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Liban-Sud : la colline Ali al-Tahir, le verrou stratégique que l’armée libanaise n’a pas franchi

À l’est de Nabatié, les hauteurs d’Ali al-Tahir sont devenues l’un des points les plus sensibles du Sud-Liban. Leur valeur ne tient pas seulement aux installations souterraines attribuées au Hezbollah : culminant autour de 600 mètres, le relief domine Nabatié, plusieurs axes du secteur oriental et un vaste espace allant vers l’Iqlim al-Tuffah, une zone montagneuse et escarpée du Sud-Liban. Après les frappes meurtrières du 15 août, la question est désormais autant libanaise qu’israélo-libanaise : le Hezbollah aurait refusé de remettre le complexe à l’armée. Mais, à ce stade, rien ne permet d’affirmer que l’armée libanaise a tenté d’y entrer de force et qu’elle en a été empêchée. Le blocage intervient avant le face-à-face, au niveau politique et militaire.

La colline Ali al-Tahir est en train de devenir un test de souveraineté. Le gouvernement libanais a officiellement ordonné que les armes et les activités militaires échappant à l’État soient placées sous l’autorité des institutions légitimes. L’armée a déjà commencé à déployer ce principe sur certains secteurs du Sud. Pourtant, quelques kilomètres à l’est de Nabatié, un complexe souterrain du Hezbollah demeure hors de son contrôle. C’est là que se concentre aujourd’hui le risque d’une nouvelle bataille.

Une hauteur qui commande une grande partie du Sud-Liban

Les hauteurs d’Ali al-Tahir se trouvent à la périphérie orientale de la région de Nabatié, au voisinage de Kfar Tebnit et de Nabatié al-Fawqa, au nord du fleuve Litani. Leur altitude, proche de 600 mètres, leur donne une importance qui dépasse largement la seule ville de Nabatié. Des analyses géographiques et militaires décrivent un point dominant de larges secteurs du Sud-Liban, avec des vues et des axes de contrôle allant de Nabatié vers l’Iqlim al-Tuffah, Marjayoun et les corridors de circulation du secteur oriental.

Cette importance est renforcée par la proximité du château de Beaufort (Qalaat al-Shaqif), autre position dominante prise par l’armée israélienne au printemps. Depuis Beaufort, qui domine la vallée du Litani et une partie de la Haute-Galilée, le regard porte jusqu’à Kiryat Shmona et au « doigt de Galilée ». Cette géographie explique l’importance stratégique exceptionnelle des hauteurs de l’Iqlim al-Tuffah. Ali al-Tahir et Beaufort forment, à l’échelle du terrain, un système de hauteurs permettant l’observation, le renseignement et le contrôle de plusieurs axes. Al Jazeera décrit Ali al-Tahir comme donnant un contrôle de feu sur un espace s’étendant de Nabatié à l’ouest jusqu’aux hauteurs de l’Iqlim al-Tuffah à l’est. 

La valeur du site n’est pas nouvelle. L’armée israélienne et l’Armée du Liban Sud y avaient disposé d’une position pendant la période d’occupation, avant le retrait israélien de mai 2000. L’armée libanaise était également présente dans le secteur de Kfar Tebnit jusqu’à son repli du 13 juin 2026 devant l’avancée des forces israéliennes. Associated Press relevait alors que l’un des objectifs probables de cette progression était de reprendre la hauteur stratégique d’Ali al-Tahir.

Le 15 août, l’escalade fait onze morts

La tension a franchi un nouveau seuil le 15 août. Trois soldats israéliens ont été grièvement blessés par un drone explosif dans le secteur d’Ali al-Tahir, selon l’armée israélienne. Tsahal a répondu par une série de frappes sur Ali al-Tahir, Ansar et Deir al-Zahrani. Le ministère libanais de la Santé a fait état de onze morts et de dix-neuf blessés, soit l’un des bilans les plus lourds depuis la trêve de juin. Associated Press a confirmé que sept personnes avaient été tuées à Ansar et quatre à Deir al-Zahrani.

Parmi les victimes d’Ansar figurait Ali Samir al-Hajj Hassan, originaire de Shmustar, dans la Bekaa, et présenté par Israël comme un commandant de secteur de la force d’élite Radwan du Hezbollah. Les photographies diffusées par des sympathisants du mouvement indiquent que son épouse, ses trois fils et sa fille ont également été tués, soit cinq membres de sa famille. Une septième personne a péri dans la même frappe. L’armée israélienne a affirmé que la famille n’était pas la cible de l’attaque.

Le Premier ministre Nawaf Salam a condamné les frappes et rappelé un principe essentiel : s’il existe des infrastructures militaires illégales sur le territoire libanais, leur traitement relève de l’État libanais. Cette phrase replace immédiatement Ali al-Tahir au cœur de la question du monopole de la force.

Tunnels, combattants d’élite et présence iranienne alléguée

Les informations disponibles convergent sur un point : Ali al-Tahir ne serait pas une simple position du Hezbollah. Plusieurs sources libanaises décrivent un réseau de tunnels et des infrastructures de commandement construites dans la hauteur. An-Nahar évoque notamment des combattants d’élite retranchés dans l’installation et affirme qu’Israël contrôle déjà certains accès aux tunnels. La présence de membres de la force Radwan est régulièrement mentionnée. La mort, le 15 août, d’un commandant de Radwan à Ansar renforce l’importance de cette composante dans le dispositif local, sans permettre pour autant d’affirmer que l’ensemble du complexe d’Ali al-Tahir est placé sous le commandement exclusif de cette unité.

Un élément plus sensible encore concerne d’éventuels personnels iraniens. L’Orient-Le Jour et d’autres médias libanais ont rapporté, en citant des sources sécuritaires ou des informations israéliennes, la présence de membres du Corps des gardiens de la révolution islamique dans ou autour du complexe. Cette présence n’est pas confirmée officiellement et doit rester au conditionnel. Si elle était établie, elle donnerait cependant une dimension régionale supplémentaire au refus de remettre le site.

Le Hezbollah aurait refusé de remettre Ali al-Tahir à l’armée

C’est le point politique le mieux documenté de l’affaire. Selon An-Nahar, une proposition émanant du côté officiel libanais a été transmise au Hezbollah par les rares canaux de communication encore actifs entre le mouvement et la présidence : les combattants retranchés dans les tunnels pourraient quitter la position, tandis que le complexe et les armes lourdes seraient remis à l’armée libanaise. En échange, Israël renoncerait à une attaque de grande ampleur contre la position, le tout sous garanties américaines.

Le Hezbollah aurait répondu négativement. Il craindrait qu’une concession sur Ali al-Tahir n’ouvre la voie à une série d’exigences similaires visant les positions plus en profondeur, jusqu’à l’Iqlim al-Tuffah. An-Nahar rapporte parallèlement un renforcement des défenses du Hezbollah et l’envoi de combattants supplémentaires autour de la hauteur. La même logique apparaît dans les informations publiées par Asharq al-Awsat : l’évacuation complète d’Ali al-Tahir et sa remise à l’armée seraient devenues un préalable à l’élargissement du mécanisme de retrait israélien et des zones pilotes.

L’armée libanaise a-t-elle tenté d’entrer ?

À ce stade, la réponse est : pas selon les informations vérifiables disponibles. Aucun communiqué de l’armée libanaise, aucune dépêche d’agence et aucun reportage solide consulté au 16 août ne documente une tentative des forces libanaises de pénétrer de force dans le complexe d’Ali al-Tahir suivie d’un refus armé du Hezbollah. Il faut donc distinguer deux formulations. On peut écrire que le Hezbollah refuse la remise d’Ali al-Tahir à l’armée. On ne peut pas encore écrire que le Hezbollah a repoussé l’armée libanaise ou lui a interdit physiquement l’accès après une tentative d’entrée.

Le gouvernement a pourtant donné à l’armée un mandat particulièrement clair. Le 2 mars, le Conseil des ministres a ordonné l’interdiction des activités militaires et sécuritaires du Hezbollah en dehors des institutions légitimes et demandé à l’armée de mettre en œuvre avec fermeté son plan de monopole des armes au nord du Litani. Le texte officiel demande même d’utiliser les moyens nécessaires à cette mise en œuvre. 

La difficulté d’Ali al-Tahir est donc moins juridique que militaire et politique. Entrer sans accord préalable signifierait potentiellement placer des soldats libanais face à des combattants du Hezbollah retranchés dans un réseau fortifié. Le gouvernement affirme vouloir récupérer le monopole des armes sans provoquer une guerre civile ; l’armée doit donc appliquer une décision nationale tout en évitant de devenir elle-même le déclencheur d’un affrontement avec le Hezbollah.

Ailleurs, l’armée a déjà commencé à reprendre le terrain

L’absence d’assaut contre Ali al-Tahir ne signifie pas que l’armée libanaise reste passive dans le Sud. Le 21 juillet, elle est entrée à Zawtar al-Gharbiyeh après un retrait israélien organisé dans le cadre du programme des « zones pilotes ». Des unités opérationnelles et du génie ont sécurisé le secteur et procédé à des reconnaissances. 

L’épisode a également montré la fragilité du mécanisme : des forces israéliennes encore présentes à proximité ont tiré des coups de semonce lorsque des soldats libanais se sont approchés d’un secteur voisin. Reuters décrit Zawtar comme le premier test concret d’un dispositif dans lequel Israël se retire progressivement tandis que l’armée libanaise prend le contrôle et où le désarmement du Hezbollah doit être vérifié.

Reuters identifie précisément Ali al-Tahir comme le prochain test majeur. Selon des sources sécuritaires libanaises citées par l’agence, le Hezbollah y exploiterait un centre de commandement et des dépôts d’armes. Le général libanais à la retraite Hassan Jouni résume l’alternative : le problème sera réglé soit par une prise de la hauteur par Israël, soit par une intervention de l’armée libanaise pour vider les dépôts du Hezbollah. Cette formulation montre à quel point le dossier est désormais arrivé au seuil de la décision.

Ali al-Tahir, le test du monopole des armes

Ali al-Tahir concentre ainsi plusieurs questions qui traversent le Liban depuis des années : qui décide de la guerre et de la paix ? Qui possède les armes lourdes ? Qui contrôle les installations souterraines ? Et surtout, que peut faire l’État lorsqu’une organisation puissamment armée refuse de remettre une position stratégique à son armée ? Le problème est aggravé par la géographie. Perdre Ali al-Tahir ne signifie pas seulement perdre des tunnels. La hauteur domine un large espace du Sud-Liban et complète le dispositif formé par les reliefs de Beaufort. Pour Israël, sa conquête améliorerait encore les capacités d’observation et de contrôle sur les axes du nord du Litani. Pour le Hezbollah, l’abandonner créerait un précédent militaire et politique majeur. Pour l’État libanais, la laisser durablement en dehors de son contrôle rend visible la limite concrète de sa souveraineté.

Trois scénarios désormais possibles

Trois issues se dessinent. La première serait une remise négociée du complexe à l’armée libanaise, permettant aux combattants du Hezbollah de se retirer et évitant une bataille autour de Nabatié. C’est l’option privilégiée par Beyrouth et les médiateurs, mais elle suppose un changement de position du Hezbollah.

La deuxième serait une intervention directe de l’armée libanaise. Rien n’indique qu’une telle opération ait été décidée. Elle aurait une portée historique, mais comporterait le risque immédiat d’un affrontement entre l’armée et le Hezbollah, précisément le scénario que le gouvernement cherche jusqu’ici à éviter.

La troisième n’est plus une simple hypothèse de travail. Le 13 août, MTV Lebanon, citant une source diplomatique, a rapporté que le Liban officiel avait été informé que l’échelon politique israélien avait autorisé l’armée à « faire exploser Ali al-Tahir ». La chaîne a ensuite précisé, en citant une source occidentale informée des discussions libano-israéliennes, que le feu vert avait bien été donné. Le 15 août, MTV ajoutait que l’armée israélienne avait indiqué au pouvoir politique qu’elle était en mesure d’entrer dans l’installation et que l’opération pourrait durer jusqu’à deux semaines. La chaîne rapportait également qu’Israël refusait d’avancer vers un renouvellement du cessez-le-feu avant l’exécution d’une série d’explosions à Ali al-Tahir et sur d’autres sites. Ces informations ne constituent pas une confirmation officielle israélienne, mais elles changent la nature du scénario : la destruction du complexe apparaît désormais comme une option politiquement autorisée, et non plus seulement comme une hypothèse militaire.

Le 16 août, les frappes aériennes et les tirs d’artillerie ont repris sur Ali al-Tahir et les hauteurs environnantes. Dans ce contexte, l’enjeu n’est plus seulement de savoir si Israël cherchera à contenir le complexe, mais s’il passera à l’exécution de la décision rapportée par MTV : pénétrer dans le réseau souterrain puis le détruire. Une remise négociée à l’armée libanaise pourrait encore éviter cette séquence. À défaut, Ali al-Tahir risque de devenir le point où se mesureront simultanément la volonté israélienne de neutraliser l’infrastructure du Hezbollah et la capacité réelle de l’État libanais à reprendre possession de son territoire.

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