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Israël : le crépuscule de Netanyahou ou l’impossible alternance ?

Cet automne, c’est la valse des élections stratégiques dans plusieurs pays géopolitiquement majeurs, en Amérique latine, aux États-Unis et au Moyen-Orient. Mais qu’on se le dise : le scrutin qui s’est tenu le 27 octobre en Israël ne permettra pas de voir immédiatement de la fumée blanche. Car dans l’État hébreu, remporter des élections ne signifie pas nécessairement pouvoir gouverner. À ce stade, aucun vainqueur clair : Benjamin Netanyahou, l’inoxydable Premier ministre, ou Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major devenu son principal rival ? Ce dernier disposerait d’une courte avance, insuffisante pour lui garantir une majorité à la Knesset. En Israël, les tractations peuvent durer des semaines. En 2022, « Bibi » avait mis 58 jours pour former son gouvernement.

Mais au-delà de cette bataille électorale, c’est bien l’avenir d’Israël qui se joue. Celui d’un pays profondément fracturé, épuisé par trois années de guerre et confronté à une remise en cause de ses certitudes sécuritaires. Netanyahou a fait de sa survie politique une méthode de gouvernement. La question est désormais de savoir si cette extraordinaire capacité à durer n’est pas devenue un danger pour la sécurité et l’avenir même de son pays.

Netanyahou, le père protecteur qui n’a pas su protéger

On peut être résolument anti-Netanyahou et reconnaître son exceptionnelle habileté politique. Depuis trois décennies, il est devenu bien davantage qu’un Premier ministre : une véritable institution israélienne, presque un père pour beaucoup. Un père qu’on aime, qu’on déteste, qu’on accuse de tous les maux, mais dont on pense qu’il sera toujours là pour vous protéger. Pourtant, le 7 octobre 2023, les Israéliens ont découvert tragiquement que « Papa » n’était plus là.

Avec près de 1 200 morts lors des massacres perpétrés par le Hamas, c’est toute une doctrine sécuritaire qui s’est effondrée. Celui qui avait bâti sa légitimité sur sa capacité à protéger Israël restera dans l’histoire comme le Premier ministre du 7 octobre. Il porte une responsabilité politique dans les défaillances qui ont permis cette catastrophe. D’autant que des forces militaires avaient été redéployées vers la Cisjordanie pour protéger les colonies. Le refus persistant d’une commission d’enquête indépendante n’a fait qu’alimenter la défiance.

Il faut pourtant reconnaître à Netanyahou des succès incontestables : les accords d’Abraham de 2020, le rapprochement avec plusieurs monarchies arabes, sa relation privilégiée avec Donald Trump et les succès militaires contre plusieurs adversaires régionaux. Mais ces acquis n’effacent pas les conséquences de ses choix intérieurs.

Pour survivre, Bibi a progressivement ouvert un boulevard aux formations ultranationalistes et religieuses autrefois tenues à distance du pouvoir. Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich, véritables « ministres du chaos », incarnent cette dérive. Entre colonisation accélérée, violences contre les Palestiniens et provocations permanentes en Cisjordanie, ils ont contribué à radicaliser une société israélienne déjà profondément divisée. Sans parler de l’éternelle question de la conscription des ultraorthodoxes, toujours repoussée pour préserver les équilibres gouvernementaux.

Netanyahou a également privilégié pendant des années la gestion du conflit palestinien plutôt que sa résolution, entretenant indirectement la division entre le Hamas à Gaza et l’Autorité palestinienne en Cisjordanie pour éloigner toute perspective d’un État palestinien. Mais la guerre permanente peut-elle constituer un projet politique ? Les opérations contre le Hamas, le Hezbollah et désormais l’Iran ont montré qu’une victoire militaire ne suffisait pas à garantir une sécurité durable. À force de vouloir sauver son pouvoir, Netanyahou a-t-il fini par fragiliser son propre pays ?

Eisenkot, une rupture politique mais certainement pas une révolution

Face à lui, Gadi Eisenkot incarne une alternative d’autant plus crédible qu’elle vient du cœur même de l’appareil sécuritaire israélien. Ancien chef d’état-major, membre du cabinet de guerre après le 7 octobre avant sa rupture avec Netanyahou en juin 2024, il connaît parfaitement les menaces pesant sur son pays. Son fils Gal a été tué à Gaza en décembre 2023, tout comme deux de ses neveux pendant la guerre. Cette tragédie personnelle lui confère une dimension particulière dans une société meurtrie.

Eisenkot promet d’abord de restaurer la confiance entre les citoyens, l’armée et les institutions. Il réclame une commission d’enquête indépendante sur le 7 octobre, veut remettre en cause les exemptions militaires des ultraorthodoxes et surtout rompre avec la dépendance gouvernementale à l’extrême droite religieuse. Son parti Yashar cherche à rassembler au-delà des clivages traditionnels.

Mais attention à ne pas lui faire dire ce qu’il ne dit pas. Eisenkot n’est pas un homme de paix au sens où l’entendraient les Européens. Comme Netanyahou, il reste opposé à la création d’un État palestinien pleinement souverain. Il rejette néanmoins l’annexion généralisée de la Cisjordanie, condamne les violences des colons et envisage une forme d’autonomie palestinienne sous contrôle sécuritaire israélien. Une différence importante de méthode, mais certainement pas une révolution diplomatique.

Sur l’Iran également, les deux hommes partagent le même diagnostic : Téhéran demeure la principale menace stratégique régionale. Depuis le déclenchement de la guerre du 28 février 2026, Israël est entré dans une nouvelle dimension sécuritaire. Netanyahou a obtenu de Donald Trump la confrontation avec le régime iranien qu’il appelait de ses vœux depuis des années. Mais huit mois plus tard, le régime des mollahs est toujours là. Les menaces contre Israël sont bien réelles. Ce qui pose problème, c’est leur instrumentalisation permanente par un dirigeant qui a fini par rendre presque indissociables sa propre survie politique et celle de l’État.

Les partis arabes, nouveaux faiseurs de rois d’un Israël ingouvernable ?

Reste désormais l’essentiel : qui pourra gouverner ? Car la démocratie israélienne repose sur une arithmétique parlementaire impitoyable. Il faut 61 députés sur 120 pour disposer d’une majorité. Netanyahou pourrait encore réussir à reconstituer une coalition avec ses alliés ultraorthodoxes et ultranationalistes, au prix de nouvelles concessions. Eisenkot pourrait tenter de rassembler les formations de Naftali Bennett, Yair Lapid, Avigdor Lieberman ou Yair Golan. Mais aucune combinaison ne semble aujourd’hui évidente.

Et voilà que les partis arabes israéliens pourraient devenir les véritables faiseurs de rois. Leur représentation parlementaire aurait presque doublé, bouleversant les équilibres traditionnels de la Knesset. Quelle ironie politique ! Ces formations avec lesquelles une grande partie de la classe politique juive israélienne refusait initialement de gouverner pourraient désormais détenir les sièges indispensables à la constitution d’une majorité alternative. Eisenkot pourrait avoir besoin de ceux que certains de ses partenaires ne veulent toujours pas voir entrer au gouvernement. Leur soutien extérieur pourrait même devenir décisif. Voilà qui en dit long sur les contradictions d’une démocratie où les citoyens arabes votent, élisent leurs représentants, mais peinent encore à être considérés comme des partenaires politiques légitimes.

Trois scénarios se dessinent donc : le maintien de Netanyahou au prix d’une nouvelle radicalisation, une coalition alternative conduite par Eisenkot ou une impasse institutionnelle débouchant sur de nouvelles élections. Une union nationale reste théoriquement envisageable, mais les divergences entre les deux principaux rivaux rendent cette perspective difficile.

À cette incertitude intérieure s’ajoute le calendrier américain. Les élections de mi-mandat de novembre pourraient affaiblir Donald Trump et compliquer les calculs israéliens. Une Chambre des représentants passée aux démocrates exercerait davantage de contrôle sur les engagements militaires américains, notamment au Moyen-Orient. Netanyahou pourrait alors perdre une partie de la liberté d’action que lui avait offerte son allié américain. Eisenkot, lui, devrait construire une relation avec un président qui a ouvertement soutenu son adversaire.

Au fond, les Israéliens ne viennent pas seulement de choisir leurs députés. Ils ont été appelés à décider quelle conception de leur sécurité, de leur démocratie et de leur avenir ils souhaitent défendre. Netanyahou aura incontestablement marqué l’histoire de son pays par sa longévité et ses succès. Mais il pourrait aussi rester celui qui, à force de vouloir être irremplaçable, aura rendu l’alternance presque impossible. Et Israël, aujourd’hui, a peut-être davantage besoin d’un nouveau projet politique que d’un éternel homme providentiel.

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