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Iran : avec qui négocier à Téhéran ?

Montana Lhamenei (photo Archives).

Alors que les négociations sur la guerre et le détroit d’Ormuz entrent dans une phase décisive, une autre question apparaît: qui détient réellement le pouvoir de négocier au nom de l’Iran ? Entre un président qui affirme que la guerre doit finir, des Gardiens de la révolution islamique qui refusent de céder sur leurs exigences, un Guide suprême invisible et une lutte désormais publique autour du Conseil suprême de sécurité nationale, la chaîne de décision iranienne devient de plus en plus difficile à identifier.

La confusion autour de la direction du Conseil suprême de sécurité nationale iranien pourrait sembler n’être qu’un nouvel épisode des luttes de pouvoir qui agitent Téhéran. Elle touche pourtant directement aux négociations engagées pour tenter de mettre fin à la guerre. Des médias iraniens avaient d’abord annoncé le remplacement de Mohammad Bagher Zolghadr par Mohsen Rezaï à la tête du Conseil. La situation s’est depuis clarifiée : Rezaï ne remplace pas Zolghadr au secrétariat, mais entre au Conseil comme représentant du Guide suprême. Ancien commandant en chef du CGRI, il appartient lui aussi au cœur du système sécuritaire, même s’il est souvent considéré comme plus pragmatique dans la manière de gérer le rapport de force. Cette clarification est particulièrement sensible car le Conseil se trouve au cœur des décisions iraniennes en matière de défense, de diplomatie et de sécurité nationale.

Or c’est précisément au moment où les États-Unis et leurs intermédiaires cherchent un interlocuteur capable de conclure un accord avec Téhéran que les différentes composantes du pouvoir iranien envoient des messages de plus en plus difficiles à concilier.

Un Guide suprême toujours invisible

Une vidéo présentée par le régime comme récente montrant le Guide suprême s’adressant à des étudiants.

À cette fragmentation institutionnelle s’ajoute une incertitude plus structurelle encore : celle du sommet même du régime. Mojtaba Khamenei n’a pas été vu publiquement depuis l’attaque du 28 février qui a tué son père et l’a grièvement blessé. Reuters rapportait en avril qu’il souffrait de graves blessures au visage et aux jambes, tout en ajoutant, sur la foi de sources proches de son entourage, qu’il restait alors impliqué à distance dans certaines décisions. Depuis, l’opacité demeure. Des informations non confirmées l’ont successivement présenté comme hospitalisé, dans un état critique, voire incapable d’exercer normalement ses fonctions. Les autorités iraniennes assurent au contraire qu’il continue à gouverner.

Les médias officiels ont récemment diffusé une vidéo présentée comme montrant le Guide suprême s’adressant à des étudiants en religion. Mais les images ne sont pas datées et leur diffusion a immédiatement provoqué une controverse, certains internautes iraniens affirmant qu’elles provenaient d’anciennes séances à Qom. Cette affirmation n’a pas été établie de manière indépendante.

La séquence ne dissipe donc pas toutes les interrogations. Mojtaba Khamenei y apparaît assis, avec une mobilité très limitée du bras droit, tandis que sa jambe droite reste difficile à distinguer dans le cadrage. Ces images ne permettent évidemment aucun diagnostic. Elles ne suffisent pas non plus à démontrer qu’il a retrouvé une capacité physique normale après les graves blessures rapportées au printemps.

Le problème politique demeure entier. Le régime continue d’attribuer le dernier mot à un Guide dont l’état physique et la capacité effective à exercer quotidiennement le pouvoir restent difficiles à établir. Dans les faits, le poids du CGRI dans la conduite de la guerre et les choix stratégiques s’est encore renforcé. Son commandant en chef, Ahmad Vahidi, continue pourtant de présenter Mojtaba Khamenei comme l’autorité ultime sur les grandes décisions. Pezeshkian lui-même reconnaît que la poursuite de la guerre relève des responsables militaires et, en dernier ressort, du Guide.

Le paradoxe institutionnel est considérable : le régime continue de faire référence au Guide suprême comme arbitre ultime, alors que sa capacité réelle à arbitrer reste impossible à mesurer de l’extérieur. Si l’état de santé de Mojtaba Khamenei l’empêche effectivement d’exercer pleinement cette fonction, une question devient inévitable: qui exerce le pouvoir en son nom ?

Pezeshkian veut sortir de la guerre, mais reconnaît qu’il ne décide pas

Le président Massoud Pezeshkian ne cache plus son inquiétude devant la prolongation du conflit. Sa priorité, dit-il, n’est même plus une nouvelle attaque américaine, mais la dégradation de la situation économique de la population. Il reconnaît qu’il devient difficile de faire entrer des marchandises en Iran et que le pays doit emprunter d’autres voies d’approvisionnement. Cette situation permet de mieux comprendre son insistance croissante en faveur d’une solution négociée. Mais Pezeshkian vient surtout de faire un aveu essentiel sur le fonctionnement du pouvoir iranien: «La décision de faire la guerre n’incombe pas au gouvernement iranien.»

Selon lui, ce sont les responsables militaires qui décident si le pays doit poursuivre le combat. Le gouvernement doit ensuite se conformer aux décisions prises par la direction et assurer les approvisionnements et les équipements nécessaires à l’effort de guerre. Cette déclaration pose directement la question qui se trouve au cœur des négociations : si le président iranien ne possède pas le pouvoir de décider de la guerre, possède-t-il celui de décider de la paix ?

Pezeshkian est allé plus loin en évoquant, à mots couverts, les divisions qui traversent le régime. Il a déclaré avoir « beaucoup à dire », mais ne pas pouvoir le faire sous peine de compromettre «l’unité du front interne». Selon lui, Washington et Israël savent qu’ils ne peuvent contraindre l’Iran à capituler par les missiles, mais pourraient tenter d’y parvenir en provoquant la discorde à l’intérieur du pays.

L’avertissement est remarquable. Les divergences internes ne sont plus seulement dénoncées par l’opposition ou évoquées par des sources anonymes. Elles sont désormais reconnues, même à demi-mot, par le président iranien lui-même.

Pezeshkian peut donc vouloir la paix sans disposer du pouvoir de l’imposer. Le CGRI peut vouloir poursuivre la confrontation sans avoir à en supporter directement le coût économique. Entre les deux devrait se trouver un arbitre: le Guide suprême. Or c’est précisément son autorité effective qui est aujourd’hui entourée d’incertitudes.

Le CGRI fixe ses propres lignes rouges

Le CGRI reste, lui, intransigeant. Alors que les négociations conduites avec Oman portent sur les conditions d’une réouverture du détroit d’Ormuz, les Gardiens affirment que cette réouverture ne dépend pas du seul accord avec Mascate, mais de l’acceptation par Washington des exigences iraniennes. Selon Reuters, Téhéran exige notamment des garanties concernant la fin des opérations américaines, l’abandon des sanctions et la compensation des conséquences financières de la guerre. Les Gardiens considèrent ainsi qu’un arrangement maritime avec Oman ne saurait, à lui seul, entraîner la réouverture complète du détroit.

Le message est clair : négocier ne signifie pas céder. Le contrôle exercé sur Ormuz constitue l’un des principaux leviers stratégiques dont dispose encore Téhéran. L’abandonner sans contreparties substantielles reviendrait, pour le CGRI, à renoncer à un instrument permettant d’exercer une pression directe sur Washington et les monarchies du Golfe. Deux discours coexistent donc au sommet de l’État: celui d’un président qui cherche les conditions permettant de mettre fin à la guerre et celui d’un appareil militaire déterminé à préserver les gains obtenus par la confrontation.

Zolghadr durcit la ligne du Conseil suprême

La confusion s’est finalement partiellement dissipée. Mohsen Rezaï ne remplace pas Mohammad Bagher Zolghadr au secrétariat du Conseil suprême de sécurité nationale. L’ancien commandant en chef du CGRI entre au Conseil comme représentant du Guide suprême, aux côtés de Saïd Jalili. Zolghadr demeure, pour sa part, secrétaire du Conseil. Cette clarification ne réduit pourtant pas les interrogations sur la chaîne de décision. Elle les renforce. L’arrivée de Rezaï introduit au cœur du Conseil une nouvelle figure issue du sommet historique du CGRI, investie directement au nom d’un Guide suprême dont l’exercice quotidien du pouvoir reste difficile à établir.

Zolghadr a surtout fixé des conditions particulièrement dures à toute réouverture du détroit d’Ormuz. Selon lui, les États-Unis doivent cesser définitivement leurs menaces contre l’Iran, mettre fin à la guerre contre l’Iran et ses alliés régionaux, lever le blocus maritime, retirer leurs forces navales et aériennes des environs de l’Iran, verser des compensations pour les guerres subies par la République islamique, lever les sanctions et libérer sans condition les avoirs iraniens gelés. Le secrétaire du Conseil a également affirmé que l’institution «ne reculera jamais», ni dans la guerre ni dans les négociations. La formule est révélatrice. La négociation n’est pas présentée comme un espace dans lequel chaque partie devrait consentir des compromis, mais comme la continuation du rapport de force par d’autres moyens.

Le contraste avec Pezeshkian devient saisissant. Le président explique qu’il faut rechercher une issue négociée, s’inquiète de la situation économique et reconnaît que son gouvernement ne décide pas de la guerre. Au même moment, le secrétaire du Conseil suprême énonce les conditions auxquelles le conflit et le verrouillage d’Ormuz pourraient prendre fin. Pezeshkian parle de compromis; Zolghadr martèle ses conditions. L’un supporte politiquement le coût économique de la guerre; l’autre définit les exigences stratégiques permettant d’en sortir.

Cette divergence donne une portée nouvelle aux interrogations sur le processus décisionnel iranien. Le Conseil suprême de sécurité nationale devrait précisément permettre d’arbitrer les positions du pouvoir politique, des militaires et des différents centres d’influence de la République islamique. Or son secrétaire adopte publiquement une ligne qui paraît beaucoup plus proche de celle du CGRI que de celle défendue par le président. La difficulté n’est donc plus seulement de savoir qui dirige administrativement le Conseil suprême. Elle consiste à déterminer quelle autorité, au sein de cette architecture fragmentée, possède réellement le pouvoir de transformer une négociation en décision applicable à l’ensemble du régime.

Pezeshkian attaqué jusque dans les milieux religieux

La tension ne se limite plus aux rapports entre le président et l’appareil militaire. Elle gagne également les institutions religieuses. Le religieux Mohammad Bagher Kharazi a été convoqué devant le Tribunal spécial du clergé après avoir publiquement mis en cause Massoud Pezeshkian et contesté sa compétence. La polémique a pris une dimension supplémentaire lorsque des propos attribués à Kharaziont présenté le Guide suprême comme favorable à une démission de Pezeshkian. Le bureau du Guide a officiellement démenti cette affirmation, tandis que le président a lui-même diffusé un message vidéo pour assurer qu’il n’avait aucune intention de démissionner.

L’épisode pourrait paraître secondaire. Il ne l’est pas. Lorsque le bureau du Guide doit intervenir pour démentir des informations concernant le départ du président en pleine guerre, la question de l’autorité n’est plus seulement institutionnelle: elle devient politique. Cette affaire s’ajoute aux accusations de «coup d’État politique» lancées par des ultraconservateurs contre l’entourage présidentiel, aux incertitudes entourant la direction du Conseil suprême de sécurité nationale et aux déclarations de Pezeshkian reconnaissant lui-même qu’il ne possède pas le pouvoir de décider de la poursuite de la guerre.

Une question revient alors avec davantage de force: quelle autorité possède aujourd’hui la légitimité nécessaire pour engager l’ensemble de la République islamique dans un accord avec Washington?

Avec qui négocier ?

Le paradoxe devient ainsi presque une démonstration en temps réel: le président iranien reconnaît qu’il ne décide pas de la guerre au moment même où le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale fixe les conditions dures auxquelles celle-ci pourrait prendre fin. Et au-dessus des deux demeure un Guide suprême toujours présenté comme l’arbitre final, mais dont l’exercice effectif du pouvoir reste entouré d’incertitudes.

Pour Washington, Oman, le Qatar ou tout autre médiateur, la question devient essentielle. Nous l’avions déjà soulevée dans un précédent article de La Tribune des Nations, «Uncasse-tête chinois: avec qui négocier en Iran ?». Elle se pose aujourd’hui avec davantage d’acuité : un accord négocié avec Pezeshkian engage-t-il réellement les Gardiens de la révolution ? Une concession obtenue du ministère iranien des Affaires étrangères sera-t-elle appliquée sur le terrain par les forces qui contrôlent les missiles, les drones et une partie du dispositif militaire autour du détroit d’Ormuz ?

Et inversement, lorsque le CGRI fixe publiquement ses propres conditions, exprime-t-il la position définitive de l’État iranien ou celle du centre de pouvoir qui domine momentanément le rapport de forces ?

La difficulté n’est donc plus seulement de rapprocher les positions américaines et iraniennes. Il faut d’abord savoir quelle position iranienne peut réellement engager l’ensemble du régime. Cette incertitude constitue un obstacle majeur à toute négociation. Un accord international ne vaut pas seulement par le texte signé. Il dépend de la capacité de ceux qui le concluent à faire respecter leurs engagements par les institutions qui disposent des moyens militaires et sécuritaires.

Le problème de Trump

Donald Trump peut exercer une pression militaire et économique sur l’Iran. Il peut fixer des délais, suspendre temporairement des frappes ou accepter la médiation des puissances régionales. Mais aucune négociation ne peut fonctionner durablement si l’interlocuteur assis à la table ne possède pas l’autorité nécessaire pour faire respecter ce qu’il signe. C’est peut-être désormais l’une des principales difficultés de la crise iranienne. La guerre n’oppose plus seulement Washington et Téhéran. Elle révèle également une lutte interne pour déterminer qui parle au nom de Téhéran.

Le paradoxe est désormais presque complet: Pezeshkian affirme qu’il faut trouver une issue à la guerre; le CGRI pose des conditions qui rendent le compromis beaucoup plus difficile; le Conseil suprême de sécurité nationale concentre désormais plusieurs figures majeures de l’appareil sécuritaire, dont Zolghadr et Rezaï; et l’autorité ultime continue d’être attribuée à un Guide suprême que les Iraniens n’ont pas vu depuis des mois. Avant même de savoir quelles concessions l’Iran est prêt à accepter, les États-Unis et les médiateurs devront donc résoudre une question plus élémentaire : qui, aujourd’hui, possède réellement le pouvoir de dire oui à Téhéran ?

Articles de La Tribune des Nations à lire

• Iran–États-Unis: qui peut encore arrêter la guerre?

• Nucléaire, Ormuz: Téhéran et Washington ne parlent pas la même langue

• Accord américano-iranien: qui gagne vraiment la paix?

• Les négociations avec les Etats-Unis provoquent des tensions au sein du régime iranien

• Un casse-tête chinois: avec qui négocier en Iran?

Sources externes à consulter

• Reuters, 8 août 2026: accord avec Oman proche mais insuffisant pour rouvrir Ormuz

• Reuters, 21 juillet 2026: Pezeshkian évoque une interaction croissante avec Mojtaba Khamenei

• Reuters, 11 avril 2026: blessures et rôle de Mojtaba Khamenei dans la prise de décision

• The Guardian, 8 août 2026: Pezeshkian cherche un accord tandis que Téhéran durcit ses exigences sur Ormuz

• Institute for the Study of War / Critical Threats Project, 2 août 2026: rivalités dans le processus décisionnel iranien

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