Comment la Russie s’est approprié l’héritage de la Rus’ de Kyiv.

La cathédrale Sainte-Sophie de Kyiv. Photo Kyiv mai 2026 Victoria Gudzenko.
Les empires se contentent rarement de conquérir des territoires. Les terres peuvent être perdues. Les peuples peuvent se soulever. Les frontières peuvent changer. Une véritable puissance impériale aspire donc à davantage: elle cherche à s’approprier un passé. Car celui qui s’approprie l’histoire tente aussi de s’approprier l’avenir.
Depuis plusieurs siècles, la Russie ne mène pas seulement des guerres pour des territoires ; elle mène aussi une guerre pour la mémoire. Son plus grand trophée est la Rus’ de Kyiv — un État qui s’est constitué sur les rives du Dniepr bien avant qu’un modeste établissement n’apparaisse dans les forêts du Nord-Est et ne devienne, plus tard, Moscou.
La mythologie historique russe contemporaine s’efforce de convaincre le monde que la Rus’ et la Russie ne font qu’un. Selon ce récit, la Russie serait l’unique et directe continuatrice de l’ancien État de la Rus’, tandis que l’Ukraine ne serait qu’une branche accidentelle du grand arbre de l’histoire. Pourtant, les faits racontent une tout autre histoire.
La lutte pour les origines de l’histoire
Dans l’Europe contemporaine, rares sont les controverses historiques où la politique intervient aussi ouvertement dans le passé que dans le débat autour de l’héritage de la Rus’ de Kyiv. Il pourrait sembler qu’il ne s’agisse que d’un État disparu depuis plus de sept siècles. Pourtant, la Rus’ demeure aujourd’hui encore au cœur des déclarations diplomatiques, de l’idéologie d’État et même de la propagande de guerre. La raison en est évidente: cette controverse ne concerne pas seulement le passé. Elle porte sur le droit de définir le présent.
L’histoire n’est jamais une simple accumulation de faits. Pour tout État, elle remplit une fonction bien plus essentielle: elle explique son existence. Toute communauté politique a besoin d’un récit qui réponde à une question fondamentale: d’où vient-elle et pourquoi a-t-elle le droit d’être ce qu’elle est aujourd’hui? C’est pourquoi la lutte pour un héritage historique devient presque toujours une manière de légitimité le présent.
Dans cette perspective, l’héritage de la Rus’ occupe une place particulière dans l’histoire de l’Europe orientale. Il constitue le plus ancien fondement politique et culturel à partir duquel se sont développées les différentes traditions historiques des peuples qui vivent aujourd’hui sur les territoires de l’Ukraine, du Bélarus et de la Russie. Dès lors, la question de la Rus’ devient inévitablement celle de sa succession. Qui a poursuivi cette tradition? Appartient-elle à tous? Ou bien un État contemporain peut-il revendiquer le droit de se proclamer non seulement héritier, mais unique continuateur légitime de la Rus’? C’est précisément là que commence le véritable conflit.
Dans l’historiographie scientifique, il n’existe pratiquement aucun débat sérieux quant à l’emplacement du centre politique de la Rus’. Il ne fait pas davantage de doute que les Ukrainiens, les Biélorusses et les Russes d’aujourd’hui ont chacun hérité de certains éléments de la tradition politique et culturelle de la Rus’. La véritable controverse porte cependant sur une autre question: cet héritage est-il commun ou peut-il être monopolisé par un seul État qui se proclamerait non seulement héritier, mais unique continuateur de la Rus’?
Lorsque la pensée politique russe évoque la «Russie historique», elle revient presque inévitablement à Kyiv. Dès qu’il est question des origines de l’État russe, de la tradition orthodoxe ou de la mission civilisationnelle particulière de la Russie, le récit recommence sur les rives du Dniepr. Ce choix n’a rien d’anodin. Pour la conscience étatique russe, la Rus’ de Kyiv constitue le point de départ de l’histoire ; sans elle, toute la construction historique perd sa cohérence. C’est pourquoi, pour le Kremlin, la question de Kyiv n’a jamais été uniquement historique. Elle a toujours été politique.
Ainsi, la lutte pour l’héritage de la Rus’ dépasse largement le cadre de la recherche académique. En réalité, il s’agit d’une lutte pour le droit de définir sa propre origine historique. Et c’est ici qu’apparaît un paradoxe: plus la Rus’ acquiert de l’importance dans l’identité étatique russe, plus Kyiv — une ville qui n’a jamais appartenu à la Moscovie historique et qui a façonné une tradition politique profondément différente — devient centrale.
Pour comprendre la nature de ce paradoxe, il faut s’éloigner des déclarations politiques contemporaines et revenir à la réalité historique de la Rus’ elle-même. C’est seulement ainsi que l’on peut répondre à la question de savoir ce qu’était réellement cet État, pourquoi Kyiv en est devenu le centre incontestable et pourquoi la lutte pour son héritage se poursuit encore aujourd’hui.
Kyiv, véritable centre de la Rus’
Si l’on écarte les interprétations politiques apparues plus tard et que l’on considère la Rus’ des Xe–XIIIe siècles telle qu’elle existait à son époque, un constat s’impose: Kyiv n’était pas un centre symbolique forgé par la mémoire historique, mais le véritable cœur politique de l’État. C’est là que se concentraient le pouvoir, la légitimité et les principales institutions de la première étaticité de la Rus’.
Dès l’origine, la formation de la Rus’ fut indissociablement liée au contrôle de la route commerciale «des Varègues aux Grecs», qui reliait la mer Baltique à la mer Noire et ouvrait l’accès à Byzance. Kyiv ne devint pas le centre de ce système par hasard. Sa situation géographique lui permettait de contrôler le Dniepr, principale artère commerciale de la Rus’, qui, grâce à un réseau de fleuves et de portages, reliait ces deux mers.

Un dessin représentant le prince de Kyiv Oleg.
C’est pourquoi Kyiv ne fut pas seulement la plus grande ville de la Rus’ ; elle en devint le centre politique naturel, capable d’assurer l’unification politique d’immenses territoires. La prise de Kyiv par le prince de Novgorod Oleg, en 882 (vers 850/912–912/922, probablement d’origine varègue), transforma la ville en principal centre politique de l’État des Riourikides. Dès lors, Kyiv devint la résidence du grand-prince et le centre autour duquel s’organisa l’ensemble du système politique de la Rus’.
Dans l’Europe médiévale, une capitale n’était pas une catégorie administrative au sens moderne du terme. Elle était le lieu d’où émanait la légitimité du pouvoir.
En 882, Oleg renversa Askold et Dir, qui régnaient à Kyiv, et y transféra sa résidence depuis Novgorod. Cet événement est traditionnellement considéré comme l’acte fondateur de l’État unifié de la Rus’, puisqu’Oleg réunit sous l’autorité d’un seul prince les terres septentrionales et méridionales de la Rus’. Selon la Chronique, il proclama Kyiv «la mère des villes de la Rus’».
Le baptême de la Rus’, en 988, renforça encore ce statut. Avec l’adoption du christianisme, Kyiv devint non seulement le centre politique, mais aussi le centre spirituel de l’État. La Rus’ entra dans l’univers byzantin, où la légitimité du prince reposait non seulement sur la force, mais aussi sur sa place dans l’ordre politique chrétien. Kyiv devint le point de rencontre entre le pouvoir séculier et la hiérarchie ecclésiastique. C’est de là que la Rus’ fit son entrée dans l’espace politique et culturel de l’Europe chrétienne.
Sous les règnes de Volodymyr le Grand (vers 970–988/990) et de Iaroslav le Sage (983/987–1054), ce modèle atteignit son apogée. C’est à Kyiv que fut élaborée la Rousska Pravda, premier grand recueil de lois de l’Europe orientale. C’est là que s’éleva la cathédrale Sainte-Sophie de Kyiv, qui n’était pas seulement un sanctuaire, mais aussi le symbole politique d’un État conscient d’appartenir au monde chrétien européen. C’est également depuis Kyiv que la Rus’ s’intégra au réseau des alliances dynastiques avec les plus grandes puissances européennes.

Dessin enluminé de Iaroslav le Sage.
Dans l’Europe médiévale, le mariage n’était pas une affaire privée: c’était un instrument de diplomatie. Les dynasties royales ne concluaient pas d’alliances avec des souverains politiquement secondaires. Un mariage signifiait la reconnaissance d’une égalité de rang. Si Iaroslav le Sage est surnommé «le beau-père de l’Europe», ce n’est pas un titre, mais une métaphore qui traduit l’ampleur de son système diplomatique. Kyiv était perçue comme l’égale des autres monarchies européennes. C’était un État qui ne cherchait pas sa place en Europe : il en faisait déjà partie.
Ces faits sont importants non seulement comme une énumération de réalisations historiques. Ils révèlent quelque chose de bien plus fondamental: Kyiv fonctionnait comme l’un des grands centres politiques de l’Europe de son temps. Selon certaines estimations historiques elle comptait parmi les plus grandes villes du continent et pouvait même dépasser Paris ou Londres en population.
C’est pourquoi, dans la culture politique de la Rus’, la légitimité du pouvoir était indissociablement liée à la possession de Kyiv. Contrôler la ville ne signifiait pas seulement contrôler un territoire. Cela signifiait revendiquer la suprématie sur l’ensemble de l’espace politique de la Rus’. Perdre Kyiv ne signifiait donc pas seulement perdre une capitale ; cela revenait à perdre la source même de la légitimité. C’est la raison pour laquelle les luttes pour Kyiv aux XIIe et XIIIe siècles ne furent pas de simples guerres intestines entre principautés rivales. Elles furent une lutte pour le cœur même de l’État.
Dans le système politique de la Rus’, Kyiv n’était pas l’un de plusieurs centres équivalents. Elle était le lieu à partir duquel se définissait l’idée même de l’autorité suprême. C’est pourquoi aucune réflexion sur l’héritage de la Rus’ ne peut faire l’impasse sur la question de Kyiv. Il ne s’agit pas d’un détail secondaire de l’histoire, mais de son fondement.
- Kyiv fut le centre politique de la Rus’ entre les Xe et XIIIe siècles.
- Moscou apparut plus tard ; sa première mention dans les chroniques remonte à 1147.
- Moscou ne fut pas le centre politique de la Rus’ au moment de la formation de celle-ci.
- Après l’éclatement de la Rus’, il n’émergea pas d’héritier unique et incontesté ; plusieurs formations politiques héritèrent chacune de différents éléments de la tradition de la Rus’.
Ce fait est essentiel pour la suite du récit. À l’époque où les filles du prince de Kyiv devenaient reines des plus grands royaumes d’Europe, Moscou n’existait pas encore comme centre politique et n’apparaît pour la première fois dans les sources qu’en 1147. Kyiv ne précède pas seulement Moscou d’un point de vue chronologique. Elle appartient à un tout autre univers politique: celui de la diplomatie européenne, de l’État chrétien et des alliances dynastiques. On ne peut réécrire l’histoire de manière à faire apparaître une capitale avant l’État dont elle cherche aujourd’hui à s’approprier l’héritage.

Les filles de Iaroslav le Sage sont devenues reines de plusieurs capitales européennes. Arbre réalisé avec IA.
La rupture du XIIIe siècle et l’émergence de plusieurs héritages de la Rus’
L’invasion mongole du XIIIe siècle ne fut pas seulement une catastrophe militaire pour Kyiv. Elle marqua l’effondrement du système politique qui, pendant plusieurs siècles, avait uni les terres de la Rus’ autour d’un centre unique. Après la chute de Kyiv en 1240, la Rus’ ne disparaît pas instantanément, mais elle cesse d’exister en tant qu’espace politique unifié doté d’un centre de pouvoir universellement reconnu.
Ce moment constitue l’un des tournants les plus décisifs de l’histoire de l’Europe orientale. Il ne fait pas émerger un nouveau centre qui hériterait automatiquement de l’ensemble de la Rus’. Au contraire, il ouvre plusieurs trajectoires historiques distinctes. Désormais, plusieurs histoires coexistent, chacune prolongeant à sa manière certains éléments de son héritage politique, juridique et culturel.
Les terres méridionales et occidentales de la Rus’, avec Kyiv, sont progressivement intégrées au Grand-Duché de Lituanie. Cela ne signifie pas une rupture avec la tradition de la Rus’. Bien au contraire, c’est là que sont largement préservés ses fondements politiques et juridiques. La langue ruthène demeure celle de la chancellerie de l’État, le droit de la Rus’ continue d’être appliqué et les élites orthodoxes conservent leur influence politique et culturelle. C’est dans ce cadre que se développe l’une des lignes de continuité historique qui formera plus tard la base des traditions ukrainienne et biélorusse.
Dans le même temps, les principautés du Nord-Est suivent une évolution différente. Pendant près de deux siècles et demi, elles demeurent sous la dépendance politique mongole de la Horde d’Or. Cela ne signifie pas une simple reproduction des institutions de la Horde, mais cette longue interaction influence profondément le caractère du futur État moscovite. Le pouvoir se centralise davantage, le rôle du souverain comme source unique de la volonté politique se renforce, et le modèle politique de la future Moscovie s’éloigne progressivement de celui qui s’était développé dans la Kyiv pré-mongole.
Après l’éclatement de la Rus’, le pays de Novgorod poursuit également son propre chemin historique. Novgorod reste l’un des plus grands centres du monde de la Rus’, tout en conservant son propre modèle politique. Contrairement à la plupart des autres principautés, le vetché — l’assemblée des habitants de la cité — y joue un rôle majeur: il invite ou destitue les princes et décide des questions de guerre, de paix et de politique étrangère.
Au XVe siècle, Novgorod devient le principal rival de Moscou dans la lutte pour l’avenir des terres de la Rus’ du Nord-Est. À la suite des campagnes d’Ivan III (Ivan III Vassiliévitch, 1440–1505, dit Ivan III le Grand, grand-prince de Moscou de 1462 à 1505), la ville est définitivement soumise en 1478. Le vetché est aboli, sa célèbre cloche — symbole de l’autonomie de Novgorod — est emportée, et une grande partie des élites locales est déplacée vers d’autres régions de l’État moscovite.
C’est sous Ivan III qu’apparaît l’usage du titre de «souverain de toute la Rus’», par lequel il revendique l’ensemble des terres de la Rus’, alors qu’une grande partie d’entre elles appartient encore au Grand-Duché de Lituanie. C’est également sous son règne que commencent à prendre forme les idées qui donneront naissance, au début du XVIe siècle sous ses successeurs, à la doctrine de «Moscou, Troisième Rome».
Plus tard, en 1570, lors de la campagne d’Ivan IV le Terrible (Ivan IV Vassiliévitch, 1530–1584, petit-fils d’Ivan III et premier souverain à adopter officiellement le titre de «tsar de toute la Rus’»), Novgorod subit une vague de terreur de grande ampleur, décrite par les contemporains comme l’une des plus grandes tragédies de l’histoire moscovite du XVIe siècle. C’est ainsi que fut définitivement éliminée l’une des voies alternatives de développement de la tradition politique de la Rus’.
Pour le futur État moscovite, les adversaires ne se trouvaient pas seulement à l’extérieur. Les autres modèles possibles d’évolution de la Rus’ constituaient eux aussi une menace. Ainsi, après le XIIIe siècle, l’histoire de la Rus’ n’est pas celle d’un héritier unique. Elle se divise en plusieurs trajectoires historiques. Les terres ukrainiennes et biélorusses poursuivent la tradition de la Rus’ au sein du Grand-Duché de Lituanie ; Novgorod conserve son propre modèle politique jusqu’à sa destruction violente par Moscou ; tandis que les principautés du Nord-Est donnent progressivement naissance à l’État moscovite, porteur d’une tradition politique autoritaire.
Toute tentative ultérieure de présenter l’histoire de la Rus’ comme une ligne continue menant directement de Kyiv à un seul État contemporain ne relève donc pas de la réalité médiévale, mais d’une interprétation politique du passé. Elle réduit une évolution historique complexe à un récit unique, transformant la pluralité des héritages en l’histoire d’un seul vainqueur.
Et c’est précisément pour cette raison que le débat sur l’héritage de la Rus’ ne s’est pas achevé avec le Moyen Âge. Il se poursuit encore aujourd’hui. Il résonne non seulement dans les amphithéâtres universitaires et les travaux des historiens, mais aussi dans les discours présidentiels, la propagande d’État et, finalement, sur le champ de bataille. Car la guerre menée contre l’Ukraine est aussi une guerre pour le droit de définir où commence l’histoire de la Rus’ et à qui elle appartient.







