
Peinture de Pylyp Orlyk portant la constitution de 1710.
Les empires se contentent rarement de conquérir des territoires. Les terres peuvent être perdues. Les peuples peuvent se soulever. Les frontières peuvent changer. Une véritable puissance impériale aspire donc à davantage : elle cherche à s’approprier un passé. Car celui qui s’approprie l’histoire tente aussi de s’approprier l’avenir. Depuis plusieurs siècles, la Russie ne mène pas seulement des guerres pour des territoires ; elle mène aussi une guerre pour la mémoire. Son plus grand trophée est la Rus’ de Kyiv — un État qui s’est constitué sur les rives du Dniepr bien avant qu’un modeste établissement n’apparaisse dans les forêts du Nord-Est et ne devienne, plus tard, Moscou. La mythologie historique russe contemporaine s’efforce de convaincre le monde que la Rus’ et la Russie ne font qu’un. Selon ce récit, la Russie serait l’unique et directe continuatrice de l’ancien État de la Rus’, tandis que l’Ukraine ne serait qu’une branche accidentelle du grand arbre de l’histoire. Pourtant, les faits racontent une tout autre histoire.
Lires les parties 1 et 2 ici: https://ltdn.org/rus-de-kyiv-la-guerre-des-origines-partie-1/
https://ltdn.org/rus-de-kyiv-la-guerre-des-origines-partie-2/
Si l’Hetmanat est devenu l’héritier politique de la tradition étatique ukrainienne de l’époque moderne, la Constitution de Pylyp Orlyk en a constitué la synthèse intellectuelle la plus aboutie. En 1710, après la défaite de l’hetman Ivan Mazepa et la bataille de Poltava, une partie de l’élite politique ukrainienne se retrouve en exil. On aurait pu croire que c’était précisément à ce moment-là que la tradition étatique ukrainienne allait perdre sa voix politique. Il se produisit pourtant l’inverse. C’est alors que naît l’un des documents politico-juridiques les plus remarquables de son époque : les « Pactes et Constitutions des droits et libertés de l’Armée zaporogue », conclus par le nouvel hetman, Pylyp Orlyk.

L’hetman Ivan Mazepa, cherchant à préserver l’autonomie ukrainienne et à empêcher la soumission croissante de l’Hetmanat à l’État moscovite, conclut une alliance avec le roi de Suède Charles XII. La défaite des forces suédo-ukrainiennes lors de la bataille de Poltava, en 1709, constitua un tournant qui entraîna un renforcement du contrôle moscovite sur l’Hetmanat ainsi que l’exil d’une partie de l’élite politique ukrainienne.
Aujourd’hui, ce document est souvent présenté comme la « première constitution européenne ». C’est une belle formule, mais elle appelle à la prudence. La pensée politique européenne connaissait déjà des traditions constitutionnelles, et certains États disposaient d’actes limitant le pouvoir monarchique. L’importance du document d’Orlyk est ailleurs : il montre quelle conception l’élite politique ukrainienne se faisait de son propre État. La Constitution repose sur un principe fondamental : le pouvoir n’est pas la propriété personnelle du dirigeant. L’hetman n’est pas au-dessus de la loi et n’est pas l’unique source de la volonté politique. Ses pouvoirs sont définis par un accord avec l’Armée zaporogue, tandis que les affaires les plus importantes de l’État doivent être décidées avec la participation du Conseil général — une instance représentative appelée à se réunir régulièrement et à contrôler l’action de l’hetman.
En ce début du XVIIIe siècle, il s’agissait d’une conception politique remarquablement moderne. L’État n’était pas compris comme le domaine personnel d’un souverain, mais comme une communauté dans laquelle le pouvoir était lié au droit, à des obligations réciproques et à un contrat politique. Il serait simpliste d’affirmer que la Constitution d’Orlyk fut effectivement mise en œuvre. Elle resta le programme d’un État qui avait perdu le contrôle de son territoire. Mais la portée historique d’un document ne se mesure pas toujours à ce qu’il a immédiatement changé, mais aussi à ce qu’il a attesté.
La Constitution d’Orlyk attestait l’existence d’une tradition politique ukrainienne distincte — une tradition qui ne procédait pas de l’autocratie moscovite, mais de la conception cosaque de la liberté, de l’élection des dirigeants et du caractère contractuel de l’État.
Et c’est précisément ici que l’histoire prend un tournant particulièrement révélateur. À Bender, en 1710, alors que le nouvel hetman Pylyp Orlyk rédige ses « Pactes et Constitutions… », Pierre Ier achève, au nord-est, un projet d’État tout à fait différent. Dès 1721, le tsarat de Moscou devient officiellement l’Empire russe. Le tsar prend le titre d’empereur, tandis que le nouvel État se proclame héritier de la grande tradition historique de la Rus’. L’autocratie reçoit alors sa pleine justification idéologique.
L’histoire offre rarement des parallèles aussi éloquents. Presque au même moment, sur le même socle historique de l’ancienne Rus’, deux modèles d’État différents prennent forme. L’un repose sur l’idée que le pouvoir doit être lié au droit, à la représentation et à l’accord politique. L’autre affirme que la puissance de l’État repose sur la centralisation, la concentration du pouvoir et la suprématie du monarque. Les deux États étaient des produits de leur époque. Mais leurs idéaux politiques évoluaient déjà dans des directions différentes.

Dessin d’un cosaque zaporogue au XVIIIe siècle.
Le modèle ukrainien n’était pas une démocratie au sens contemporain. Il demeurait fondé sur les ordres et restait limité. Mais l’idée même que le pouvoir devait être lié au droit, à l’élection et à l’accord politique était fondamentalement différente de celle qui se développait dans l’Empire russe. Et pour l’Empire russe, cette autonomie ukrainienne commença à constituer un problème non seulement politique, mais aussi historique.
L’existence même de l’Hetmanat contredisait la thèse impériale selon laquelle toutes les terres de la Rus’ étaient naturellement appelées à graviter autour d’un unique centre autocratique. Il constituait la preuve d’une autre possibilité : l’héritage de la Rus’ pouvait conduire non seulement à un empire, mais aussi à une tradition politique dans laquelle le pouvoir reposait sur l’accord, l’élection et le droit.
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’Empire russe entreprend systématiquement de démanteler les institutions autonomes ukrainiennes. En 1764, l’hetmanat est supprimé ; en 1775, la Sitch zaporogue est détruite ; puis, progressivement, l’organisation régimentaire et centuriale est elle aussi abolie. Ce n’était pas simplement une réforme administrative. C’était la suppression d’un modèle politique alternatif qui, par sa seule existence, contredisait la vision impériale d’une voie unique de développement du monde ruthène.
Avec les institutions autonomes disparaissaient les mécanismes grâce auxquels la société ukrainienne pouvait organiser elle-même son pouvoir. L’ancienne élite cosaque fut progressivement intégrée au système impérial, les institutions locales furent remplacées par des modèles administratifs communs à l’Empire, et l’espace permettant un autogouvernement politique ukrainien distinct se réduisit toujours davantage. Pourtant, la disparition des institutions politiques ne signifiait pas la disparition de la mémoire historique.
Et c’est précisément ici que commence un autre combat — un combat non seulement pour les territoires, mais aussi pour le droit de nommer son propre passé. Car l’Empire ne cherchait pas seulement à intégrer les terres ukrainiennes à son territoire. Il cherchait à convaincre qu’une tradition politique ukrainienne distincte n’avait jamais existé.
C’est pourquoi les questions de la Rus’, des cosaques, de l’Hetmanat et de la Constitution d’Orlyk ne sont pas seulement devenues des objets de recherche historique. Elles se sont transformées en un champ de confrontation entre deux visions différentes du passé : d’un côté, une tradition dans laquelle l’Ukraine apparaît comme un sujet historique autonome ; de l’autre, une conception impériale qui cherche à la présenter comme une simple partie de l’histoire des autres.







