
Une longue file de voitures attendant à une station-service à Téhéran, le 13 juin 2025.
L’Iran puise désormais dans ses réserves stratégiques de carburant à un rythme que des sources informées qualifient d’« alerte rouge ». Si les retraits se poursuivent, certains stocks pourraient être épuisés en quelques semaines. Derrière les files d’attente aux stations-service se profile un problème beaucoup plus large : comment continuer à ravitailler l’économie, préserver les capacités militaires et éviter qu’une pénurie d’essence ne devienne l’étincelle d’une nouvelle crise sociale ?
Dans un pays qui possède parmi les plus importantes réserves d’hydrocarbures au monde, l’image est politiquement dévastatrice : des automobilistes font la queue devant les stations-service de Téhéran tandis que certaines pompes manquent temporairement d’essence ou de diesel. La crise ne vient pas d’une absence de pétrole brut. Elle résulte d’un enchaînement de contraintes : capacités de raffinage endommagées ou perturbées par la guerre, consommation intérieure supérieure à la production d’essence, importations devenues plus difficiles et pression croissante des sanctions américaines sur les routes commerciales et financières.
Selon une enquête publiée le 26 août par Iran International, le prélèvement sur les réserves stratégiques de carburant aurait atteint un niveau d’« alerte rouge ». Les sources citées estiment qu’au rythme actuel certains stocks pourraient être épuisés en quelques semaines. Cette évaluation n’a pas été confirmée par un inventaire officiel public, mais elle intervient alors que les autorités iraniennes reconnaissent déjà un déficit quotidien important d’essence.
Comment Washington a refermé l’étau
La crise actuelle n’est pas apparue en quelques jours. Elle est l’aboutissement d’une stratégie cumulative qui vise moins à priver l’Iran de pétrole brut qu’à couper progressivement ses moyens de le vendre, d’en rapatrier le produit et de remplacer ce que le pays ne peut plus produire lui-même. Depuis le printemps, Washington a resserré successivement plusieurs mailles du filet.
D’abord, les États-Unis ont ciblé les sociétés-écrans, les intermédiaires financiers, les maisons de change et les opérateurs de la flotte fantôme qui permettent à Téhéran d’exporter son pétrole malgré les sanctions. Puis la pression est devenue maritime avec le blocus américain et le contrôle accru des routes d’exportation. Début août, le Trésor américain a encore frappé les réseaux bancaires clandestins utilisés pour déplacer les devises. Le 24 août, l’opération « Economic Outcast » a franchi une étape supplémentaire en annonçant une approche de « zéro fuite » : pétrole, transport maritime, aviation, or, technologies et actifs numériques sont désormais visés, avec la menace de sanctions secondaires contre les partenaires étrangers qui continuent à servir de relais à l’Iran.
L’effet recherché est celui d’un siège économique. Les exportations rapportent moins de devises, les paiements deviennent plus difficiles, les importations de produits raffinés se contractent et les dégâts de guerre sur les raffineries réduisent la marge intérieure. L’Iran ne manque donc pas de pétrole ; il manque progressivement de la capacité de transformer cette richesse en flux réguliers de carburant et de devises.
C’est la vieille histoire des places assiégées. Elles ne tombent pas nécessairement lorsque l’ennemi franchit leurs murs, mais lorsque les réserves s’épuisent les unes après les autres. Le moment décisif arrive lorsque l’assiégé commence à vivre sur ses stocks plutôt que sur ses flux normaux. Le sablier iranien se mesure désormais en litres retirés des réserves stratégiques.
Un déficit qui devient structurel
L’Organisation iranienne chargée de l’optimisation et de la gestion stratégique de l’énergie estime la consommation nationale à environ 135 millions de litres d’essence par jour, pour une production proche de 120 millions. Le déficit s’établit donc à environ 14 à 15 millions de litres par jour. Jusqu’ici, une partie de cet écart était couverte par les importations et par les stocks.
Le Financial Times décrit désormais des files d’attente à Téhéran et souligne que la guerre a endommagé l’appareil de raffinage iranien tandis que les possibilités d’importation se contractent. Les sanctions secondaires américaines compliquent les paiements et les transactions, alors que les perturbations en Russie et sur les routes de la Caspienne réduisent également les solutions de remplacement.
Le gouvernement étudie plusieurs réponses : limiter les volumes livrés aux stations, réduire les quotas subventionnés ou faire payer les consommations supplémentaires à un prix plus proche du marché. Mais chacune de ces options déplace le problème sans le résoudre. Rationner crée des files et des tensions ; augmenter les prix alimente l’inflation et le mécontentement ; continuer à vider les réserves repousse seulement l’échéance.
Sur le plan militaire : préserver le carburant avant de préserver la mobilité
La conséquence militaire doit être appréciée avec prudence. Une pénurie d’essence civile ne signifie pas que l’armée iranienne serait sur le point d’être immobilisée. Les forces armées utilisent des catégories de carburants différentes selon les missions : diesel pour une grande partie des véhicules lourds et des groupes électrogènes, carburant d’aviation — ou carburéacteur — pour les appareils, et produits spécifiques pour certains équipements. La composition exacte des réserves stratégiques aujourd’hui sollicitées n’est pas publique.
Les missiles et les drones ne dépendent d’ailleurs pas tous de ces mêmes stocks. Une part importante des missiles balistiques iraniens utilise des propergols solides ; d’autres modèles emploient des propergols liquides. Les drones à moteur à pistons consomment, eux, des carburants hydrocarbonés proches de ceux de l’aviation légère, tandis que les drones à réaction utilisent du carburant aéronautique. En janvier 2025, Reuters, citant le Financial Times, avait rapporté que deux navires iraniens devaient transporter depuis la Chine plus de 1 000 tonnes de perchlorate de sodium, précurseur du perchlorate d’ammonium utilisé dans les propergols solides. Cette filière illustre une vulnérabilité distincte : même si la pénurie d’essence ne bloque pas directement les missiles, le blocus et les sanctions peuvent compliquer l’approvisionnement en composants nécessaires à leur fabrication.
En revanche, l’épuisement du tampon de sécurité change progressivement le calcul militaire. Tant que les réserves sont abondantes, l’État peut absorber une rupture temporaire de raffinage ou d’importation. Lorsqu’elles deviennent critiques, il faut commencer à hiérarchiser les consommateurs. Les forces armées, le CGRI, la défense aérienne, les services de sécurité et les infrastructures stratégiques seront naturellement prioritaires. Cela signifie que la pénurie risque d’être transférée vers les usages civils avant d’affecter directement les opérations militaires.
Pour les usages militaires, le problème apparaît surtout dans la durée. Une guerre prolongée consomme du carburant pour déplacer les unités, ravitailler les bases, faire fonctionner les générateurs, transporter les munitions et maintenir en alerte les dispositifs côtiers et antiaériens. Si le diesel vient lui aussi à manquer, la logistique militaire devient plus coûteuse et plus rigide. Il n’existe toutefois, à ce stade, aucune preuve publique d’une dégradation significative des opérations iraniennes directement imputable au manque de carburant.
La position du CGRI est révélatrice. Selon les sources citées par Iran International, les Gardiens s’opposent à une utilisation sans limite des réserves stratégiques. Leur logique est compréhensible : entamer aujourd’hui une part critique des stocks disponibles pour maintenir les pompes civiles ouvertes peut priver demain l’État d’une marge de sécurité au moment d’une nouvelle frappe, d’une rupture d’importation ou d’une urgence militaire.
L’économie : le diesel peut devenir plus dangereux que l’essence
Pour l’économie iranienne, le risque ne se limite pas aux voitures particulières. Le diesel est le carburant des camions, d’une partie du transport collectif, des engins industriels et agricoles et de nombreux groupes électrogènes. Des images récentes montrent déjà des files de poids lourds sur l’axe Haraz, entre Téhéran et le nord du pays, en raison de difficultés d’approvisionnement en diesel.
Une pénurie prolongée peut donc rapidement se propager : moins de camions disponibles, coûts de fret plus élevés, retards dans l’acheminement des denrées et des pièces industrielles, hausse du prix des transports urbains et pression supplémentaire sur les entreprises. À Téhéran, des habitants ont déjà signalé une hausse sensible des tarifs des services de VTC lorsque les chauffeurs ne parviennent plus à se ravitailler normalement.
Le carburant agit ainsi comme un multiplicateur d’inflation : lorsque son prix augmente ou que sa disponibilité diminue, il renchérit presque tous les produits qui doivent être transportés. Cette mécanique intervient alors que le rial a fortement chuté, que l’inflation alimentaire est extrêmement élevée et que le pouvoir d’achat des ménages s’est déjà effondré. Associated Press souligne que les magasins restent encore globalement approvisionnés, mais que de nombreux Iraniens n’ont plus les moyens d’acheter ce qu’ils y trouvent.
Le gouvernement est donc confronté à un double piège : subventionner l’essence coûte de plus en plus cher à un État privé de recettes en devises ; réduire les subventions risque de transformer immédiatement une crise budgétaire en crise sociale.
L’essence, la dernière pénurie
Pour les Iraniens, la crise du carburant n’arrive pas dans un pays fonctionnant normalement. Elle se superpose aux coupures d’électricité, aux restrictions d’eau, à l’effondrement du rial et à l’envolée des prix. Les pénuries d’énergie et d’eau existaient déjà avant la crise actuelle, mais la guerre, la baisse des recettes et les difficultés d’importation réduisent désormais la capacité du gouvernement à amortir leurs effets.
La situation hydrique donne la mesure de cette accumulation. Des réductions de pression ont déjà laissé des quartiers de Téhéran sans eau pendant plusieurs heures, tandis que les coupures d’électricité se sont multipliées pendant les périodes de forte chaleur. Reuters a décrit des ménages confrontés alternativement au manque d’eau et d’électricité. Dans le même temps, l’inflation, la chute du rial et la hausse des prix alimentaires rongent le pouvoir d’achat.
C’est cette addition qui inquiète le pouvoir. Une panne d’électricité, une restriction d’eau ou une hausse des prix peuvent être absorbées séparément. Mais lorsque l’eau, l’électricité, l’alimentation, les transports et le carburant commencent simultanément à dysfonctionner, la crise économique change de nature : elle devient une crise de confiance dans la capacité même de l’État à assurer la vie quotidienne.
La rue : le souvenir de novembre 2019
À Téhéran, personne n’a oublié novembre 2019. L’annonce brutale d’une hausse du prix de l’essence avait déclenché des manifestations dans de nombreuses villes avant une répression extrêmement violente. Depuis, le prix du carburant n’est plus seulement une question économique : il constitue un indicateur politique de première importance.
C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles le gouvernement de Massoud Pezeshkian préfère continuer à puiser dans les réserves. Chaque litre sorti des stocks stratégiques permet de maintenir quelques pompes ouvertes, de réduire les files et de retarder une décision sur les quotas ou les prix. Mais cette stratégie achète du temps en consommant précisément le mécanisme qui devait permettre de traverser une situation d’urgence.
La question devient alors politique : que se passera-t-il lorsque le gouvernement ne pourra plus simultanément protéger les réserves, maintenir les prix et approvisionner les stations ? Le risque d’une jonction entre crise économique et contestation sociale est suffisamment pris au sérieux pour que le CGRI, le Bassidj et la police aient récemment annoncé une vaste manœuvre de sécurité dans la capitale. Reuters rapporte également que les dirigeants iraniens redoutent qu’un durcissement supplémentaire de la pression économique ne rallume des troubles à grande échelle.
Pezeshkian et le CGRI se disputent les derniers litres
La crise du carburant révèle enfin une nouvelle ligne de fracture au sommet du régime. Pezeshkian raisonne d’abord en responsable politique chargé de préserver l’activité économique et d’éviter une explosion sociale. Le CGRI raisonne comme une institution engagée dans une confrontation prolongée et soucieuse de conserver une réserve utilisable en cas d’urgence.
Ces deux logiques ne sont pas absurdes ; elles deviennent simplement incompatibles à mesure que les stocks diminuent. Le président veut utiliser les réserves pour empêcher que la pénurie devienne visible. Les Gardiens veulent empêcher qu’elles disparaissent. La bataille n’oppose donc plus seulement les partisans de la négociation et ceux du rapport de force : elle porte désormais sur la manière de répartir une ressource stratégique devenue rare.
Cette divergence prolonge une question déjà posée dans « Iran : avec qui négocier à Téhéran ? » : qui possède réellement le dernier mot lorsque les priorités militaires, économiques et sociales ne coïncident plus ?
Le pari américain : étrangler sans provoquer l’incontrôlable
Washington cherche précisément à exploiter cette contradiction. Avec l’opération Economic Outcast, la nouvelle campagne de sanctions vise à réduire les revenus pétroliers, bloquer les circuits financiers, fermer les réseaux de contournement et décourager les partenaires étrangers de commercer avec l’Iran. L’objectif est de faire monter le coût intérieur de la guerre jusqu’à contraindre Téhéran à davantage de concessions. Le Trésor américain assume désormais explicitement une stratégie d’isolement économique presque total.
Mais cette stratégie comporte elle aussi un risque. Une pénurie de carburant ne frappe pas seulement les dirigeants ou le CGRI. Elle touche d’abord les ménages, les chauffeurs, les commerces et les chaînes d’approvisionnement. Si elle devient trop brutale, elle peut nourrir une contestation que le régime réprimera, mais elle peut aussi provoquer des perturbations économiques dont les effets dépasseront l’Iran.
Le paradoxe est désormais saisissant. L’Iran dispose encore de pétrole, mais commence à manquer du carburant qui permet à son économie de fonctionner. Les réserves stratégiques peuvent retarder la crise, mais non supprimer le déficit. Dans une place assiégée, le temps devient une arme dès que les flux normaux ne suffisent plus et que l’on commence à vivre sur les stocks. Si les informations sur leur épuisement prochain se confirment, la question ne sera plus seulement de savoir si Téhéran doit rationner, augmenter les prix ou privilégier l’armée. Elle sera de savoir dans quel ordre le régime acceptera de faire payer la guerre : à l’économie, à la population ou à son propre appareil militaire — et combien de sable reste encore dans le sablier iranien.
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Sources:
• Iran International, 26 août 2026 : réserves de carburant au niveau d’« alerte rouge »
• Financial Times, 25 août 2026 : files d’attente et déficit d’essence en Iran
• U.S. Treasury, 24 août 2026 : lancement de l’opération Economic Outcast







