’explosifs auraient été lancés simultanément depuis le secteur d’Al-Tayyib, dans le sud de la province de Maysan. Cette zone frontalière se situe à proximité immédiate de l’Iran, dans un environnement de marais, de pistes secondaires et de réseaux de contrebande où le contrôle de la frontière reste difficile.
Le point le plus important n’est toutefois pas le lieu du lancement. Les enquêteurs affirment que les opérateurs seraient eux-mêmes entrés clandestinement en Irak depuis l’Iran plusieurs jours avant l’attaque. Ils auraient rejoint Al-Tayyib, préparé les drones sur place, bénéficié de l’assistance de cellules irakiennes, puis quitté le pays après l’opération en regagnant l’Iran par des itinéraires situés en dehors des postes-frontières officiels.
Un haut responsable militaire irakien affirme que l’enquête repose sur des éléments recueillis sur le terrain et par les services : localisation des sites de lancement, mouvements des hommes impliqués et itinéraires empruntés par le matériel. À ce stade, aucune source publique ne permet d’établir que les enquêteurs irakiens ont bénéficié d’un appui américain, israélien ou jordanien. Le rapport final n’a cependant pas encore été rendu public. Les informations les plus précises reposent donc sur des responsables anonymes ayant accès à l’enquête et doivent être présentées comme des conclusions préliminaires, non comme un jugement définitif de l’État irakien.
Une opération pensée pour laisser le moins de signatures possible
Le schéma décrit par les enquêteurs ressemble davantage à une opération clandestine qu’à une action revendiquée par une milice. Les opérateurs ne se seraient pas contentés de fournir des drones à un groupe irakien : ils auraient traversé eux-mêmes la frontière, constitué temporairement une capacité de frappe sur le territoire irakien, utilisé des relais locaux pour la logistique et la circulation, puis exfiltré l’équipe après le lancement.
Ce mode opératoire réduit le nombre d’intermédiaires ayant connaissance de l’ensemble du plan. Il permet d’utiliser la géographie irakienne pour raccourcir la trajectoire des drones vers l’Arabie saoudite. Surtout, il complique l’attribution politique immédiate : les appareils partent d’Irak, mais les organisateurs présumés ne sont pas nécessairement intégrés à la chaîne de commandement officielle d’une grande faction irakienne.
Selon «The New Arab», le groupe irakien ayant aidé les opérateurs serait lié à une faction armée connue et aurait coordonné avec des agents houthis présents en Irak. Mais l’un des responsables interrogés affirme que la direction de cette faction n’aurait pas été informée de l’attaque et n’aurait participé ni à sa planification ni à son exécution. Si ce point est confirmé, il suggère un fonctionnement par cellules compartimentées capables d’emprunter hommes, réseaux et infrastructures aux grandes organisations sans engager officiellement leur commandement.
Le retour des réseaux parallèles
Cette hypothèse n’est pas nouvelle. Dès le 13 septembre, «The New Region» rapportait, en citant trois commandants de factions pro-iraniennes, l’existence en Irak d’un petit réseau armé placé sous l’autorité d’un officier supérieur du Corps des gardiens de la révolution islamique, Hamed Abdollahi, et opérant en dehors des chaînes de commandement habituelles des grandes milices.
Ces sources attribuaient déjà à ce réseau plusieurs actions clandestines, dont l’attaque contre l’oléoduc Est–Ouest. Cette attribution reste distincte de l’enquête irakienne rapportée le 28 septembre : «The New Arab» ne nomme pas Abdollahi dans ses conclusions préliminaires. Il serait donc imprudent de fusionner les deux récits. Leur convergence sur un point mérite néanmoins attention : l’utilisation de petites cellules capables d’agir à côté des structures traditionnelles de la mobilisation populaire et de préserver ainsi une marge de dénégation aux principales factions.
Hamed Abdollahi n’est pas un nom inconnu des services occidentaux. Le Trésor américain l’avait sanctionné dès 2011, le présentant comme un haut responsable de la Force al-Qods ayant coordonné certains aspects du projet d’assassinat de l’ambassadeur saoudien Adel al-Jubeir aux États-Unis. Cela ne prouve évidemment pas son implication dans l’attaque de septembre 2026, mais explique pourquoi son nom attire aujourd’hui l’attention dès qu’il est question de réseaux clandestins iraniens en Irak.
Pourquoi les Houthis sont-ils présents en Irak ?
L’autre élément nouveau concerne les Houthis. Leur présence en Irak n’est pourtant pas récente. Le Groupe d’experts des Nations unies sur le Yémen a documenté les activités d’Ahmed al-Sharafi, dit Abu Idris, représentant houthi en Irak : achats de matériel, organisation de formations avec des groupes armés irakiens, déplacements de combattants et de dirigeants houthis, recherche de financements et développement de relations avec les chefs de factions. Le rapport mentionne des bureaux à Bagdad et à Najaf. L’Irak constitue ainsi, pour les Houthis, une plateforme de liaison avec les milices de l’axe iranien, de soutien logistique et de coordination régionale, bien au-delà de leur base yéménite.
Cette implantation permet aussi une coopération militaire à distance. Dès 2024, Abdelmalek al-Houthi avait publiquement annoncé une coordination avec les factions irakiennes pour certaines opérations. Les experts de l’ONU ont relevé des mécanismes de formation, d’assistance militaire et financière ainsi que des indices de coordination opérationnelle entre les composantes de « l’axe de la résistance ». Dans ce contexte, la présence d’agents houthis dans une opération préparée depuis l’Irak n’aurait rien d’incohérent ; elle marquerait toutefois un degré supplémentaire dans l’utilisation du territoire irakien contre l’Arabie saoudite.
Bagdad envisagerait désormais, selon «The New Arab», de demander au bureau de représentation houthi de quitter l’Irak. Cette option se heurterait toutefois à l’opposition de composantes du Cadre de coordination chiite. Si elle était mise en œuvre, elle constituerait un signal politique beaucoup plus fort qu’une simple fermeture temporaire de postes-frontières.
Bagdad a transmis les éléments de l’enquête à Téhéran
L’enquête place surtout le gouvernement irakien dans une position extrêmement délicate. Les autorités auraient transmis à l’Iran des informations sur l’identité des personnes impliquées, leurs liens extérieurs et leurs mouvements entre les deux pays. Au moment de la publication de l’enquête de «The New Arab», Téhéran n’avait pas répondu, selon l’une des sources citées.
Les services irakiens rechercheraient parallèlement les facilitateurs ayant aidé les opérateurs à entrer dans le pays, à se déplacer dans Maysan et à regagner ensuite l’Iran. L’enjeu n’est donc plus seulement de saisir des lanceurs ou d’identifier une milice : il s’agit de reconstituer une chaîne clandestine de soutien implantée à l’intérieur du territoire irakien.
Cette affaire tombe au pire moment pour le Premier ministre Ali al-Zaïdi. Le calendrier du désarmement a toutefois changé : le 30 septembre correspond désormais d’abord à la fin de la mission de la coalition internationale, et non à l’achèvement de la remise des armes. Zaïdi a présenté un nouveau schéma prévoyant 90 jours d’arrêt des attaques après le départ de la coalition, puis une remise progressive des armes sur six mois, avec pour objectif d’achever le processus le 30 juin 2027. L’attaque contre l’oléoduc saoudien révèle donc un problème qui risque de survivre à ce calendrier : comment désarmer ou contrôler une organisation qui n’existe peut-être pas officiellement comme telle ?
Le défi du renseignement : contrôler les armes ne suffit plus
Si le scénario des enquêteurs est confirmé, Bagdad ne pourra pas répondre uniquement par un accord politique avec les chefs des grandes milices. Une cellule réduite, temporaire et compartimentée peut utiliser les mêmes réseaux sociaux, religieux, logistiques et militaires sans apparaître dans les organigrammes officiels. Le contrôle des armes devient alors un problème de contre-ingérence et de renseignement intérieur.
Il faut surveiller les frontières non officielles, identifier les itinéraires de contrebande, suivre les transferts de composants, repérer les zones de préparation, cartographier les facilitateurs et distinguer les ordres émanant des directions de factions des opérations menées par des éléments qui leur échappent ou les contournent. C’est beaucoup plus complexe que de négocier la remise d’un dépôt de missiles ou l’intégration administrative d’une brigade.
Le paradoxe est que l’État irakien dispose d’importants services de sécurité, mais qu’une partie des groupes qu’il doit surveiller est elle-même imbriquée dans les institutions. Les Forces de mobilisation populaire disposent d’un statut officiel, tandis que certaines factions conservent des chaînes de loyauté et des capacités propres, notamment des liens politiques et militaires avec Téhéran. Un réseau clandestin capable de recruter à l’intérieur de plusieurs de ces structures peut précisément exploiter les zones grises entre État, parti, milice et service étranger.
Pourquoi frapper le Petroline ?
La cible donne enfin tout son sens stratégique à l’opération. Le réseau Est–Ouest relie les champs et installations de l’est saoudien au port de Yanbu, sur la mer Rouge. Depuis que la guerre a fortement perturbé Ormuz, il constitue l’une des principales voies permettant à Riyad d’exporter son pétrole sans emprunter le détroit. L’attaque a endommagé trois des onze stations de pompage. Le pipeline a pu redémarrer le 22 septembre, mais à débit réduit ; selon Reuters, un retour complet à environ quatre millions de barils par jour pourrait demander six à huit semaines. La frappe n’a donc pas seulement produit un effet militaire ou symbolique : elle a temporairement neutralisé une partie de la solution saoudienne au problème d’Ormuz.
Le choix du Petroline relie ainsi trois théâtres qui paraissaient séparés. L’Iran exerce une pression sur Ormuz. Les Houthis menacent Bab el-Mandeb et Yanbu. Entre les deux, l’Irak peut servir de profondeur opérationnelle pour frapper l’infrastructure terrestre qui permet précisément de contourner le premier détroit et d’alimenter la mer Rouge.
L’Irak, profondeur opérationnelle ou État souverain ?
C’est ici que l’affaire dépasse l’attaque elle-même. Si des opérateurs étrangers ont pu entrer depuis l’Iran, préparer plus de quinze drones dans Maysan, bénéficier d’une logistique locale, frapper une infrastructure saoudienne stratégique puis repartir, la question posée à Bagdad est celle de sa souveraineté opérationnelle.
L’Arabie saoudite a jusqu’ici laissé une marge de manœuvre au gouvernement irakien. Elle a accepté de ne pas répondre immédiatement et a donné à Ali al-Zaïdi le temps d’agir. Cette retenue n’est probablement pas illimitée. Une nouvelle attaque lancée depuis le territoire irakien placerait Riyad devant un choix beaucoup plus difficile entre laisser Bagdad gérer le problème ou frapper elle-même les réseaux responsables.
Pour Téhéran, l’utilisation éventuelle de cellules compartimentées offre au contraire un avantage : maintenir la pression sur les infrastructures du Golfe tout en évitant que chaque opération puisse être attribuée immédiatement à une grande milice irakienne ou à une chaîne de commandement iranienne identifiable. Pour Bagdad, c’est précisément le danger. L’Irak risque de devenir non plus seulement le territoire où s’affrontent des influences étrangères, mais une plateforme clandestine depuis laquelle des acteurs extérieurs conduisent leur guerre régionale.
Un désarmement repoussé à 2027, mais un problème immédiat
Le report du calendrier ne fait pas disparaître le problème révélé par Maysan. Le 30 septembre marque désormais la fin de la mission de la coalition internationale ; le gouvernement vise le 30 juin 2027 pour achever le transfert des armes des factions vers l’État. Entre les deux, une première période de 90 jours doit voir les groupes armés cesser leurs attaques, avant une phase de remise progressive des arsenaux.
Mais l’affaire du Petroline montre que la question dépasse le calendrier de remise des arsenaux. Il faut savoir qui donne les ordres, qui franchit la frontière, qui fournit les composants, qui choisit les cibles et qui organise l’exfiltration. Autrement dit, le véritable enjeu n’est plus seulement le monopole des armes. C’est le monopole de la décision de faire la guerre depuis le territoire irakien.
Si les conclusions préliminaires sont confirmées, l’attaque du Petroline aura ainsi révélé une vulnérabilité plus profonde que celle d’un pipeline saoudien : la capacité d’un réseau clandestin régional à utiliser l’Irak comme théâtre intermédiaire entre l’Iran, les Houthis et les monarchies du Golfe. Bagdad devra alors démontrer qu’il peut empêcher la répétition d’une opération dont la principale force résidait précisément dans sa capacité à ne pas apparaître.
L’utilisation clandestine du territoire irakien par une puissance étrangère n’est d’ailleurs pas sans précédent dans cette guerre. Au début du conflit, Israël avait installé dans le désert occidental irakien au moins un poste militaire avancé, abritant des forces spéciales et servant de soutien logistique à son aviation. Des équipes de recherche et sauvetage y avaient notamment été prépositionnées pour récupérer d’éventuels pilotes israéliens abattus au-dessus de l’Iran. Lorsque des militaires irakiens tentèrent d’approcher du site début mars, ils furent pris sous le feu : un soldat fut tué et deux autres blessés. Quelques mois plus tard, l’affaire de Maysan révèle ainsi, depuis l’autre camp, la même vulnérabilité fondamentale : des puissances engagées dans la guerre contre l’Iran peuvent utiliser le territoire irakien comme profondeur opérationnelle sans l’accord de Bagdad.
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Liens externes / documentation
Reuters — Saudi Arabia restarts East-West oil pipeline — 22 septembre 2026
U.S. Treasury — Hamed Abdollahi et le projet d’assassinat d’Adel al-Jubeir — 11 octobre 2011
Nations unies — Groupe d’experts sur le Yémen, rapport S/2024/731
Associated Press — Iraq races to contain fallout after attack on Saudi pipeline — 12 septembre 2026
Nations unies — Groupe d’experts sur le Yémen : activités d’Ahmed al-Sharafi en Irak, bureaux, achats, formations et coordination — S/2024/731
The New Arab — Iraq extends armed groups disarmament deadline to June 2027 — 22 septembre 2026
Associated Press — Officials confirm temporary Israeli staging site in western Iraq during the war — 2026
Wall Street Journal — Israel built and defended a secret Iran war base in Iraq — 2026








